La Nuit avant l’Aube

La veille de laube

Lorsque les contractions dOcéane ont commencé, il était quinze heures moins le quart. Lappartement était plongé dans une semiobscurité humide: de petits flocons de pluie fine tombaient dehors, les réverbères dessinant des halos flous sur le trottoir. Pierre sétait levé du canapé avant elle il navait pratiquement pas dormi de la nuit, se tortillait sur le tabouret de la cuisine, vérifiait la valise près de la porte, puis jetait un œil à la fenêtre. Océane était couchée sur le côté, la main pressée contre le ventre, comptant les secondes entre les vagues de douleur: sept minutes, puis six minutes et demie. Elle tentait de se souvenir du souffle enseigné dans la vidéo inspirer par le nez, expirer par la bouche, mais le rythme restait irrégulier.

Cest déjà? demanda Pierre depuis le couloir, la voix étouffée, la porte de la chambre close.

On dirait elle sassit prudemment au bord du lit, sentit le froid du parquet sous ses pieds nus. Les contractions se font plus fréquentes.

Ils sétaient préparés à ce moment tout le mois dernier: ils avaient acheté un grand sac bleu marine pour la maternité, y avaient rangé tout ce que la checklist du site prescrivait. Passeport, carte Vitale, attestation de mutuelle, nuisette de rechange, chargeur de téléphone et même une petite barre de chocolat «au cas où». Mais maintenant même cet ordre semblait vaciller. Pierre saffairait près du placard, fouillant parmi les dossiers.

Le passeport, je lai la carte Vitale la voilà et la carte de mutuelle? Tu ne las pas prise hier? il parlait vite et à voix basse, comme sil craignait de réveiller les voisins à travers le mur.

Océane se leva péniblement et se dirigea vers la salle de bains elle devait au moins se rafraîchir. Lair y sentait le savon et les serviettes légèrement humides. Dans le miroir, elle voyait une femme aux cernes sombres et aux cheveux en bataille.

On appelle un taxi tout de suite? sécria Pierre depuis le couloir.

Oui Mais revérifie le sac

Ils étaient jeunes: Océane avait vingtsept ans, Pierre un peu plus de trente. Pierre était ingénieurconcepteur dans une usine de la région, Océane, avant son congé maternité, enseignait langlais dans un collège. Leur appartement était petit: cuisinesalon et chambre donnant sur lavenue de la République. Tout rappelait le changement: le berceau était déjà assemblé dans le coin, avec une pile de couches à côté; une boîte de jouets offerts par des amis reposait à proximité.

Pierre fit appel à un taxi via lapplication licône jaune apparut instantanément sur lécran.

Le véhicule arrive dans dix minutes

Il essayait de rester calme, mais ses doigts tremblaient sur le téléphone.

Océane enfilait son sweat à capuche sur la chemise de nuit et chercha le chargeur: la batterie affichait dixhuit pour cent. Elle glissa le câble dans la poche de sa veste avec une serviette pour le visage, au cas où elle en aurait besoin en chemin.

Le hall sentait les chaussures et la veste de Pierre, encore un peu mouillée après la promenade dhier.

Alors quils se préparaient, les contractions se faisaient plus intenses et un peu plus fréquentes. Océane essayait de ne pas regarder lhorloge: mieux vaut compter les respirations et penser à la route qui les attend.

Ils sortirent de limmeuble cinq minutes avant lheure prévue: la lumière de garde projetait une ombre pâle près de lascenseur, doù séchappait un courant dair du bas vers le haut. Lescalier était frais; Océane serra davantage sa veste et serra contre elle le dossier contenant les papiers.

Au rezdésert, lair était frais et humide même pour mai: les gouttes de pluie glissaient le long du auvent de la porte, les rares passants pressaient le pas, emmitouflés dans leurs manteaux ou tirant leurs capuches plus bas.

Les voitures du parking étaient entassées au hasard; au loin, on entendait le ronron dun moteur, comme si quelquun réchauffait le véhicule avant un service de nuit. Le taxi accusait déjà cinq minutes de retard; le point darrivée clignotait lentement sur la carte, le conducteur semblant tourner en rond entre les coursyards ou contourner un obstacle.

Pierre vérifiait nerveusement son téléphone toutes les demiminutes:

Il écrit: «Deux minutes». Mais il tourne dans le mauvais quartier Peutêtre des travaux?

