Et alors, questce que tu pensais? ricana Michel, le mari. Je tai menti? Jai bien dit que je naimais pas les enfants!
Océane sanglota:
Michel, comment ne pas aimer son propre fils? Notre petit bout de chou? Tu ne lappelles même jamais par son prénom Cest quel «celuilà»?
Théo, un bambin dun an au visage couvert de purée, laissa tomber sa tétine des mains.
Le petit se figea un instant, inspira profondément et poussa un cri strident qui fit vibrer les oreilles dOcéane.
Elle se précipita sur le petit tabouret, prit Théo dans ses bras et lança un regard à Michel.
Michel, impassible, continuait son petit déjeuner.
Allez, mon petit, il a fait une petite chute, murmura Océane en souriant. Papa le soulèvera tout de suite. Michel, passemoi la chose qui est tombée près de ton pied.
Michel baissa les yeux. Un petit giraffe en plastique jaune gisait à un centimètre de son soulier. Il le poussa dun revers de pied et beurra son pain.
Michel! sexclama Océane. Pourquoi tu le bouscules? Tu as du mal à te pencher?
Michel se leva en silence, alla à la machine à café, pressa le bouton, attendit que le jet noir remplisse la tasse, puis se tourna vers elle.
Je suis en retard, Océane. Jai une réunion dans quarante minutes et je nai même pas encore pris le petitdéjeuner.
Le matin à Paris, les embouteillages partout. «Prendstoi la tétine!» «Je ne veux pas mapprocher du bébé, ma chemise blanche serait salie.»
Et la chemise dans tout ça? Le bébé pleure, et toi comme si de rien nétait
Il pleure vingtquatre heures sur vingtfour, répliqua Michel calmement. Cest son hobby, me tordre les nerfs. Bon, je file.
Il déposa un baiser sur la joue dOcéane et esquiva les petites mains collées du bébé.
Ptit! lança Théo, la bouche béante, un large sourire sans dents.
Michel ny prêta aucune attention.
Au revoir, lançatil et sortit de la cuisine.
Quelques minutes plus tard, la porte claqua. Océane seffondra sur la chaise, éclatant en sanglots.
Pourquoi le traitetil ainsi? Questce quil a fait de mal? Et qua fait le petit pour mériter cela?
Théo, sentant lhumeur de sa mère, se tut et recommença à étaler la purée sur la table.
Océane, le souffle coupé, essaya de se calmer. Elle navait plus quà espérer que le fils ne se fâche pas davantage.
Elle se souvint de la discussion quils avaient eue juste après le mariage:
Océane, pour être honnête, je naime pas les enfants. Aucun. Le bruit, la saleté, le désordre, les pleurs sans fin pourquoi se forcer? On nen aura pas besoin.
Elle avait ri et avait balayé dun revers de main:
Ah, arrête, Michel. Tous les hommes disent ça jusquà ce quils tiennent un bébé dans les bras. Linstinct se réveille tout seul.
Mais aucun instinct ne sest manifesté chez lui, et il détestait son fils.
***
À midi, les parents dOcéane arrivèrent. Geneviève Dupont, la mère, fit irruption dans lappartement, suivie de son mari Serge, qui traînait une boîte de nouveaux LEGO.
Où est notre petit roi? Où est notre directeur? tonna Serge en franchissant le seuil. Allez, va voir le grandpère!
Théo poussa un cri de joie, et pendant les deux heures suivantes, la maison devint un petit paradis.
Océane put enfin sasseoir sur le canapé avec une tasse de thé, regarder son beaupère empiler des tours pendant que sa mère nourrissait le petit avec de la compote de pommes en chantonnant des comptines rigolotes.
Océane, tu as lair pâle, remarqua sa mère. Michel est encore arrivé tard hier?
Non, il est à lheure, répondit Océane en détournant le regard. Je suis juste fatiguée.
Geneviève serra les lèvres. Elle avait tout vu. Aucun cliché familial nétait accrochée au mur, à part ceux de la sortie de lhôpital où Michel semblait prisonnier. Elle savait que son gendre ne demandait jamais rien sur les dents ou les vaccins il ne sintéressait jamais à son fils. Océane sétait déjà plainte plusieurs fois.
Il soccupe de lui? demanda doucement le père.
