Le thermos est vieux, dorigine chinoise, avec sa bouteille en verre bombée et son dragon usé par les lavages fréquents. Il a survécu depuis les goûters dété à la campagne, quand, sous le soleil étouffant et lodeur de confiture, tout le voisinage denfants se rassemble sur la véranda pour déguster les tartes aux cerises de maman. Pourquoi le thermos et non la théière? Ma mère estime que le thé reste plus fort et plus chaud dans le thermos. Les enfants sen fichent; ils viennent pour les pâtisseries.
Léa dévisse doucement le couvercle en fer blanc, suit les rainures de la vieille vis, puis remplit la tasse jusquau bord dune tache bleue floue où se tenait autrefois du myosotis. La tasse, jumelle du thermos, porte une petite cuillère en nickel ternie par les rayures dun clou que la petite Léa de cinq ans avait tenté dutiliser pour gratter la noirceur noble. Ces objets, venus de la maison de SaintJust, constituent pour Léa le pont qui la relie à son passé. SaintJust se trouve à cinq mille kilomètres de la campagne de son enfance, qui semble reculer dun tiers de siècle.
Léa pousse vers elle une boîte de lettres fraîches, apportées par le gardien de service, et commence à trier les enveloppes jusquà en trouver celle qui lintéresse. Lécriture familière indique: «À lattention dAndré Vassil, (personnellement).» Mais «personnellement» ne peut être respecté: le contenu doit dabord être approuvé par linspectrice de la prison, MmeBlancBesson, avant datteindre les mains du destinataire. Léa travaille comme censeuse de courriers carcéraux.
Cette fonction rare lui est attribuée après son second mariage. Son époux, Nicolas BlancBesson, chef de la colonie pénitentiaire de SaintMartin, est un homme sérieux et méticuleux, qui ne sait comment occuper sa femme mélancolique. Dans le hameau, les seuls lieux publics sont le poste de santé, la poste et la prison; lécole a fermé, les enfants du personnel sont transportés en bus vers le centre communal. On propose à MmeBlancBesson un poste denseignante de français et une voiture de fonction, mais son état de santé ne lui permet pas de supporter les routes cahoteuses. Le couple na pas denfants. Après six mois de chômage, Léa accepte de lire les rédactions non pas scolaires, mais carcérales. Au début, elle corrige les fautes par habitude, puis apprend à les ignorer. Lire les lettres dautrui est embarrassant, comme fouiller dans le trou dune serrure, mais elle sy habitue: la monotonie émousse son sentiment de culpabilité. Elle recherche les thèmes interdits, les codes chiffrés, les projets criminels, et parfois les jurons, même si la prison a récemment autorisé leur usage dans la littérature. Elle masque certains passages, envoie dautres au psychologue pénitentiaire, et transmet les suspicions au service de renseignement. Le travail devient une routine qui léloigne des pensées envahissantes. Puis, un jour, une lettre étrange apparaît dans sa boîte de censure.
***
Ce matin-là, après une dispute avec son mari à cause dun café renversé, elle essuie silencieusement la flaque de la cuisinière, remplit à ras bord le vieux thermos et, refusant de prendre la voiture, marche jusquà son travail. Un novembre gris, sans neige, fait rouler les feuilles mortes sur le sol gelé. Les quelques feuilles qui résistent tremblent sous le vent, attendant leur destin. De lautre côté de la voie ferrée, la forêt dénudée se dresse, dépourvue de neige. Tout gèle. Léa sait que, quoi quelle porte, le froid latteindra; cest pourquoi elle garde toujours son thermos.
Après avoir fait signe au gardien, Léa franchit le poste de contrôle, monte les escaliers grinçants jusquau deuxième étage, ouvre la porte de son bureau refroidi pendant la nuit et, après la première tasse de thé réconfortante, se plonge dans son travail habituel. Dans une lettre, la femme dun détenu nommée Téles reproche son mari davoir caché de largent. Dans une autre, une fille se plaint à son père de la cupidité de son beaupère. Une troisième, une «fiancée à distance», supplie son «lapin» de patienter quelques mois, ignorant que ce lapin a déjà deux autres fiancées dans dautres villes. Les missives carcérales contiennent des listes dobjets glissés dans les colis, des conseils de proches malades, des demandes de divorce ou de nouveau mariage, des annonces de grossesse, des menaces, des promesses, des plans de «nouvelle vie» après la libération.
