Dans chaque promotion, quels que soient les ans qui sécoulent, il subsiste ce noyau indéfectible: les anciens qui se téléphonent, se retrouvent, entretiennent le cercle. Quand lanniversaire de la promotion arrive, ce sont toujours les mêmes visages qui organisent le tout: le lieu, le menu, le programme, tout par habitude, avec légèreté et camaraderie.
Lorsque la liste des invités a été dressée, la discussion sest enflammée. Bien sûr, il faut appeler les professeurs. Mais les anciens, tous serontils présents?
Tous seront là, a déclaré avec assurance Éric. Sauf Lucien Moreau, on ne la pas invité. Il est déjà trop souvent ivre.
Comment ça, il ne sera pas là? a crié Clémence, aux lunettes à monture épaisse. Il sera! Jen ai parlé avec lui.
Clém, a murmuré doucement Victoire, ancienne déléguée, il risque de se mettre à boire, ce sera gênant. Je lai vu lautre jour, titubant, il ne ma même pas reconnue.
Clémence a simplement soupiré :
Pas de souci. Je sais quil se prépare.
Peutêtre, a ajoutéelle, pour lui cette réunion compte plus que pour nous tous réunis.
***
Lucien était différent à lécole.
Calme, timide, toujours bienveillant. Il ne haussait jamais la voix, ne blessait personne. Il savait écouter, aider, être là quand on avait besoin de lui. Cahiers impeccables, lettres alignées, dictées sans fautes. Physique et mathématiques lui coulaient dans le sang; les problèmes et les formules semblaient lui chuchoter leurs solutions. Aux olympiades, il revint presque toujours avec un diplôme pas toujours premier, mais toujours une reconnaissance. Au rassemblement de fin dannée, on le plaçait à côté des meilleurs, poser la main sur son cœur ne réveillait pas de fierté, mais une gêne il ressentait chaque compliment comme une petite brûlure.
Il rêvait dintégrer une école militaire après la troisième. Il se souvient encore du jour où, avec la professeure principale, il visita létablissement lors dune journée portes ouvertes. Rentré, les yeux brillants: il parlait de luniforme, du pas, de la discipline, de ce qui le rendrait utile. Tous croyaient en son avenir.
Mais à la maison, tout était différent. Son père était décédé depuis longtemps, sa mère buvait.
Un jour, lors du dernier carillon, elle arriva après une grave cuite, vacillante au fond de la salle, le regard trouble, les cheveux en désordre. Quand on lui remit le diplôme, elle sécria soudain:
Bravo, Lucien! Mon fils!
Il resta là, le visage rouge, les mains crispées, comme sil voulait senfoncer dans le sol. Léloge de sa mère fut pour lui une explosion inattendue, totalement déplacée.
Ses projets décole militaire seffondrèrent. Il craignait que sa petite sœur ne finisse en foyer si lui partait. Il décida donc de rester à lécole, de travailler le soir, de manquer les cours, puis il sattacha à de mauvaises fréquentations et tout dérapa
***
Il se prépara pour la réunion à sa façon.
Il trouva un costume gris, deux tailles trop grand, mais propre. Il chercha longuement la chemise, la repassa, vérifia chaque bouton. Il se rasa avec précaution, arrangea ses cheveux il voulait être présent tel quil était. Il ne buvait plus depuis deux jours, voulant rester vrai ce soir où tous se retrouveraient.
En arrivant devant le restaurant «Le Quai des Charentes», il hésita à entrer. Il resta à lécart, dans lombre, observant. Il voyait ses camarades se serrer, montrer leurs téléphones, plaisanter et rire à gorge déployée, comme si la vie leur était facile.
Il, gêné et incertain, craignait quun mauvais pas ne brise la fragile atmosphère de la soirée. Ce ne fut quaprès une heure quil savança et franchit la porte.
***
Il se tenait sur le seuil: cheveux propres mais non coupés, costume trop large, épaules légèrement affaissées, regard timide.
Clémence lappela aussitôt:
Lucien, viens ici! Voilà ta place!
Il sapprocha. Les autres saniment: toasts, rires, musique.
Lucien ne buvait presque rien, ne mangeait guère il restait assis, à écouter, à observer. Parfois, un sourire fugace traversait ses lèvres.
Lorsque la soirée toucha à sa fin, il se leva. Sa voix tremblait, chaque mot pesait comme un nœud qui se débloquait enfin:
Merci à vous merci de mavoir invité cest sûrement le plus beau moment de ces quinze dernières années
Les larmes perlaient à ses yeux, la gorge se serrait, les épaules se contractaient, les mains tremblaient. Il était dénudé, ouvert, comme un enfant qui croit enfin être accepté tel quil est.
Je je suis vraiment reconnaissant pardonnezmoi si jai pu blesser quelquun
Et alors, en choeur:
Bien sûr, Lucien! Nous sommes ravis! Comment ferionsnous sans toi!
Cette réponse, douce mais uniformisée, masquait une politesse de façade: des sourires, des tapes sur lépaule, des assurances fortes. Ce nétait pas de la compassion sincère, mais une convenance sociale où personne ne voulait creuser davantage. Lhypocrisie était crue: paroles chaleureuses, yeux fuyants, attention affichée.
Clémence observait tout cela, avec en tête la pensée: «Vous naviez même pas vraiment voulu linviter»
Mais le plus important, cest que, grâce à Dieu, Lucien ne vit pas la duplicité. Il crut leurs mots, sans raison de douter. Il remercia, sinclina timidement, puis quitta le salon parmi les premiers, sortant en silence, sans adieux, sans attendre, sans se retourner.
Après son départ, les rires continuèrent, les souvenirs refirent surface, les discussions sur les emplois, les vies, les rencontres Et encore, rires, musique, cliquetis des verres.
***
Très tard dans la nuit, en rentrant chez elle, Clémence aperçut Lucien assis sur un banc devant limmeuble, sous la lueur vacillante dun réverbère. Il était courbé, déjà alcoolisé, les yeux troubles, les mains posées sur ses genoux. Elle ne le reconnut plus.
Elle sapprocha, le cœur serré:
Pourquoi astu bu, Lucien? Ce soir tu tes tenu droit, tu étais toi-même pourquoi maintenant?
Regardant le quartier sombre, les fenêtres vides, le lampadaire, elle pensa:
«Combien de vies se brisent en silence, sans quune main, une épaule, un mot fiable ne les retiennent? Si quelquun était là, alors ce Lucien ne seraitil pas ici, ivre, dans ce costume?»
La question resta suspendue dans le silence nocturne. Aucune réponse ne vint.







