Je courais, toujours à la bourre jamais à lheure au travail, aux rendezvous et même aux rendezvous galants. Aujourdhui, il fallait absolument que jarrive à lheure : dans deux heures, javais un entretien dans une société prestigieuse de la Défense, et sil foirait, je resterais sans emploi encore au moins six mois, car aucune autre offre sérieuse ne sétait présentée.
Le bus arriva à larrêt au même instant où je sortirais haletant de limmeuble. Jai foncé, mais jai immédiatement trébuché sur le trottoir et je me suis écrasé juste devant larrêt. Le bus, sans attendre, a claqué ses portes et est parti.
« Zut! » aije lâché, le genou brûlant, les paumes griffées.
« Vous avez besoin daide ? » sest penché un homme à côté de moi.
Jai levé les yeux et jai vu des yeux noisette, des cheveux châtains et un léger sourire.
« Merci, mais il est trop tard, le bus est parti, le suivant narrive que dans vingt minutes. »
« Vous allez où comme ça ? »
« À un entretien, au centre. »
Il a jeté un œil à sa montre.
« Je me dirige justement dans cette direction. Je vous y emmène. »
Jai hésité, pensant à un éventuel filou, mais le temps pressait.
« Vous êtes sûr ? »
« Tout à fait. Au fait, je mappelle Julien. »
« Amélie. »
Il nétait pas un danger. Lintérieur de sa voiture sentait le café et le bois. À la radio, un doux morceau de jazz jouait.
« Vous ramassez souvent des filles qui tombent dans la rue ? » aije demandé, pour détendre latmosphère.
« Seulement celles qui se retrouvent à terre devant moi, » at-il répondu, sérieux, mais une étincelle malicieuse brillait dans le coin de ses yeux.
Nous sommes arrivés dix minutes avant lheure prévue. Jai sauté du véhicule sans même demander son numéro qui sait sil men servirait un jour ?
« Merci! » aije crié en partant.
« Bonne chance! » at-il rétorqué.
Lentretien sest déroulé étonnamment bien. Je suis sorti du bureau lesprit léger, le sourire aux lèvres. Et là, au même endroit, je lai revu, Julien, tenant deux tasses de café.
« Comment ça sest passé ? »
« Parfait. Et vous, que faitesvous ici ? »
« Jattendais. »
« Pourquoi ? »
« Pour connaître le résultat et proposer de fêter ça au café, si vous avez un peu de temps. Il y a bien une raison de célébrer. »
Jai éclaté de rire.
« Jai une raison. Et du temps à revendre. On ma pris, mais je ne commence quà la fin du mois. »
« Alors, cest dautant plus une bonne excuse pour un café. »
Nous sommes restés trois heures dans ce petit bistrot, parlant de livres, de voyages, de ces anecdotes débiles qui nous font rougir. Julien était architecte, fan de vieux films et détestait les olives. Jai parlé de ma passion pour la peinture et de mon enfance, où je rêvais de devenir danseuse classique, avant de renoncer après mêtre cassée la jambe en sautant dans une flaque.
« Donc les chutes, cest votre faiblesse, » at-il remarqué.
« Et la vôtre ? »
« Attraper les personnes qui tombent. »
Nous nous sommes vus chaque jour de ce mois, parfois simplement en promenade, parfois en escapade à la campagne, et même une fois sous la pluie, courant vers sa voiture en riant et en trébuchant.
« Je te lavais bien dit, tu tombes trop souvent, » plaisantaitil en secouant ma veste.
« Mais toi, tu es toujours là pour me relever. »
Le jour où je suis entrée dans mon nouveau poste, Julien mattendait devant limmeuble avec un bouquet de pivoines.
« Cest pour quoi faire ? » aije demandé, surprise.
« Sans raison. »
Six mois plus tard, il ma avoué son amour. Pas dans un café, pas dans un parc, mais à cet même arrêt où tout avait commencé.
« Tu te souviens, tu étais tombée alors ? »
« Comment loublier. »
« Depuis ce jour, je ne me suis jamais relevé sans toi. Tu mas mis à terre dun seul coup. »
Jai ri, les yeux brillants.
« Cest la façon la plus étrange de dire «je taime». »
« Mais cest sincère. »
Nous nous sommes mariés lan suivant. Jattendais déjà notre premier enfant quand Julien, pour la première fois depuis longtemps, ma emmenée à cet arrêt doù tout avait débuté.
« Regarde, » at-il pointé du doigt le pavé, « même les rayures de tes clés sont encore là. »
« Tu mens, » aije ri, mais je me suis penchée pour regarder. Mon ventre commençait déjà à gêner mes mouvements.
Il ma aussitôt prise sous le bras :
« Encore en train de tomber ? »
« Pas vraiment, cest juste que mon équilibre a changé. »
Il a posé une main sur mon ventre arrondi :
« Notre passager du jour est calme ? »
« Il vient de se réveiller, » aije caressé lendroit où le bébé a poussé.
Julien sest figé, un sourire idiot aux lèvres, comme à chaque petite secousse.
« Tu sais à quoi je pense ? » laije prise par la taille. « Si le bus nétait pas parti ce jourlà »
« Je taurais trouvée de toute façon, » lat-il interrompu. « En clinique, au supermarché, sur le parking ou même dans le parc où tu aimes lire. »
« Romantique, » laije taquiné en le piquant à lépaule.
« Réaliste. »
Nous avons marché lentement vers la voiture. Javançais avec précaution, comme si je portais un vase de porcelaine plutôt quun petit être qui gigote.
« Tu comprends, » at-il dit soudain, en ouvrant la portière, « maintenant je dois prendre soin de deux personnes. »
Jai pressé sa paume contre ma joue :
« Tu y arriveras ? »
« On verra, » il ma embrassée sur le sommet de la tête, comme il le faisait chaque fois quil était trop ému pour prononcer dautres mots.
Un mois plus tard, alors que nous rentrions du service de maternité avec notre nouveau-né qui criait, jai éclaté de rire :
« Regarde, il a hérité de ma précipitation ! Il na même pas pu attendre son heure. »
Julien, les yeux rivés sur la route, a couvert ses doigts de la main :
« Limportant, cest quil ne prenne pas ma mauvaise habitude de tomber. »
« Ne ten fais pas, » aije souri, en regardant notre fils enfin apaisé. « Il a déjà tout ce quil faut : toi. »







