Pas la bienvenue… Le chien s’est mis à aboyer. La porte du jardin s’est ouverte. Leur fils entrait …

Pas à ma porte…

Le chien aboya. Le portail souvrit. Le fils entrait dans la cour, accompagné dune jeune femme : il ramenait chez lui sa fiancée pour la présenter à la famille.

Lorsque la mère la vit, elle ne put retenir un geste de stupeur.

Sainte Marie, quest-ce quil nous ramène là ? Jean, regarde-moi ça ! Eh bien, elle me rappelle une sauterelle, cette fille Quelle calamité. Comment elle va lui donner des enfants, celle-là ? Quest-ce quon va faire, dis-moi ?

Le père, contrairement à sa femme forte, lourde, depuis longtemps indifférente à la beauté et à la féminité vit dans la jeune invitée une élégance rare, une grâce naturelle et un vrai charme féminin. Un sourire étira ses lèvres. Il lissa dune main ses moustaches épaisses, joyeux.

La mère, elle, avait rapidement laissé tomber tout souci de paraître. Depuis des années, elle ne portait plus que des vêtements amples, souvent cousus par elle-même, dans des étoffes colorées et pratiques, lui ajoutant dix ans. Elle avait grossi, ses hanches sélargissaient, et tout dans sa garde-robe semblait conçu pour dissimuler son corps devenu volumineux. Pourquoi s’encombrer ? Elle attachait son foulard sur la tête chaque matin, prête à la besogne. Car il y avait de quoi faire, entre la vache et les cochons, puis encore le travail aux champs, sans oublier la cuisine pour la maisonnée pas le temps de sépiler ni de se pomponner. Depuis sa retraite, elle évoluait dans la ferme à pas lents, comme une cane, sans se presser : les enfants sont partis, seuls restent le mari et le rythme régulier du quotidien. Trois garçons élevés, les aînés mariés, habitant loin ; guère despoir de voir les petits-enfants, sinon sur quelques photos.

Seul le benjamin, Lucien, vivait encore au village. Elle rêvait pour lui dune compagne robuste. Elle avait repéré depuis longtemps, dans la rue d’à côté, une jeune femme solide comme il faut : les joues roses, pleine de vie, capable de traire la vache et de déplacer un sac de pommes de terre toute seule. Elle avait répété à Lucien :

Va donc la voir, cest une perle ! Elle est faite pour toi. Les enfants seraient costauds.

Mais il résistait :

Maman, je trouverai bien celle quil me faut quand ce sera le moment.

Et voilà quil ramenait cette créature citadine, fine comme une brindille. Doù il lavait sortie, celle-là ?

Ce que la mère ignorait, cest que cette jeune Parisienne fragile nen était pas à sa première épreuve. Sous ses airs délicats, elle était une femme de caractère, habile et travailleuse. Elle avait déjà tout connu : le soin dune ferme, la cuisine, les champs. À douze ans, quand sa propre mère tomba gravement malade, cest elle Lise qui géra la maison, trayant la Normande matin et soir, préparant les repas, soccupant du linge. Son père, abattu au début, se remit à laider, attendri par la vitalité souriante de la fillette. Deux mois plus tard, la mère se remit sur pied et, fière, admirait Lise répandant lumière et chansons dans la maison. Tout semblait plus facile avec elle.

Mais il fallait affronter la suite : les invités étaient là, impossible de se défiler. La mère salua Lise dun ton sec, le regard dur. Derrière les fenêtres et les jardins, les voisins observaient, déjà plongés dans des commentaires.

Lise était intimidée. Chez ses parents, la maison était grande, lumineuse, accueillante, ouverte sur le soleil. Ici, la maisonnette était si petite quil fallait se pencher pour franchir les portes ; il ny avait quune chambre pour les invités, douillette et soignée, avec des oreillers empilés sous une housse en dentelle. Les parents, eux, dormaient dans lentrée qui servait aussi de salle à manger. Ce nétait pas vraiment un foyer, mais une cabane de campagne. Lodeur étrange qui flottait partout provenait du savon que la maîtresse de maison glissait dans chaque armoire, chaque tiroir, pour parfumer le linge. Lise, surprise, garda ses impressions pour elle, attentive à la tranquillité un peu pesante de ce petit univers.

Le déjeuner de présentation se passa dans la gêne. Lise ne toucha à rien : la potée était trop grasse, la salade amère, les crêpes trop cuites. Elle se contenta de pain, répétant poliment : « merci, je nai plus faim ».

La mère fulminait, rongée dexaspération, mais le regard appuyé de son mari la freina.

Quelle petite princesse, celle-là ! Il lui faut la nourriture dun restaurant, apparemment. Eh bien, jen ai pas ici. Quelle mange ce quil y a, ou bien quelle aille sasseoir ailleurs ! soupirait-elle à mi-voix auprès de son homme. Tu vas voir si je ne lui apprends pas à respecter ma cuisine.

Du calme, femme, laisse-la, elle shabituera, répondit le père.

Après le repas, les hommes partirent couper du foin. Marie envoya Lise au potager pour couper tout laneth. Elle lui donna un panier, un couteau, puis sinstalla sur le banc de la cuisine dété, curieuse de voir comment cette demoiselle de la ville sen sortirait.

Attend un peu, pensa-t-elle, elle va en baver. Elle finira par manger tout ce que je lui servirai.

Mais Lise revint moins de dix minutes plus tard.

Déjà ? Tu as oublié quelque chose ? Tu as mal au dos, peut-être ? lança la belle-mère avec ironie.

Non, tout est fait, avez-vous besoin daide pour autre chose ?

Quoi ?! sétonna Marie en sortant dehors. Le panier débordait daneth, il y avait même des bottes en plus à côté. Comment avait-elle fait si vite ? Marie en resta muette.

