Quelquun arrachait les pommes de terre du sol, les épluchait, et rassembla la plus grosse
Claudine se figea. Son cœur semballa. Elle continua son chemin et découvrit que les choux manquaient des plus gros capitaines. Près de la moitié du rendement du chou avait disparu.
Madame Élodie Lefebvre se réjouissait de son achat. Mais cet achat nétait pas quune simple transaction ; cétait son rêve de posséder une maison à la campagne après la retraite.
Depuis longtemps, elle préparait ce projet avec soin, choisissant un petit hameau pittoresque à la périphérie de Rennes, où la tranquillité et le contact avec la nature étaient rois. Elle voulait un jardin modeste et un potager pour le cœur.
Tout saligna le jour où elle trouva la demeure, solide, avec son jardin, certes située à la lisière du village, mais cela ne la dérangeait pas. Dun côté, les champs, de lautre, la forêt, un panorama qui ne cessait démerveiller.
Cest sur ce sentier doux que Claudine commença à flâner vers les bois. Le soir, le soleil se couchait derrière les cimes des sapins et des épicéas, et les couchers de soleil rendaient ces promenades encore plus magiques.
Au début du printemps, lorsque la terre venait à peine de se dégel, Élodie ajusta de ses propres mains la clôture de grillage qui sinclina sous le vent.
« Il faudrait mettre une nouvelle clôture, Claudine, » suggéra sa voisine, la jeune Antoinette Martin, amie denfance.
« Laissela comme ça un moment ; quand elle tombera vraiment, je la remplacerai par une plus robuste, » répliqua Élodie en frappant le poteau métallique qui venait de céder.
Antoinette sourit.
« Tu es une vraie bonne maîtresse de maison, Élodie ! On pourra profiter de ton énergie. Dommage quil ny ait plus tant dhommes au village Certains sont partis avec leurs familles, dautres ont vieilli, dautres se sont éteints Moi, je suis veuve depuis dix ans. »
« Moi aussi, mon sort est semblable. Je ne suis pas veuve, mais je suis séparée ; mon mari et moi avons compris que nous ne tenions le foyer que par la responsabilité envers notre fille. Une fois quelle fut élevée, scolarisée et mariée, il devint impossible de rester ensemble. Ainsi va la vie. »
« Au moins, vous ne vous harcelez plus, et ça a son avantage, » conclut Antoinette, « mais je mettrai quand même une clôture plus solide cet automne. »
Tout le printemps et lété, Élodie passa ses journées entre le potager et la forêt.
« Jamais je nai autant respiré lair libre que cette saison, » disaitelle, les bras chargés de baies. « Je vis pratiquement dehors, jinspire cet air pur, nestce pas merveilleux ! » Elle montrait les aulnes près de la maison et le bois de pins où lon cueillait champignons, même des morilles, et les fraises et myrtilles gorgées dété.
« Cest agréable quand les gens sont contents de leur déménagement, » sexclamait Antoinette, « et pour moi cest la routine. »
Les deux femmes devinrent amies. Lautomne arriva ; dans le potager, les choux formaient de gros capitaines, les pommes de terre étaient déjà jaunies, les tubercules senroulaient en grappes, et la récolte était prospère.
Élodie commença à arracher les tubercules pour la cuisine, se délectant des légumes parfumés.
« Antoinette, je pars en ville quelques jours, » annonçat-elle, « nous avons un rassemblement danciens camarades, lanniversaire de notre chère maîtresse décole, Mireille. Je reviendrai, puis je pourrai ramasser la moisson. »
Antoinette fit un signe de la main et acquiesça.
Le soir du rassemblement fut un succès. Claudine vantait son village, montrait des photos de la nouvelle maison et parlait du bon rendement.
« Ce sol sest reposé, » confiat-elle à son ancien camarade Henri Durand, « deux ans sans semence, mais lan prochain jachèterai un tracteur et je fertiliserai mes platesbandes. »
« Ne te précipite pas, sois prudente, » conseilla Henri, « appellemoi si tu as besoin daide, ne sois pas timide. »
« Japprends encore, je compte sur mes propres forces, mais merci pour ta proposition, » réponditelle avec un sourire.
Autrefois, elle et Henri sétaient aimés au lycée, mais leurs chemins sétaient séparés lorsquils eurent chacun intégré des écoles différentes. Le temps les avait éloignés, tout comme leurs camarades.