Après une gorgée, Léa ouvre soigneusement une nouvelle enveloppe :
«Cher André! Mon fils! Je taime et je suis fière de toi! écrit une mère inconnue. Sache que tu as agi comme un vrai homme. Ton père aurait fait de même. Nous sommes tous entre les mains du destin; ta force a été fatale pour le méchant. Mais si tu étais passé à côté, la fille que tu as sauvée aurait pu mourir. Je prie pour toi et demande à Dieu de pardonner ton péché involontaire. Et toi, prie, mon fils.»
Léa se laisse tomber dans le dossier, car elle navait jamais reçu une telle missive. Ladresse de retour indique «BourglaReine», près de SaintJust. Elle continue la lecture, mais dune façon différente des autres courriers.
«Mon fils, jai trouvé ton cahier et je transcris les premiers chapitres sur lordinateur. Ce nest pas rapide: ma vue est mauvaise, mes mains tremblent, je confonds les touches. Mais je my habituerai. Tu peux menvoyer tes écrits par lettre, cest autorisé, et je les recopierai doucement. Narrête pas décrire! Cette année passera, la vie continuera»
Léa repose la lettre, se demandant qui peut pardonner tous les péchés, y compris les mortels. Seule une mère aimante et Dieu le peuvent. Elle na plus de mère depuis trois ans, donc plus personne ne peut la pardonner. Elle essuie ses yeux secs, compose le numéro du psychologue pénitentiaire.
«Docteur Fiodor, avezvous des infos sur André Vassil du troisième groupe?»
«Un instant, je vérifie», répond la voix au téléphone, tandis que des touches cliquettent. «Rien, seulement un premier entretien. André Vassil, né en 1970, article 109, condamné à un an. Arrivé chez nous il y a deux semaines. Un problème avec les lettres?»
«Non, rien, tout est normal,», bafouille Léa, cherchant une excuse. «Parlez plutôt à Téles, il a laissé sa femme sans argent.»
«Très bien, Léa», répond le psychologue.
Depuis ce jour, Léa attend les courriers. Mais les enveloppes ne circulent que dun seul côté. La mère dAndré raconte à son fils lhistoire de sa fille adulte, transmet les salutations damis, partage les nouvelles simples des personnes âgées, et ajoute toujours à la fin: «Je tattends, mon fils. Je prie pour toi.» Cette formule la fait souvent pleurer, mais Léa lattribue à la fatigue et au stress, essayant de noyer la tendresse dans les tâches ménagères.
***
Les derniers jours de novembre glissent, la neige tarde à arriver. Un soir, pendant le dîner, Léa demande à son mari, légèrement alcoolisé:
«Nicolas, accepteraistu daller en prison pour moi?»
«Quoi?Un crime en mon honneur?»
«Pas exprès. Par exemple, si quelquun te poussait dans la rue, tu le défendrais?»
«Qui a besoin de toi, vieille?» répondil en la tapotant sur lépaule. «Et ce que tu veux dire par «accrocher»?»
«Si nous avions une fille et que des voyous lattaquaient»
«Encore tes histoires!» sénerveil. «Pas denfants, alors calmestoi. Prends un chat?»
«Quel rapport avec le chat?Je parle dautre chose!Si un détenu du 109ème article était blessé»
«Nous avons deux détenus de ce type. Et alors?»
«Donc le courage devient punissable?Protèger les faibles pourrait nous mener en prison?»
«Seules les nobles qui meurent de leurs actes finissent en prison,» rétorque Nicolas, levant le doigt. «Pourquoi cette obsession du code pénal?Tu veux devenir avocate?»
«Cest assez,» lance Léa, en empilant les assiettes. «Imagine que tu me défendes et que, par accident, tu tues quelquun.»
«Tu es folle!Ne pense même pas à ça. Va préparer le thé,» répondil en saffalant sur le canapé, télécommande en main. «Et metsle dans une vraie théière, pas dans ce vieux thermos!»
***
À la fin de lhiver, la neige tombe en flocons légers, comme du polystyrène. Un jour, Léa trouve dans son tiroir une réponse de la mère dAndré. En ouvrant lenveloppe, elle se coupe le doigt.
«Maman, bonjour! écrit le détenu. Désolé pour le silence, je narrivais pas à rassembler mes pensées. Tu as raison: un an passe et la vie continue mais comment? Si quelquun veut lire mes écrits, cest seulement pour nous deux pour passer le temps. Sonia ne lira jamais. Ne la force pas à écrire, cest une peine pour elle comme pour moi. Ne force pas tes yeux devant lordinateur cest superflu. Dépose les lettres dans la boîte, je viendrai les récupérer. Jenvoie deux chapitres, je ne peux pas en faire plus, le poids de lenveloppe est limité. Et il ny a rien à écrire ici»
Avec la note, il y a un petit paquet de feuilles fines, presque translucides, couvertes décritures serrées. Léa hésite à les examiner selon les consignes, mais décèle les feuilles, les remet dans lenveloppe, puis glisse le tout dans son sac, espérant que le retard ne passe pas inaperçu.
