Cher journal,
Je repense à mon enfance, à la tendre amitié qui unissait Éloïse et moi, Béatrice. Nous étions deux gamines de Lyon, inséparables après lécole, complices de secrets, de rêves et de rires. Ce lien semblait inébranlable, jusquà ce que les années montrent à quel point lamour maternel peut revêtir des formes très différentes, même au sein de familles similaires.
Nos mères, Marie et Catherine, étaient dun monde à lautre. Marie, la mère dÉloïse, vivait uniquement pour ses enfants. Elle travaillait sans relâche, à peine dormaitelle, toujours pressée, toujours aux petits soins pour les autres, jamais pour elle. Quand elle achetait une gourmandise, cétait uniquement pour les gamins ; rien ne se posait sur son propre plateau. Si quelquun demandait son aide, elle ne refusait jamais, même lorsquelle était à bout de forces. Elle répétait souvent :
« Lessentiel, cest que les enfants soient bien. Moi, je passerai après. Je nai pas besoin de rien. »
Catherine, la mère de Béatrice, était dun tempérament plus posé. Elle travaillait aussi, aimait ses enfants, mais dune manière plus calme et réfléchie. En rentrant du travail, elle ne se précipitait pas directement à la cuisinière. Elle posait dabord la théière, sinstallait près de la fenêtre et se disait :
« Les enfants, je reviens dans une minute jai besoin de respirer un instant. »
Elle allumait la radio douce, cassait un morceau de chocolat et proposait avec douceur :
« Allons prendre le thé. Vous avez besoin dune maman détendue, pas épuisée. »
À lépoque, javais du mal à saisir ce contraste. Jétais persuadée que lamour véritable signifiait que la mère seffaçait, se sacrifiait entièrement pour les enfants, comme on nous le répétait depuis toujours : « La mère, cest le sacrifice avant tout. »
Les années ont passé, nous avons grandi et nos chemins nous ont menées à Paris et à Bordeaux. Mais les souvenirs restent vivaces, et avec le temps, le destin de nos mères sest clairement dessiné.
Marie, la première, a fini par sépuiser. Le stress permanent, les innombrables soucis et la conviction que sa vie appartenait aux autres lont consumée. Elle navait plus de temps pour elle, ni pour le repos, ni pour le plaisir, ni même pour la santé.
Catherine, au contraire, a su garder un espace pour elle-même. Elle a appris à se préserver, ce qui lui a permis de rire, de voyager, daccueillir les levers du soleil, de chérir ses petitsenfants, de préparer des tartes et, même après soixante ans, de déclarer :
« Je vais bien, parce que je suis heureuse. Et mes enfants le ressentent. »
Chaque fois quon lui demandait le secret, elle répondait simplement :
« Une maman heureuse est le plus beau cadeau que lon puisse offrir à ses enfants. »
Nous confondons souvent amour et épuisement. On pense que soccuper des autres signifie toujours se mettre en second, que tout donner équivaut à être une bonne mère. Mais ce nest pas vrai. Aimer, cest aussi prendre soin de soi. Seule une mère reposée, souriante, peut transmettre une chaleur véritable qui réchauffe sans brûler.
Quand une mère soublie, le monde autour perd de sa lumière. Quand elle trouve du temps pour elle, la maison se remplit de calme, de rires, du parfum du thé et du chocolat. Cest alors que les enfants apprennent lessentiel : saimer, ne pas craindre le repos, vivre en harmonie.
Alors, chère moi, souvienstoi de prendre soin de toi. Bois ton thé lentement, savoure chaque gorgée. Ris sans raison. Offretoi un carré de chocolat, pas seulement aux enfants. Nattends pas que quelquun te permette de te reposer.
Car la famille commence avec la maman,
et la maman commence avec le bonheur.