Aujourdhui, ils se retrouvaient chaque année chez Mireille, chaleureusement.
Henri était veuf, mais ne désirait plus se remarier, tout comme Élodie, et ils ne cachaient plus rien lun à lautre. Leur liberté et leur indépendance semblaient attractives, sans reproches, et ils pouvaient converser comme deux vieux amis.
Ce soirlà, Henri raccompagna Claudine jusquà sa porte, et ils papotèrent jusquà presque deux heures du matin.
« Quelle heure estil, déjà ? » demandaelle en regardant sa montre. « Il est grand temps de rentrer. »
« Peutêtre trouveraisje un coin ici, » insista Henri.
« Non, non. Demain matin je pars à la campagne, prends un taxi pour rentrer, ce sera mieux. »
Claudine le raccompagna, sendormit ensuite en rêvant du lendemain, du petit gâteau et du nougat quelle préparerait pour Antoinette.
Elle arriva au village à bord du premier bus, marchant dans lherbe rosée, respirant lair du terroir au chant des coqs.
Elle pénétra la maison, prit un thé, revêtit ses vêtements de travail, sortit dans la cour pour planifier sa journée, puis attendit que le cadran indique neuf heures pour aller prendre le thé chez Antoinette.
Dans le potager, elle découvrit les rangées de pommes de terre, les tubercules jonchant le sol. Quelquun les avait arrachées, épluchées, et avait ramassé la plus grosse
Claudine resta figée, le cœur battant. En avançant davantage, elle vit que les choux manquaient des plus gros capitaines, presque la moitié du champ disparue.
Un cri séchappa de ses lèvres lorsquelle aperçut la clôture brisée. Le poteau quelle avait planté au printemps gisait au sol, des traces de bottes lourdes marquaient la terre.
Élodie courut vers Antoinette, frappa à la fenêtre, et la voisine apparut aussitôt :
« Que se passetil, Claudine ? »
« On ma volé, Antoinette, sors, allons voir Que faire maintenant ? » des larmes coulaient sur ses joues.
Antoinette se hâta, manteau enfilé.
« Ce salaud ils ont profité du fait que la maison est isolée, quil ny a pas de chien, que tu es seule »
Elles inspectèrent le lieu du cambriolage. Dehors, on voyait des traces de vélos silencieux, venus de lautre côté de la clôture, du lointain. Les intrus avaient brisé le poteau, tordu le grillage, puis pénétré dans le jardin, emportant tout ce qui était à portée de main. Ils jetèrent les petites pommes de terre, mais pris les gros choux dans des sacs.
« Ce nétait pas tant que jen avais, mais quelle taille ! » soupira Claudine.
« Exactement, » acquiesça Antoinette, « et il ny a aucune marque sur les légumes qui prouve la provenance. Tout le monde a son potager. Jimagine doù viennent ces voleurs : des ivrognes récemment libérés, mais je ne peux pas le prouver. »
« Que faire ? » sassit Claudine sur la véranda, « jétais si optimiste, comme une rêveuse aux lunettes roses. Tous me semblaient bons et bienveillants. »
« Ce nest pas notre affaire, Claudine. Ici, on vit différemment. Les villages voisins sont nombreux, leurs habitants parfois sans argent, mais Dieu voit tout. Ne te décourage pas. Je vais chercher le menuisier, Monsieur Henri Dupré, il réparera la clôture. Ensuite, nous réfléchirons, » proposa Antoinette.
Le menuisier arriva avant le déjeuner, remplaça le poteau par un solide morceau de bois, reboucla les espaces avec des planches robustes.
« Voilà, maîtresse, accordetoi du repos. Ce genre dincident arrive souvent dans les campagnes, il faut garder la maison sous surveillance, » conseilla Henri.
« Et quoi dautre ? » demanda Claudine, sans humour.
« Il faut changer la serrure de la porte dentrée, la remplacer par une serrure à cylindre. Quand on voit de loin que les propriétaires sont absents, les voleurs sen approchent. » répondit Henri.
« Un petit chien serait aussi utile, » ajouta Antoinette, « même un petit, son aboiement dissuaderait. »
« Cest un point, » confirma Henri.
« Un homme fort aussi » conclut le menuisier, comptant les mesures.