Papa, ne commence pas. Il travaille, il est épuisé.
Le travail! ricana Serge. Jai bossé sur deux chantiers quand vous étiez enfants. Mais je nai jamais touché la couche! Jai veillé toute la nuit pour que la mère dorme! Et celuici? Un simple bourgeois.
Serge, calmetoi, intervint Geneviève. Océane, tu ne devrais pas rester là sans parler! Un garçon grandit, il a besoin dun père, dun exemple masculin.
Je lai déjà dit, maman, cent fois.
Océane se serra les bras autour delle, honteuse devant ses parents à cause de son mari. Elle réalisa quelle avait choisi le mauvais père pour son fils.
Et il dit: «Laissele grandir. Quand il sera homme, on pourra parler. En attendant, cest ta responsabilité.»
Seulement la tienne? sécria la mère, renversant même son torchon. Vous lavez «fait» sans même le toucher? Quel monstre, mon dieu!
Le soir, après le départ des parents, lhumeur dOcéane retomba à nouveau. Michel devait revenir, il faudrait préparer le dîner, ranger les jouets pour quil ne marche pas dessus et ne crie pas.
Michel rentra à huit heures.
Salut, jetatil les clés dans le porteclés. Y atil à manger? Affamé comme un loup.
Des côtelettes au four, une salade sur la table, répondit Océane en sortant du couloir, les mains essuyées. Théo a dit deux nouveaux mots aujourdhui: «baba» et «donne».
Formidable, répliqua Michel dun ton détaché en enlevant son blouson. Jespère que «donne» ne parle pas de mon salaire!
Il fit une blague, alla se changer, et Océane resta figée.
Cétait plus quune simple insulte, cétait une indifférence totale envers le seul héritier. Que le petit criait ou aboyait, la réaction aurait été la même.
***
Théo avait mal aux dents. Il pleurait depuis le matin, et la famille ne dormait plus. Océane le portait, appliquait du gel sur ses gencives, allumait la télé, rien ny faisait.
Michel était en jour de congé. Il était assis dans le salon, les écouteurs sur les oreilles, tentant de suivre une série, mais les pleurs du bébé perçaient même le bruit blanc.
Vers deux heures, Océane tenta de mettre Théo au sommeil de laprèsmidi, son unique moment pour prendre une douche et se reposer.
Théo résistait, se tordait, jetait sa tétine, hurlait si fort que le lustre vibrait.
La porte de la chambre souvrit en grand; Michel entra, rouge de colère.
Océane, ça suffit! hurlatil. Ça fait quatre heures que jentends ce concert! Ma tête va exploser!
Théo, effrayé, se mit à pleurer encore plus, et Océane cracha:
Tu crois que jaime ça? Il a mal aux dents!
Fais quelque chose! Faisle taire, donnelui un médicament!
Je lai déjà fait! Il a besoin de dormir!
Michel sapprocha, posa son regard sur elle.
Écoute, arrête de le tourmenter. Sil ne veut pas dormir, ne le force pas. Laissele ramper, crier dans une autre pièce. Mènele à la cuisine et ferme la porte derrière.
Tu deviens fou? balbutia Océane. Il na quun an! Il ne peut pas se passer dune sieste.
Si il ne dort pas maintenant, ce soir ce sera lenfer. Aucun de nous ne tiendra le coup.
Peu mimporte son système! Si tu ne le mets pas au lit le jour, il sépuisera le soir. Logique, non?
Michel claqua:
Jen ai marre dentendre ces plaintes. Jai besoin de repos, compris? Assez de ce foutoir!
Repos? répondit Océane, les larmes coulant. Tu veux du repos, moi? Tu sais que je nai rien mangé aujourdhui? Que je ne peux même aller aux toilettes sans ce petit?
Oh, la mère héroïque, ricana Michel. Tout le monde accouche, tout le monde élève, mais toi, tu es la plus malheureuse. Laissele jouer sur le sol, prépare ce que tu veux Il soccupera tout seul.
Tu comprends ce que tu dis? trembla la voix dOcéane. Cest ton fils. Il a les dents qui poussent. Tu proposes de le priver de sommeil pour regarder ta série?
Cest la solution! cria Michel. Il ne dort pas, ne le force pas! Cest aussi simple que ça!
