Nathalie Dubois sest réveillée une minute avant le réveil. La chambre était encore sombre, mais derrière les rideaux glissait la lumière grisâtre du février. Le dos lui faisait mal après le sommeil, les doigts des mains étaient légèrement enflés, comme chaque matin. Elle sest assise au bord du lit, a attendu que le vertige disparaisse, puis sest levée.
Dans la cuisine, tout était calme. Son mari, Pierre, était déjà sorti pour son jogging, comme il le faisait depuis deux ans, lorsquil avait découvert son taux de cholestérol élevé. Nathalie a mis la bouilloire en marche, a sorti deux tasses du placard, en a rangé une. Pierre ne buvait que de leau le matin.
Pendant que leau chauffait, elle a regardé son téléphone. Aucun nouveau message dans le groupe familial, seulement les photos du petitfils que son fils avait envoyées la veille: le garçon, en crèche, tenait une fusée en carton. Un sourire a involontairement éclairé le visage de Nathalie, rappelant la chaleur du sentiment qui la porte à travers les embouteillages, les rapports, les réunions interminables.
Depuis vingthuit ans, son travail était son pilier. Elle était dans le service du personnel de la clinique municipale de Lyon: dabord assistante, puis responsable. Les visages des médecins et des infirmières changeaient, les chefs de service arrivaient et partaient, mais elle restait. Elle savait quels enfants appartenaient à quelles équipes, qui était marié, qui devait demander un congé maternité, à qui rappeler dapporter le certificat à temps.
Ces dernières années, la charge sest alourdie. Les dossiers papiers ont cédé la place à des systèmes électroniques, les rapports se sont multipliés, les supérieurs réclamaient chiffres et tableaux. Elle râlait, mais apprenait les nouveaux logiciels, notait les motsdepasse dans un carnet, conservait des dossiers bien rangés sur son bureau. Le sentiment dêtre utile la rassurait: sans elle, le petit chaos quotidien finirait par seffondrer.
Elle sest versé un thé, y a ajouté une tranche de citron et sest installée près de la fenêtre. Dehors, le concierge raclait la neige le long du trottoir, quelques voitures séchappaient du parking. Nathalie sest imaginée, dans dixquinze ans, observant la même cour depuis son balcon, emmitouflée dans un peignoir, le petitfils plus âgé qui fouetterait ses pieds en demandant pourquoi la neige était si grise.
Cet avenir lhabitait depuis longtemps. Lété, son imagination ajoutait une maison de campagne délabrée, un potager où elle disputait avec Pierre la quantité de sel à mettre dans les brochettes. Vieillir paraissait à la fois évident et peu réjouissant, mais cétait bien à elle.
La porte dentrée sest refermée, et le cliquetis des baskets a retenti dans le couloir. Pierre est revenu, a tiré un souffle dair.
Encore du thé sans sucre? atil demandé en sessuyant le cou avec une serviette.
Le médecin a dit de réduire le sucre, a rappelé Nathalie.
Il a souri, a rempli un verre deau filtrée. Ses cheveux grisâtres et son visage tiré depuis quelques années le rendaient plus austère. Autrefois, elle aimait ses pommettes saillantes et son regard assuré; aujourdhui, la fatigue et une irritation contenue dominaient son expression.
Je serai en retard aujourdhui, atil déclaré, les yeux fixés sur la fenêtre.Ne compte pas sur le dîner ce soir.
Encore une réunion? atelle rétorqué.Ou tes cours danglais?
Il a grimacé.
Ce ne sont pas des cours, mais des séances avec un professeur.
Oui, exactement, a acquiescé Nathalie.
Il a lancé un regard bref, puis sest tu. Un nœud sest formé dans son ventre. Les demiphrases et les nondits sétaient accumulés, pesant plus que nimporte quelle conversation.
Elle a enfilé son manteau, a vérifié que la fenêtre de la chambre était fermée, puis, dun geste habituel, a pris la clé de sa trousseau. Le métal frais lui rappelait les années passées: maison, voiture, maison de campagne, boîte aux lettres. Un petit rempart de confiance.
Dans le minibus, lespace était exigu. Les passagers fixaient leurs téléphones, lun bâillait, un autre marmonnait contre les arrêts. Nathalie a serré son sac contre elle, repensant à la journée: appeler sa mère à midi pour prendre de ses nouvelles, vérifier sa tension. Sa mère, âgée de soixantetrois ans, habitait dans le quartier voisin et refusait obstinément de se rapprocher deux ou du fils.
Je connais tout le monde, se répétait-elle.Pharmacie, épicerie, clinique. Où vaisje?
Chaque arrêt la ramenait aux mêmes murs, aux mêmes visages, à la même route que lon parcourt les yeux fermés. Cest ce qui donnait le sentiment dappartenance.