Ainsi, le prisonnier Vassil gagne son premier lecteur secret.
***
Léa lit les lettres la nuit, sous le souffle dun hiver violent, enfermée dans la petite cuisine au lampion à carreaux. Le thermos de thé repose à portée de main au cas où Nicolas viendrait et quelle prétendrait un mal de gorge. Mais la gorge nest plus le problème; cest lâme, agitée par les mots dun inconnu.
Le manuscrit de Vassil la captive. Il raconte sa vie, le fait qui la conduit en prison. Le protagoniste sappelle Pierre Vassil un simple déplacement de noms accentue laspect autobiographique. Les descriptions de la nature sont vivantes, comme si lauteur voyait le monde audelà des murs de la colonie. On suit le train le long de la voie ferrée, à travers la forêt et les cabanes de guichet. Quand Pierre revient à son enfance, Léa se souvient de ses propres vacances à la campagne, du thé sur la véranda, des tartes Ils partagent les mêmes regards, les mêmes rêves, acceptant les défauts du monde avec amertume. Le style de Vassil est clair, Léa oublie parfois quelle lit les lettres dun détenu; les feuilles manuscrites, au lieu de livres imprimés, la tirent à la réalité. Aucun fautes, la plume rouge glisse sur le papier, rappelant à Léa son passé délève puis denseignante.
«Peuton revenir en arrière? se demande Pierre en marchant dans lespace étroit entre la grille de la fenêtre et la porte de la cellule. Question stupide! Mais fautil y penser? Ruminer les erreurs? Se blâmer pour ce quon ne peut changer?»
Léa, après avoir rangé la page, se demande doù vient ce désespoir qui la ronge. Elle regarde le thermos, la tasse délavée de thé refroidi.
Elle termine chaque chapitre, replie les feuilles dans lenveloppe, et le matin les remet dans la pile de courriers déjà triés. Les semaines passent, lhiver sefface. Les premiers signes du printemps, des glaçons qui pleurent le bord des bâtiments, apparaissent dabord dans le manuscrit, puis dans la vie réelle. Lhistoire senrichit de personnages, le récit se ramifie comme un jeune pommier. Une nouvelle héroïne surgit dans un des chapitres :
«Elle rentre chez elle, épuisée. Elle enlève son manteau dans lentrée, glisse ses pieds gelés dans des pantoufles. La maison est vide, tout comme son cœur»
«Léa, tu es à la maison?» lance Nicolas, brisant le silence.
«Oui.»
«Questce qui tarrive? Tu nes plus toi-même.» ditil, mordant son sandwich de jambon. «Allez, chauffe le dîner.»
«Je ne le suis plus depuis des années,» répondelle doucement, mais il séloigne déjà.
Le bruit dun match de football séchappe du salon.
***
Le désir de sévader germe le vingtavril, jour de lanniversaire de la mort de sa mère. Léa se rend dabord à léglise du village, puis au marché. Elle est conduite par son chauffeur personnel, Victor. Vers midi, ils repartent vers le hameau, mais au milieu du trajet un appel la rappelle à la poste où un paquet de courriers doit être récupéré. Léa serre le cœur: ontils découvert son travail?
Les lettres dAndré arrivent deux fois par semaine. Le roman senfle, approche du point culminant. Un jour, Léa laisse les feuilles sur la table de la cuisine. Nicolas les remarque? Comment expliquer? Elle ne veut pas.
Mais ce nest pas la censure qui la trouble. Un parfum de muguet flotte quand elle et Victor rangent les courses. Une brise légère chatouille sa joue, les pantoufles sont à lenvers, la porte de la salle de bain entrouverte, la serviette à terre. Nicolas sort, ajustant son cravate, et déclare: «On mappelle à Sébastopol,» (une mission urgente). Il lui fait un bisou sur la joue. «Quoi?Quatre ans déjà pour ma mère!» murmure Léa, puis il répond: «Ce soir je serai là.»
Elle retire son anneau, glisse la note dans la poche de Nicolas, ferme la porte et se dirige vers son présent.
À la sortie de la colonie, un hommeLéa, le cœur battant, jeta le courrier dans la boîte rouillée du poste, sachant que le dernier chapitre de Vassil était désormais son propre point de départ.







