Pourquoi ne me demandestu pas ce que je veux pour le dîner ? demanda Kévin à sa femme en partant le matin pour son travail à La Défense. Ou bien cela ne compte plus pour toi ?
Jallais simplement improviser, répondit Élodie dun ton détaché. Mais si tu préfères que je prépare quelque chose de précis, je peux le faire.
Ce nest pas cela, répliqua Kévin. Ce nest pas la question du « veuxtu ou ne veuxtu pas ». Le simple fait de me demander est crucial. Estce difficile pour toi de poser la question ? Nestu pas curieuse ?
Honnêtement, non, admit Élodie. Cela ne mintéresse pas du tout. Quy atil de fascinant ?
Ah, mais si ! sexclama Kévin, un sourire sétirant sur ses lèvres. Avant, tu me demandais. Il y a donc bien eu un intérêt autrefois !
Élodie resta pensive.
Hmm, pensa-t-elle. En effet, je le demandais autrefois. Ça a dû devenir embarrassant. Il faut que je le redemande, sinon la conversation ne se libérera jamais.
Que veuxtu pour le souper ? demanda-telle.
Kévin esquissa un rictus.
Une petite faveur, pensa-t-il. Très bien, je ne serai pas un grognon insistant. Après tout, la vie à deux repose sur les concessions et les compromis. Je serai clément, conciliant, non un tyran. Il faut savoir pardonner, sinon nous ne resterons pas humains au sens noble du terme.
Daccord, dit-il dun ton condescendant, je veux des boulettes.
Les quelles ? demanda Élodie. De porc, dagneau ou de bœuf ? Tu veux que je te prépare des boulettes de poisson ?
Nimporte lesquelles, à condition que ce ne soit pas du poisson ! sécria Kévin. Tu plaisantes ?
Élodie secoua la tête, confuse.
Encore un lapsus, se dit-elle. Il ma raconté tant de fois comment il sétouffait avec des boulettes de poisson à la cantine. Jen suis fatiguée. Si je lui offre encore ces souvenirs, il me les répétera toute la journée, voire toute la semaine. Sans oublier quil déteste le flan depuis lenfance.
Et en accompagnement ? demanda Élodie. Pommes de terre, pâtes ou riz ? Ou peutêtre du quinoa ?
Fais frire les pommes de terre, répondit Kévin. Mais seulement frire, pas mijoter. Je veux une belle croûte.
Bien sûr, mon cher, acquiesça Élodie. Je les ferai bien dorées, ne tinquiète pas.
Je ne minquiète pas, affirma Kévin avec assurance. Cest à toi de tinquiéter.
Kévin réfléchit un instant.
Je voulais simplement afficher ma supériorité, mais je me suis emporté. Il me reste tant à dépasser pour atteindre une vraie noblesse dâme. Il y a encore tant à travailler en moi.
Si ça ne te dérange pas, ma chérie, adoucitil sa voix, prépare une petite salade de tomates et de concombres, sil te plaît.
Avec de lail et de laneth, rappela Kévin.
Avec de lail et de laneth, répéta Élodie, un sourire naissant.
Et de la crème fraîche.
De la crème fraîche.
Et les pommes de terre, aussi avec de laneth, insista Kévin, et un peu doignon.
Tout sera comme tu le désires, mon amour, conclut Élodie.
Après un au revoir tendre, Kévin sortit de lappartement. Tout le trajet jusquau bureau, il se demanda ce qui clochait avec Élodie. Il ne comprenait pas exactement. Au travail, il erra, lesprit perdu, obsédé par le comportement étrange de sa femme.
Ce sera réglé ce soir, se ditil, je parlerai sérieusement et tout clarifierai. Peutêtre laije blessée sans le voir. Il faut arranger les choses avant quil ne soit trop tard.
Assis à son bureau, il piquait distraitement des boulettes, des pommes de terre et de la salade avec sa fourchette, tout en observant Élodie, qui dévorait joyeusement du poulet frit arrosé de sauce tomate. Elle le mordait avec appétit, souriant et clignant de lœil à Kévin.
Attends, ditil, pourquoi tu manges du poulet frit et pas nos boulettes ?
Jai eu envie de poulet ce soir, répondit Élodie. En entendant parler de boulettes, jai pensé que je nen voulais plus, alors jai choisi du poulet. Je lai fait frire à lail. Si tu savais comme cest savoureux. Ça ne te plaît pas ?
Non, mais se sentit Kévin légèrement déçu. Je pensais que nous partagerions les boulettes.
Élodie, les lèvres chargées de poulet, pensa :
Il croyait que je mangerais ses fameuses boulettes ratées. Doù vient cette idée ?
Pardon, dit-elle, la bouche pleine. Je voulais que tout le monde soit content. Tu manges ce que tu aimes, moi je mange ce qui me plaît. Nestce pas merveilleux ?
Curieux, murmura Kévin. Puisje aussi avoir du poulet frit ? En te voyant si appétitée, jai envie de la même chose.
Non, répliqua Élodie. Le poulet était pour moi seul. Mais les boulettes, la salade, la crème et les pommes de terre sont à toi. Bon appétit, mon chéri.
Mais il te reste encore une cuisse de poulet, protesta Kévin. Je la partagerai avec les boulettes.
Cest à moi, protesta Élodie. Je me suis fait deux cuisses. Je ne veux pas de boulettes. Mange les tiennes.
Kévin, jaloux, regarda Élodie engloutir la seconde cuisse, chaque morceau semblait une œuvre dart. Les boulettes se bloquaient dans sa gorge.
Jai fait le poulet un peu trop cuit, expliqua Élodie. Pour que la peau crépite. Cest un vrai régal, si seulement tu le savais.
Jimagine, murmura Kévin.
Il esquissa un sourire idiot en terminant la dernière boulette.
Le matin suivant, avant de partir, il fixa Élodie intensément.
Questce que je prépare pour le dîner, mon amour ? demanda-telle.
Du poulet frit, répondit Kévin avec certitude. Jai rêvé toute la nuit dune bête maléfique. Faisle exactement comme tu las fait pour moi, sans accompagnement, seulement la sauce tomate.
Daccord, mon chéri, acquiesça Élodie.
Au dîner, Kévin mangea du poulet sans appétit, pendant quÉlodie, à côté, engloutissait un ragoût dagneau.
Cest meilleur quand cest chaud, sexclamaelle joyeusement. Je le mangerais toute ma vie. Jadore le ragoût dagneau depuis toute petite.
Durant toute la semaine, Kévin subit les surprises culinaires dÉlodie. Hier, elle lavait surpris avec du hareng grillé.
Je veux du hareng grillé aussi, gémit Kévin.
Pourquoi ne lastu pas dit ce matin ? sétonna Élodie. Je pensais te préparer des escalopes.
Comment auraisje su que je voulais du hareng ? rétorqua Kévin. Un petit indice aurait suffi.
Je ne savais pas encore ce que jaurais envie ce soir, répondit-elle.
Donnemoi un peu de hareng, implora Kévin.
Pas question, déclara Élodie sévèrement. Alors que mangeraisje ? Tes escalopes ? Jamais.
Le lendemain, en laccompagnant à son travail, Élodie lui demanda ce quil voulait pour le dîner. Kévin secoua la tête.
Non, déclaratil. Ce ne sera plus rien de plus, ma chérie. Tu tes moquée de moi, alors faismoi la même chose. Donnemoi tout ce que tu prépares, en grande quantité.
Depuis ce jour, Kévin ne dit plus jamais à sa femme ce quil désire pour le souper.