La clinique sentait le chlore et les médicaments. Le gardien la saluée dun hochement. Les couloirs grouillaient de patients, de réclamations à laccueil, de montres qui tournaient. Elle a pénétré son bureau, a enlevé son manteau, a allumé lordinateur et sest dirigée vers la bouilloire.
Dans le service du personnel, trois postes occupaient lespace: un bureau, une armoire aux dossiers, une imprimante qui bourdonnait. Sa collègue, Jeanne, trentaine, classait des papiers.
Bonjour, atelle lancé.Tu as vu la nouvelle?
Laquelle? a répondu Nathalie en posant sa tasse.
Le directeur veut réunir tous les chefs à dix heures pour parler dune «optimisation».
Le mot a flotté comme une brise glacée. Loptimisation signifiait, depuis quelques années, du licenciement.
Peutêtre encore un nouveau rapport, atelle essayé de se rassurer.
Peutêtre, a répondu Jeanne, incertaine.
Le travail sest enchaîné: médecins qui déposaient des demandes, salariés qui réclamaient des congés. Nathalie remplissait mécaniquement les formulaires, saisissait les données, le mot «optimisation» revenait sans cesse.
À dix heures, elle a été appelée, avec le responsable du personnel, dans la salle de réunion où attendaient chefs de service et infirmières cheffes. Le directeur, un homme de soixante ans, est monté à la tribune, a redressé sa cravate.
Il a parlé de réforme, de nouveaux standards, de nécessité «daccroître lefficacité». Nathalie écoutait comme à travers du coton. Puis il a annoncé que lorganigramme serait revu, que certaines fonctions seraient fusionnées, que certaines «unités redondantes» disparaîtraient.
Les décisions concrètes seront prises dici un mois, a déclaré le directeur.Les chefs recevront les postes susceptibles dêtre supprimés.
Le mot «postes» a pèsé lourd. Le regard du responsable du personnel a hésité, puis sest détourné.
Après la réunion, Jeanne a déjà su tout: les rumeurs circulaient à la vitesse de la lumière.
Tu penses que cela nous touchera? atelle demandé, jouant avec son stylo.
Je ne sais pas, a répondu Nathalie.Nous manquons déjà de personnel.
Mais sils fusionnent le service avec la comptabilité atelle laissé le souffle.
Nathalie se rappelait quune autre clinique avait déjà supprimé un agent du personnel, laissant trois collègues assumer le travail de six. «Ils sen sortiront», avait-on dit.
Avant le déjeuner, elle a frappé à la porte du responsable.
Une minute? atelle demandé en entrouvrant.
Il a hoché la tête sans lever les yeux.
Tu as entendu? a commencé Nathalie.
Oui, a répondu brièvement le responsable.
Notre service elle sest heurtée à son propre bégaiement.
Il la finalement regardée: fatigue dans les yeux.
Nathalie, je ne sais rien de concret pour linstant. Nous attendons les directives du haut. Dès quon saura, je te le dirai.
Elle a hoché la tête et est sortie. Dans le couloir, la chaleur la surprenante malgré son pull léger. Le chiffre qui lui est revenu en tête: cinquante. Pas quarante, où lon ose encore changer; pas trente, où lon prend des risques. Cinquante.
Le soir, le mari est rentré vers neuf, en costume de réunion. Après avoir accroché la veste, il sest dirigé vers la cuisine.
Tu as dîné? atil demandé.
Je tattendais, a répliqué Nathalie.Un bol de soupe?
Non, jai déjà mangé, a dit Pierre en se versant du thé.Nous avions une réunion aujourdhui.
Nous aussi, a répondu Nathalie.Parler de la réduction.
Il a haussé les sourcils.
Toi?
On ma dit que le personnel serait revu, a-telle répondu.
Il a fait une pause, puis a parlé.
On ma proposé un contrat à létranger, atil annoncé.En Allemagne, la filiale lance un nouveau projet. Ils recherchent quelquun avec mon expérience, pour deuxtrois ans.
Lévocation de largent a frappé Nathalie plus fort que tout. Les frais dappartement, les réparations, laide au fils pour le prêt immobilier, les médicaments de sa mère tout reposait sur cette promesse.
Deuxtrois ans, atelle répété.Et que feraije pendant ces années?
Il a détourné le regard.
On peut envisager que tu viennes avec moi, atil proposé.Ils recherchent aussi un responsable du personnel. Je me renseignerai.
Nathalie a imaginé une ville étrangère, des sons incompris, des cours de langue quelle ne maîtrisait plus que de souvenirs décole. Elle a pensé à sa mère, seule, à son fils, à son petitfils, à elle, perdue dans un supermarché dHambourg à chercher de la crème fraîche dont létiquette était en alphabet inconnu.
Ou tu restes ici, atil ajouté.Avec le petitfils. Deuxtrois ans passeront vite.
