Cher journal,
Aujourdhui, la solitude me pèse davantage quun hiver sans feu. Hier encore, la belle Élodie, la voisine du deuxième étage, a reçu la demande en mariage dun cavalier de la gendarmerie. Elle a décliné, préférant la liberté à un contrat sans amour. « Mieux vaut être seule que dêtre prisonnière dune union gratuite », lui a-t-elle murmurés, le regard perdu dans le vague du ciel de Marseille.
« Tu nes quune, une seule, Katia ? » a lancé Sophie, la vieille amie qui vit au bout du couloir, en se plaignant de ses douleurs de dos. « Un homme ne doit jamais rester seul, la femme a toujours besoin dun compagnon. Sinon, cest comme mettre du sel sur la plaie. Et si personne ne te regarde, la solitude devient un poison. »
« Le poison, cest la solitude même ? » a rétorqué Élodie, amusée, tandis que le souffle du vent sengouffrait sous la porte. Sophie, les yeux pétillants, a répliqué : « La solitude, cest comme une rivière qui ne trouve jamais son lit. Elle déborde, elle sécoule, et on ne sait plus où elle va finir. »
Leur conversation sest terminée dans les ruelles de la ville, comme un écho qui se perd dans la nuit. Élodie, déjà célibataire depuis une décennie, na jamais trouvé de compagnon qui la convainque. Le vieux cavalier, quon appelait le «costume», était arrivé il y a dix ans, puis sétait évanoui après une brève visite. Depuis, elle a dû se débrouiller seule, parfois avec laide de son mari, parfois non.
Lorsque son mari a quitté la ferme, il la laissée avec la vieille maison et les deux enfants. Le fils a trouvé du travail à Paris, la fille sest mariée et a pris le large pour la Belgique. Élodie sest retrouvée à vivre dans un petit deux-pièces au cœur de Lyon, modeste mais fonctionnel. La solitude ne leffrayait plus ; elle occupait ses journées comme une fleur souvre au soleil.
Elle travaillait comme comptable dans une petite agence, gagnait quelques euros, et se contentait dune existence paisible. Les enfants de Sophie venaient parfois laider, et elle accueillait toujours le vieux chien de la voisine, un labrador nommé Milou. Malgré un intellect modeste, elle trouvait toujours une occupation qui lempêchait de sennuyer : elle lisait, nageait, pratiquait le yoga, aimait voyager, et parfois se rendait à la pêche avec des amis du quartier.
Jusquà ce que Sophie, toujours bienveillante, lui propose de remarquer le cavalier qui venait régulièrement au café du coin. « Ce gars est bon, il a cinquante et un an, il travaille la terre, il a des vaches, des chèvres, des cochons, même des poules. Cest un vrai petit paradis rural. », sexclama-t-elle. Elle ajouta que la vie à la campagne était saine : lait, œufs, viande. « Tu pourras vivre en paix, loin du bruit de la ville », conseilla-t-elle.
« Mais jai déjà ma petite vie, mon travail, mon appartement, et surtout mon indépendance », répliqua Élodie. Sophie insista : « Marre de la solitude, tu sais ? Viens, je te présente à ce beau cavalier. Tu verras, il est fort, musclé, beau comme un héros de roman. » Elle raconta même le nom de lhomme : Jean Lenoir, un prénom qui sonnait comme une promesse.
Le premier rendezvous fut un désastre. Jean, grand et robuste, portait des bottes en cuir, les ongles impeccables, un regard fier mais vide. Il parlait peu, se contentait de rire à moitié, et lançait des blagues qui tombaient à plat. Il se vantait de son troupeau de vaches, de son mouton et de son poulailler. Élodie, bien que polie, ne pouvait sempêcher de penser que son cœur appartenait déjà à la solitude.
Elle décida de rester seule, et daccepter la proposition de Sophie de rester célibataire. Elle écrivit à Jean pour le remercier de son temps, mais déclina son offre de mariage. Elle ne voulait pas être un simple décor dans la vie dun autre, ni perdre son autonomie pour un couple qui ne ferait que lenchaîner à des obligations rurales.
Dans la soirée, assise à sa table de cuisine, elle se demanda pourquoi tant de personnes cherchent à saccrocher à une relation pour fuir la solitude. Elle réalisa que la vraie liberté ne se mesure pas à la présence dun partenaire, mais à la capacité de se sentir complète soimême. Elle se leva, prit son thé, et écrivit ces lignes pour ne pas oublier :
« La solitude nest pas un fardeau, mais une occasion de se connaître. On ne doit jamais sacrifier son identité sur lautel dune union qui ne nous ressemble pas. Lamour, quand il vient, doit enrichir, non contraindre. »
Ainsi se termine cette journée, avec la conviction que la meilleure compagnie que lon puisse avoir, cest soimême.