Tous rirent, Claudine essuya ses larmes.
« Ce ne sont pas tant les pommes de terre et les choux qui me peinent, mais mon travail, mon investissement, tout cela sest évaporé. »
« Ne tinquiète pas, » lenlaça Antoinette, « je te donne tout le chou que tu veux, mon potager est rempli. Nous le garderons pour lhiver. »
Ensemble, ils allèrent déjeuner chez Claudine. Apaisée, elle évoqua sa visite en ville et son intention dappliquer les mesures de sécurité dès que la moisson serait finie.
Une semaine plus tard, Élodie, déjà en ville, fit appel à Henri Durand. Il laida à acheter une serrure à cylindre et à estimer le prix du nouveau grillage.
« Je taiderai, ne refuse pas, » déclara Henri, « nous mesurerons sur place, jirai au village avec toi, je resterai quelques jours pour observer ton exploitation et planifier le travail. »
« Tu veux vraiment maider ? Alors je paierai » commença Claudine.
« Ne parle pas dargent. Je suis en congé, je nai rien dautre à faire, et voilà une bonne affaire, » répondit Henri en lembrassant.
Leur présence étonna les villageois.
« Voilà comment le menuisier dÉlodie est venu, et comment les artisans ont été repérés, » racontaient les voisins.
Henri et son ami installèrent une nouvelle clôture en une semaine, transportant des panneaux dacier et des poteaux depuis la ville.
Élodie prépara le repas pour les ouvriers, heureuse que son jardin et son potager soient maintenant protégés par une barrière solide.
« Le voleur ne pourra rien, » dit Henri, « le vrai trésor, cest toi, Claudine. »
Le vieux menuisier apporta à Élodie un petit chiot, nommé Baron, issu de la chienne de son voisin. Le chiot courait dans la cour, plus douillet quun doudou, et devint rapidement la mascotte du domaine, même si Élodie nattendait pas un gardien.
On construisit une petite maisonnette pour le chien, près du verger, afin quil puisse voir et entendre tout autour.
Un aprèsmidi, lors dun goûter, elle sourit à ses voisins Antoinette et Henri :
« Alors, tout estil comme prévu ? Le menuisier estil solide ? »
« Comment ça se passe ? Le gardien seratil permanent ? » interrogea Henri.
« Oui, oui, nous ne sommes pas aveugles, on voit laffection entre vous deux. Dailleurs, Henri travaille à la ferme, il ne prend pas dargent, et je ne limiterai pas sa liberté. Quil fasse comme il veut, » répondit doucement Claudine, détournant la question.
Après son congé, Henri revint chez Élodie avec des provisions.
« Tu acceptes un assistant permanent ? » plaisantatil à la porte, « je ne demande que de la soupe, du pain et quelques tartes. Le potager est à nous, on ne manquera jamais. »
« Bien sûr, il faut mettre la main à la pâte, » rit Élodie, « alors, viens, gardesmoi la maison et le jardin, pendant que Baron grandit »
Henri travaillait en ville, ne revenant que rarement à son appartement pour mettre de lordre et payer les factures.
Claudine donna son appartement à des locataires, attendait Henri de retour, et il revenait avec des sacs dalimentation, achetés en ville et transportés vers le village.
Tous deux appréciaient la compagnie, la chaleur familiale, les discussions et le confort dune maison douillette.
Un an passa, puis un mois. Le couple était respecté dans le village, mais la ville nétait pas oubliée ; ils se rendaient au printemps dans leur sanatorium favori. Là, le vieux menuisier veillait sur la maison, nourrissait Baron et le chat, rapportait la situation par téléphone.
« Reposezvous, ne vous inquiétez de rien, le sanatorium, la maison, le chat et le chien sont en sécurité, » disaitil souvent à Claudine.
Et elle répondait :
« Je suis convaincue que le meilleur repos se trouve désormais dans notre village. Je ne peux plus attendre de revenir. »
Ainsi, Henri et Claudine vécurent ensemble, de moins en moins attirés par les contrées lointaines, car leurs champs offraient des couchers de soleil inoubliables.
Ils aimaient se promener aux abords du bois, saluant le soleil qui se couchait paisiblement. Le fidèle Baron courait à leurs côtés, heureux, chassant les corbeaux qui se posaient sur le bord du chemin.