Attache maintenant les bottes, voici de la ficelle, dit-elle dun ton sec, puis elle rentra se poser un instant.

Elle resta ainsi un bon moment à lécart. Soudain, elle réalisa quil était déjà seize heures passées et que tout restait à faire. Vite, elle décida denvoyer cette citadine éplucher les pommes de terre, espérant la décourager.

Dans la cour, sur le banc, une pile de bottes daneth bien rangées attendait dans leau. De la cuisine venait une chanson gaie.

Elle chante encore, celle-là ! sindigna Marie.

Le bruit du moteur annonça le retour des hommes. Déjà !

Paniquée, Marie regagna la cuisine, croyant trouver un chaos. Mais le couvert était mis : salade, pain découpé, une pile de crêpes et un ragoût fumant. Quelle odeur appétissante !

Quoi ? Mais comment balbutia Marie, bouche bée devant la table dressée.

Je mets juste la crème fraîche, et cest prêt ! lança Lise enjouée, sortant sur le perron, torchon à la main, accueillant les hommes avec entrain.

Venez vous laver les mains, jai préparé de leau et une serviette ! Elle embrassa Lucien, joyeuse.

Ma parole, Lucien, quelle perle tu as trouvée là, se réjouit Jean-Pierre. Je valide ton choix !

À table, tous se régalèrent. Les uns louaient la cuisine, les autres la convivialité, mais la mère ne toucha à rien. Les compliments étaient pour elle comme autant de couteaux dans le cœur.

Merci, mais je nai plus faim, la soupe et les crêpes de midi mont comblée, répondit-elle sèchement.

Le soir, elle décida denvoyer Lise traire la vache. On allait bien rire.

À peine avait-elle songé cela que la vache franchissait le portail, se rendant sans hésiter à sa place.

Tiens, voilà le seau, va donc traire Bouclette, et que je voie du lait dans le seau ! ricana-t-elle intérieurement.

Sans hésiter, Lise attrapa le seau et fila vers la grange.

Quelle idiote, voilà quelle va finir en vol plané sous un coup de sabot, pensa Marie. Mais elle resta assise, guettant le désastre.

Une voisine, intriguée, lança de lautre côté de la haie :

Alors, Marie, ta future belle-fille, cette Parisienne ?

Oh, Simone, une perle ! Maligne, habile, jolie, et la cuisine, un régal ! répondit Marie, assez fort pour que tout le quartier entende.

Faiblarde, tout de même, fit remarquer la voisine.

Cest pas pour la mettre dans ta soupe, elle nest pas du lard, ma parole ! riposta Marie.

La conversation senvenima, puis la voisine sen alla, vexée.

Toi, vieille commère, va donc parler de tes propres enfants ! songea Marie.

Pendant ce temps, Lise caressait Bouclette, lui apportait un morceau de pain avec du sel, lui murmurait des mots doux.

Tiens, ma belle, tu as bien travaillé aujourdhui, tu as bien droit à un petit plaisir. Merci, jolie Bouclette.

En douceur, elle nettoya le pis, le sécha, puis commença la traite de ses mains sûres et douces.

Parfaite, ma vieille, repose-toi. Tu es notre fierté, confia-t-elle à la vache en rentrant, un seau de lait bien plein à la main.

Tu vois, femme, quelle fille ! On est gâtés, sexclama Jean-Pierre. Jaurais aimé trouver pareille belle-fille avant je laurais enlevée, crois-moi !

La mère se mordit les lèvres. Quoi quelle ordonne à cette Parisienne, elle le faisait, et bien. Doù venait tant de compétences ? Et voilà que le père la soutenait, en plus. Elle se sentit blessée, puis sagaça dautant, mais nen démordit pas : elle nétait pas prête à accepter le choix de son fils.

Elle dormit mal, fit un cauchemar affreux où une sorcière lui arrachait le cœur. Au petit matin, envahie d’un sentiment d’amertume et de tristesse, elle descendit. Le soleil se levait à peine, et, dans la clarté de la chambre, Lucien dormait enlaçant tendrement Lise. La jeune fille sétait blottie contre lui, paisible.

Cest encore une enfant pensa la mère, attendrie malgré elle. Son visage si doux, sa peau dalbâtre.

Elle regarda alors ses mains, abîmées par le labeur, son reflet dans le miroir : comment avait-elle pu vieillir et sendurcir à ce point ?

Lise ouvrit les yeux.

Il est lheure de traire la vache ? Je peux y aller tout de suite.

Non, non, repose-toi encore, cest trop tôt. Je venais juste récupérer mon médicament

Vous ne vous sentez pas bien ?

Non, excuse-moi Dors encore.

En refermant la porte, la mère fut prise de remords. Comment avait-elle pu être si dure avec une jeune fille sans défense, venue offrir son amour à leur fils ? Quelle tendresse ! Ses fils avaient choisi une belle route, et Lise tenait déjà la maison avec douceur et brio.

Et moi, quest-ce qui mempêche dêtre une belle-mère digne de ce nom ? Même une mère tout court ? murmura-t-elle. Je nai jamais eu de fille, eh bien, maintenant jai une chance de connaître ce bonheur-là.

Sereine, elle revint se glisser auprès de son mari, le serra dans ses bras. Il la prit dans sa poigne rassurante.

Il ny avait plus que le bruit paisible de lhorloge dans la maison, mais, désormais, il battait autrement : au rythme dun amour sincère, vaste comme la campagne et plus fort que les querelles.

Dans la vie, il ne faut jamais juger sur les apparences : souvent, sous la plus modeste des écorces se cache un vrai trésor. Lamour et la bienveillance ouvrent toutes les portes, même celles qui, hier encore, semblaient fermées à double tour.

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