Ne touche pas à ces cartons! Solène arracha à son mari le vieil album photo. Je men occupe moimême!
Paul haussa un sourcil, interloqué.
Solène, questce qui ne va pas? Je voulais juste filer un coup de main pour le déménagement.
Un coup de main? Elle pressa lalbum contre sa poitrine. Hier, tu as jeté ma collection de cartes postales en me disant que cétait du bricbrac!
Mais elles étaient rangées sur le grenier depuis vingt ans!
Cest mon souvenir! Le souvenir de ma grandmère!
Paul soupira, seffondra sur le canapé au milieu des cartons et des sacs. Ils emménageaient dans un deuxpièces, au 4ᵉ étage dun immeuble en béton du quartier périphérique de SaintDenis. Après cinq ans de locations à la petite semaine, ils avaient enfin pu obtenir un prêt immobilier. Lappartement était modeste, mais à eux.
Pardon, murmura Paul. Je ne savais pas que ces cartes comptaient tant pour toi.
Solène se radoucit, sassit à côté de lui.
Je suis juste fatiguée. Je passe la journée à empaqueter, et demain je reprends le travail.
Tu ne prends pas un jour de repos?
Impossible; on est en période de clôture des comptes.
Paul lenlaça, elle se blottit contre son épaule. Cinq ans de mariage leur avaient appris à désamorcer les conflits rapidement. Pourtant, depuis peu, les disputes éclataient plus souvent, à cause de Geneviève Dubois, la mère de Paul.
La bellemère habitait dans limmeuble, juste à côté. Quand Paul avait proposé dacheter cet appartement, Solène avait dabord sauté de joie: le quartier était familier, le trajet jusquau bureau simple. Mais lidée dêtre voisine de Geneviève la fit hésiter.
Paul, on ne cherche pas ailleurs?
Pourquoi? Cest lendroit idéal. Et maman sera à deux pas.
Cest justement ce qui me dérange.
Allez, Solène, ne fais pas la petite fille! Ma mère est gentille, tu le sais.
Solène savait que Geneviève nétait pas mauvaise. Enseignante de CP, veuve depuis le divorce, elle avait élevé Paul toute seule. Mais elle était convaincue que son fils était le centre de lunivers et jalousait quiconque, même son épouse.
Au début, la mère gardait ses distances, vivant dans un autre quartier et ne venant que le weekend. Il y a un an, elle vendit son appartement et sinstalla dans un studio du même immeuble, prétextant vouloir être plus proche de son fils.
Depuis, les visites se sont multipliées. Le matin, elle arrive avec des tartes; à midi, avec des conseils; le soir, avec des reproches. Solène supporte, consciente que la vieille dame est seule.
Bon, je vais mettre la bouilloire à chauffer, annonça Solène en se levant du canapé.
On sonna à la porte. Elle louvrit: Geneviève, un grand chaudron à la main.
Coucou, ma petite! Jai apporté du pot-au-feu. Je sais quavec le déménagement, vous avez peu le temps de cuisiner.
Merci, Geneviève, prit Solène le chaudron. Entrez, je vous en prie.
Geneviève entra, balaya du regard le chaos des cartons.
Oh, quel bazar! Vous avez besoin de tant de choses?
Ce ne sont pas des bricoles, se défendit Solène. Ce sont nos affaires.
Je vous en veux pas, ma chérie. Les jeunes daujourdhui sont des collectionneurs compulsifs. Chez nous, on se contentait du strict minimum.
Paul sortit du salon, serra sa mère dans ses bras.
Merci pour le potaufeu! On avait un petit creux.
De rien, mon fils. Geneviève sourit. Paul, tu as maigri! Solène ne te nourrit plus?
Je le nourris, répondit sèchement Solène. Il travaille tard, il na même pas le temps de manger.
Travail, travail, et le déjeuner à lheure! Paul, il faut bien te nourrir!
Maman, tout va bien, ne tinquiète pas.
Ils sassirent à la table de la cuisine, Solène réchauffa le potaufeu et découpa du pain. Geneviève observait sa bruineuse avec un regard critique.
Solène, pourquoi ce pain nest pas frais?
Je lai acheté hier, je nai pas eu le temps daller au magasin ce matin.
Le pain dhier, cest mauvais pour la santé. Il faut du pain du jour, tous les matins.
Geneviève, nous sommes adultes, nous décidons nousmêmes.
Désolée de vous déranger! Je veux juste que Paul aille bien.
Maman, je vais bien, intervint Paul. Solène prend soin de moi.
Si tu le dis, Geneviève roula les yeux.
Après le dîner, la bellemère se leva.
Je repars, mais je reviendrai demain pour aider à déballer.
Merci, mais on sen sortira, déclara rapidement Solène.
« Sen sortir »? Jinsiste!
Maman, vraiment, on sen charge, ajouta Paul. Tu as lécole demain.