Dans sa voix se mêlaient assurance et doute. Pierre a serré sa tasse.
Et si cela ne dure pas? atelle demandé doucement.Si tu restes là-bas ?
Il a soupiré.
Ce nest pas une immigration, juste un contrat de travail, atil expliqué.
Un contrat de travail peut se prolonger, a rétorqué Nathalie.Là-bas, de nouvelles opportunités, de nouveaux contacts. Ici
Elle na pas terminé. «Ici» résumait tout ce qui était familier, lourd, les files dattente à la clinique, les routes en travaux, les prix qui augmentent, les infos télévisées dont elle nattendait plus rien.
Le silence sest installé. Au loin, on entendait le grincement dune chaise dans lappartement voisin.
Pas aujourdhui, atil finalement conclu.Je suis fatigué. On en parlera ce weekend.
Nathalie a hoché la tête, sentant une vague intérieure monter, sans savoir si cétait de la peur, de la rage ou simplement la fatigue.
Cette nuit, le sommeil la fuyée. Elle a entendu le souffle de Pierre à côté delle, les rares voitures passer dehors. Les pensées rebondissaient: la réduction, le contrat, la mère, le petitfils, les douleurs qui ne cessaient de rappeler leur présence.
Le matin, elle a appelé son fils.
Maman, je suis en réunion, atil murmuré.Tout va bien?
Oui, atelle répondu.Je te rappellerai plus tard.
Elle ne voulait pas aborder le sujet, ne savait pas comment le dire. «Ton père part à létranger?» «Je risque le licenciement?» comment cela sonnerait pour un fils qui lutte déjà contre ses propres dettes?
À la clinique, la matinée a été mouvementée. Au déjeuner, le responsable du personnel la appelée.
Nathalie, atil commencé.Nous avons reçu le nouveau tableau des effectifs. Un poste du service du personnel doit être supprimé.
Le cœur de Nathalie sest serré.
Lequel? atelle demandé, déjà au courant.
Formellement le poste de responsable principal, atil indiqué.Le vôtre.
Formellement? atelle répété.
Je peux vous proposer le poste dassistante, atil proposé.Cest une rétrogradation, mais vous ne serez pas licenciée. Le salaire sera moindre.
Elle sest assise, les jambes devenues molles.
De combien? atelle demandé.
Il a donné un chiffre. Nathalie a fait le calcul: quelques milliers deuros de moins, un impact direct sur laide au fils, sur les médicaments de sa mère, sur les petites dépenses quotidiennes.
Lautre option, atil ajouté.Le licenciement selon les règles, avec indemnités de trois mois et inscription à Pôle emploi.
Elle a hoché la tête. Les mots «Pôle emploi» lui semblaient appartenir à une autre vie.
Réfléchissez dici la fin de la semaine, atil conclu.Vous pourrez déposer votre demande quand vous aurez décidé.
Nathalie est sortie du bureau, est restée longtemps dans le couloir, regardant la cour enneigée de la clinique. Les patients entraient et sortaient, les ambulances arrivaient et partaient. La vie continuait, comme si ses nouvelles navaient aucun impact.
Le soir, elle a rendu visite à sa mère.
Tu es pâle, a dit Marie en regardant le tensiomètre.Tu las mesuré?
Tout est normal, a répondu Nathalie.Juste une journée difficile.
Elle a raconté la réduction, sans mentionner le contrat allemand. Sa mère a haussé les sourcils.
Une rétrogradation nest pas une catastrophe, atelle affirmé.Le salaire baisse, mais le travail reste. À votre âge, il est déjà difficile de se relancer.
Et si jessaie quelque chose de nouveau? a demandé Nathalie.Peutêtre quune meilleure opportunité apparaît?
Cest à vous de décider, a rétorqué Marie.Moi, à votre âge, je nai plus la force de changer de cap. Mais les temps changent.
Le mot «temps» a sonné étrangement. Nathalie a compris que le changement était permanent, surtout quand on vieillit.
Le weekend suivant, elle et Pierre se sont enfin assis à table pour parler sérieusement.
Jai besoin dune décision, a déclaré Pierre.Lentreprise attend une réponse dans un mois.
Jai besoin dune décision avant la fin de la semaine, a répliqué Nathalie.Soit une rétrogradation, soit le licenciement.
Ils se sont regardés, leurs yeux remplis dincertitude.
Si tu restes en poste réduit, a dit Pierre,nous nous en sortirons. Je gagnerai plus, je pourrai envoyer de largent pendant ces années.
Et si je démissionneAlors, avec le cœur apaisé et la conviction que chaque nouveau chapitre, même incertain, est le fruit de ses propres décisions, Nathalie décida de se tourner vers lavenir, prête à embrasser le changement et à tracer son chemin, quil soit ici ou ailleurs.