Théo pleura de nouveau, cachant son visage contre la poitrine dOcéane. Elle le regarda, le dégoûtée.
Sors, murmuratelle.
Quoi? ne comprit pas Michel.
Sors de la pièce et ferme la porte.
Michel resta une seconde, grogna, puis sortit en claquant la porte.
Vingt minutes plus tard, Théo, épuisé, sendormit enfin, respirant péniblement.
Océane descendit à la cuisine. Michel était assis à la table, mangeant un sandwich et faisant défiler son téléphone.
Jai appelé ta mère hier, dit Océane en sappuyant contre le rebord.
Michel se tendit, posant son téléphone.
Pourquoi?
Jai voulu comprendre ce qui se passe entre nous. Jai demandé comment tu avais grandi, comment tes parents tavaient traité.
Elle raconta que son père ne la lâchait jamais, quil lemmenait à la pêche dès trois ans, quil lisait des livres.
Tu as grandi dans lamour, Michel. Doù vient cette amertume?
Michel, lent, la regarda.
Encore une fois, grondatil, si tu te plains à ma mère, on se dispute sérieusement.
Je ne me suis pas plainte. Jai demandé un conseil.
Un conseil? ricanatil. Sa mère ma dit que je suis un cœur de glace, que je détruis ma famille.
Tu mas transformée en monstre, Michel. Tu es satisfait?
Et toi, tu nes pas un monstre? demandatelle doucement. Regardetoi. Tu vis avec nous comme un colocataire. Tu nas jamais appelé ton fils par son prénom toute la semaine: «il», «celuici». Tu le détestes?
Michel resta muet.
Je ne le déteste pas, admitil enfin. Je je ne sais simplement pas quoi faire avec lui.
Il cria, il pue, il réclame, il réclame!
Je rentre, il y a le bazar, et je veux du calme, parler, regarder un film.
Et à la place, il y a des couches, des jouets sous les pieds et ton visage toujours aigri.
Ce nest que temporaire, Michel. Les enfants grandissent
Ils grandissent trop longtemps, Océane. Trop longtemps. Je tai prévenu: je naime pas. Tu pensais que je plaisantais? Que ton grand amour me changerait?
Je pensais que tu étais un adulte. Que «je naime pas les enfants» et «je naime pas mon propre fils» sont deux choses différentes.
Ce sont la même, il se leva, jeta son sandwich à la poubelle. Je vais prendre lair.
Vaten, dit Océane en se tournant vers lévier. Vaten. Nous nallons pas nous habituer à Théo.
Michel séloigna, et Océane appela ses parents, pressée de régler la situation.
***
Le soir, Théo se réveilla de bonne humeur. La douleur dentaire avait disparu ; il rampait joyeusement sur le tapis, essayant dattraper le chat qui se cachait sous le canapé.
Michel revint deux heures plus tard. Océane ne réagit pas. Il seffondra dans le fauteuil, saisit la télécommande.
Théo, voyant son père, sourit largement, sappuya sur le pantalon de Michel, et lui tendit une petite voiture en plastique.
Océane resta immobile, craignant chaque mouvement. Michel jeta un regard bref au garçon, se contorsiona et, en se tournant vers sa femme, lança:
Enlèvele, je veux regarder la télé! Pourquoi il est collé à moi? Va harceler ta mère!
Océane prit Théo dans ses bras et le porta à la chambre. Une heure plus tard, elle ressortit avec deux énormes valises. Avant même quelle ne puisse finir sa phrase, on frappa à la porte. Les parents dOcéane étaient revenus, venus chercher leur fille et leur petitenfant.
Océane avait passé un mois à être persuadée par sa bellemère de revenir, mais elle ne fléchissait pas. Elle avait déposé une demande de divorce quelques jours après le déménagement, refusant de rester avec Michel.
Michel, soudainement «réveillé», chercha à renouer avec sa femme et son fils, mais Océane décida de porter laffaire devant les tribunaux.
Théo serait élevé par son grandpère un vrai homme, à lancienne.
Et au final, tous comprirent que lamour ne se décrète pas, il se construit chaque jour par les gestes simples, le respect et la présence. Cest ainsi que lon apprend à être vraiment parent, et que chaque cœur, même blessé, peut guérir lorsquon lui donne la chance daimer.