Après lécole, je passe à trois heures.
Elle sortit. Solène saffaissa sur sa chaise.
Paul, elle va venir tous les jours? demanda-t-elle.
Pas tous les jours, juste maintenant quon déménage, elle veut aider.
Ta mère veut toujours aider, même quand on nen a pas besoin.
Solène, ne commence pas. Elle essaie.
Je sais. Je suis juste épuisée par ses contrôles constants.
Le lendemain, Solène prit un demijournée de congé pour poursuivre laménagement. À trois heures, comme promis, Geneviève arriva.
Oh, que faistu! sécriat-elle en voyant la vaisselle rangée. Tout est à lenvers!
Quoi de mal? demanda Solène, fatiguée.
Les assiettes doivent être dans le placard du haut, les casseroles en bas! Cest évident!
Jai rangé comme ça, cest plus pratique pour moi.
Pratique? Tu ne sais pas organiser! Geneviève se mit à tout déplacer.
Solène serra les dents, compta jusquà dix.
Geneviève, laissezmoi, sil vous plaît. Cest ma cuisine.
La mienne? Où Paul cuisinera alors?
Paul ne cuisine pas.
Parce que tu ne las pas appris! Je lai habitué à aider, et toi tu le gâtés!
Je? Gâté? Solène sentit la colère monter. Cest vous qui le choyez! Il ne savait même pas faire une omelette avant le mariage!
Comment osestu me parler ainsi! Geneviève brandit les bras. Je ne suis pas votre amie!
Excusezmoi, balbutia Solène. Laissez simplement ma cuisine en paix.
Geneviève, vexée, cessa de réarranger la vaisselle et se dirigea vers le salon, critiquant la disposition du mobilier.
Le canapé doit être contre lautre mur! Déplacez le buffet! Et pourquoi gardezvous ce vieux commode?
Cest le commode de ma grandmère, répondit Solène fermement. Il reste.
Ta grandmère! Toujours tes vieilles affaires! Jetez les vieilleries!
Sans un mot, Solène sortit de la pièce, se réfugia dans la salle de bains et se regarda dans le miroir. Le visage pâle, les cernes sous les yeux: le déménagement et la bellemère lavaient épuisée.
Le soir, Paul rentra, fatigué mais souriant.
Alors, tu as avancé?
Un peu. Ta mère est passée.
Et alors?
Comme dhabitude, critiques et réarrangements.
Paul soupira.
Tiens bon. Elle shabituera, elle finira par se calmer.
Pasha, elle vit à côté depuis un an. Quand sarrêteratelle?
Je ne sais pas. Mais cest ma mère, je ne peux pas la mettre dehors.
Je ne demande pas de la mettre dehors, juste de parler, de lui expliquer quon est adultes.
Jessaierai.
Mais les visites continuèrent, presque chaque jour : soupe, lessive, bavardages et remarques sur la poussière, la nourriture, les habits de Paul. Solène supportait, comprenant que Geneviève était seule et que son fils était son univers.
Le point culmina un samedi. Solène se réveilla avec une migraine terrible. La veille, une journée harassante au travail, puis le ménage. Paul était en déplacement professionnel pour trois jours.
Accablée, elle était allongée dans le lit quand on frappa à la porte. Elle se leva péniblement, ouvrit.
Geneviève, encore une fois, tenait un chaudron.
Solène, jai fait de la soupe aux choux. Paul nest pas là?
En mission.
Ah, alors je te laisse ça.
Geneviève déposa le plat sur le feu. Solène sappuya contre le mur, la tête tournoyant.
Questce qui tarrive? Tu as lair blême.
Jai mal à la tête. Je vais mallonger.
Mal de tête? Tu passes tout le jour à ne rien faire!
Je travaille, Geneviève. Cinq jours par semaine.
Travail! Le travail de bureau, ce nest pas du vrai travail! Moi, je suis debout toute la journée à lécole!
Solène ne répliqua pas, se dirigea vers la chambre, sy coucha et se couvrit dune couverture. Geneviève erra dans lappartement, fit quelques petites tâches, puis entra dans la chambre.
Je vais nettoyer pendant que tu te reposes, dit-elle.
Non, je gérerai moimême plus tard.
Tu te débrouilles! Regarde la poussière sur la table de nuit!
Geneviève sempressa à dépoussiérer, à déplacer des objets. Solène ferma les yeux, tentant de sisoler.
Puis le silence fut brisé par le bruit dun téléphone qui vibrait dans le mur. Les cloisons de limmeuble étant fines, on entendait la conversation de Geneviève avec son amie.
Alix? Cest moi, Geneviève. Oui, je suis chez les beauxenfants. Ils sont épuisés! Une jeune femme est alitée ce samedi!
Ah! Elle nest jamais capable de se lever! Si Paul ne vient pas, ils vont mourir de faim!
Mais elle a même préparé de la soupe! Tu vois? Elle ne sait même pas cuisiner correctement!
Solène se sentit piquer, son visage se durcit. Elle frappa le mur du poing.
Geneviève! Jentends tout!
Un silence lourd sinstalla, puis la voix étouffée de la vieille dame :
Alix, je rappelle.
Solène, les larmes aux yeux, décrocha le combiné: cétait Paul.
Allô, ma chérie! Ça va?
Normal, réponditelle, la voix tremblante.
Questce qui se passe? Tu pleures?
Ta mère Elle ma appelée «cocotte» et ma traitée de de
Elle était en colère? Peutêtre un moment de colère? Elle nest jamais comme ça.
Non, elle était calme. Et elle ma dit que je suis une «méchante».
Écoute, je viens tout de suite, on en parlera.
Non, je vais gérer. Jen ai assez.
Ne fais pas de bêtises.
Ne tinquiète pas. Je ne la laisserai plus entrer.
Tu ne peux pas empêcher ma mère dentrer!
Je le peux, cest chez moi aussi.
Tu nas pas le droit! Cest mon appartement!
Geneviève, hors delle, hurla :
Ouvre! Jai besoin de parler!
Pas la peine. Jai tout entendu.
Tu as mal interprété! Ouvre!
Non, je ne le ferai jamais.
Je suis ta mère! Jai le droit dentrer!
Non, tu nas pas le droit! Tu mas traitée de de
Geneviève se tut, puis, dune voix plus douce :
Solène, jai été trop dure. Je ne voulais pas te blesser.
Mais tu las fait, et pas une fois seulement.
Je voulais juste aider.
Ton aide nest pas la bienvenue. Sors, sil te plaît.
Je suis venue pour Paul! Il nest pas là!
Alors attendsle, mais ne frappe pas à la porte.
Geneviève sortit, mais resta dehors, frappant à la porte, criant :
Ouvre tout de suite! Sale ingrate!
Solène, tremblante, sassit sur le canapé, sortit son téléphone et enregistra la scène. Après dix minutes, la vieille dame, épuisée, sen alla. Solène poussa un soupir. Le premier round était terminé.
Le soir, Paul rappela :
Sa mère a pleuré. Elle dit que je ne lai pas laissée entrer.
Je ne lai pas laissée entrer.
Cest ma mère!
Elle ma traité de sale ingrate. Elle a même frappé à la porte comme une folle.
Elle était blessée!
Non, cest moi qui suis blessé! Jai supporté son arrogance depuis un an!
Ce nest pas de larrogance, cest de la sollicitude!
Sollicitude? Écoute lenregistrement!
Solène lui montra la vidéo: les cris, les menaces. Paul resta muet, puis soupira.
Daccord. Je viendrai, on résoudra ça.
Le lendemain, Solène fit changer les serrures. Les clés de Geneviève ne servaient plus.
Geneviève revint quelques fois, frappant, appelant, suppliant. Solène ne répondait plus. Les voisins, curieux, demandaient ce qui se passait; elle résumait «des différends familiaux».
Paul revint de son déplacement un lundi soir. Solène laccueillit calmement.
Salut.
Salut. Ma mère mattend, je vais la voir, puis on parlera.
Il partit, revint deux heures plus tard, lair abattu.
Ma mère fait une crise. Elle dit que je lai insultée.
Moi? Elle ma insultée!
Solène, cest une dame âgée. Il faut de la patience.
Elle a 58 ans, elle est même plus jeune que ma mère!
Limportant, cest que cest ta mère.
Et moi, ta femme! Nestce pas pareil?
Paul sassit, chercha ses lunettes.
Solène, trouvons un compromis. Ma mère promet de ne plus te critiquer, et tu la laisseras venir de temps en temps.
Non.
Pourquoi?
Parce quelle ne changera pas. Elle sourira, mais derrière mon dos elle continue à me rabaisser.
Tu dramatise un peu.
Ce nest pas de la dramatisation. Cest la vérité que tu refuses de voir. Ta mère me hait. Elle veut que je laisse le ménage à quelquun dautre.
Cest absurde!
Ce nest pas absurde. Cest réel.
Ils se couchèrent sans résolution. Le lendemain, au petitdéjeuner, Paul relança le sujet.
Ça ne peut plus durer. Nous vivons dans des appartements côte à côte.
Et alors? Quelle reste chez elle, nous chez nous.
Mais elle veut quon partage!
Quelle partage avec toi. Elle viendra te voir, pas notre foyer.
Et les fêtes de fin dannée? Nouvel an approche.
On les fêtera à deux.
Solène, cest un ultimatum: ta mère ou moi?
Solène le regarda droit dansFinalement, ils saccordèrent pour partager le balcon, chacun respectant les limites de lautre, et retrouvèrent enfin la sérénité dans leur petit appartement.