Océane sappuya sur la balustrade du hall et tenta de détendre ses épaules. Elle se souvint de la barre de chocolat, la glissa dans la poche latérale du sac et constata quelle était bien là. Un petit réconfort de plus au milieu du chaos.

Finalement, les phares surgirent au coin du bâtiment: une Renault blanche ralentit devant lentrée et sarrêta soigneusement près de lescalier. Le chauffeur, un homme dune quarantaine dannées au visage fatigué et à la barbe courte, descendit rapidement, ouvrit la porte arrière et aida Océane à sinstaller avec toutes leurs affaires.

Bonsoir! La maternité? Tout est noté! Attachez votre ceinture, sil vous plaît

Il parlait dune voix enjouée, pas trop forte; ses gestes étaient précis, sans précipitation. Pierre se postait derrière la conductrice, la porte claqua un peu plus fort que dhabitude lintérieur diffusait une odeur de fraîcheur mêlée à celle du café restant dans le gobelet thermos près du frein.

En sortant de la cour, ils tombèrent dans un léger embouteillage: devant eux, des feux de détresse clignotaient sur des engins de chantier qui refaisaient la chaussée sous les rares lampadaires. Le chauffeur mit le GPS à plein volume:

Ah! On nous avait promis de finir avant minuit! On va passer par la ruelle voisine

À ce moment, Océane se rappela de la carte de mutuelle:

Attends! Jai oublié la carte! Elle est restée à la maison! Sans elle, on ne pourra pas entrer!

Pierre pâlit:

Jy cours! On est tout près!

Le chauffeur, en regardant dans le rétroviseur, répondit:

Pas de panique! Combien de temps ça prend? Je vous attends, le temps est encore de notre côté!

Pierre sortit du véhicule en quasicourse, leau des flaques éclaboussant en éclats autour de ses pas jusquà lentrée et retour. Après quatre minutes, il revint, haletant, la carte en main avec le trousseau de clés: il lavait oubliée dans le verrou et était remonté les escaliers. Le chauffeur, silencieux, continuait de scruter la route. Quand Pierre se rassit, le chauffeur hocha brièvement la tête.

Tout est bon? Alors on reprend la route!

Océane serra les documents contre elle, la contraction la frappant plus fort quavant; elle essaya de respirer lentement, les dents serrées. La voiture avançait tranquillement le long du chantier; à travers le parebrise embué se dessinaient les enseignes mouillées des pharmacies ouvertes 24h et les silhouettes espacées des piétons sous leurs parapluies.

Dans lhabitacle régnait un silence tendu: seul le GPS annonçait périodiquement de nouveaux détours, tandis que le chauffage crachotait doucement sur le parebrise.

Quelques minutes plus tard, le chauffeur rompit le silence:

Jai trois enfants Le premier est né de nuit aussi, on a dû marcher jusquà la maternité: la neige était à la taille du genou Mais après, on en a parlé comme dune aventure!

Il sourit dun trait de lèvres:

Ne vous inquiétez pas, lessentiel, cest davoir vos papiers et de se tenir la main bien fort!

Océane sentit quune petite bouffée de soulagement lenvahissait, le ton calme du conducteur agissant mieux que tous les conseils en ligne. Elle regarda Pierre il lui rendit un sourire à peine perceptible, luttant contre la tension de ses yeux.

Ils arrivèrent à la maternité un peu avant cinq heures du matin. La pluie tombait encore, plus douce, comme un tapotement paresseux sur le toit de la voiture. Pierre remarqua en premier la bande lumineuse à lhorizon la ville se teintait dun pâle crépuscule. Le chauffeur vira doucement vers lentrée, se gara où les flaques étaient les plus rares. Deux ambulances étaient déjà stationnées, mais un espace restait pour un débarquement rapide.

Nous voilà! annonça le conducteur en se retournant. Je vous aide à porter le sac, ne vous inquiétez pas.

Océane, à peine capable de se redresser, tenait son ventre et pressait la pile de documents contre elle. Pierre fut le premier à sortir, attrapa le bras dOcéane et laida à franchir le bitume détrempé. Une contraction la saisit de nouveau, si forte quelle dut sarrêter pour prendre quelques respirations lentes. Le chauffeur saisit habilement le sac bleu et savança légèrement devant.

Attention, cest glissant lançatil par-dessus son épaule. Sa voix semblait indiquer que ce nétait pas une nouveauté, mais bien une routine familière de la grande ville.

À lentrée de la maternité, lair sentait la terre mouillée des massifs et un parfum dantiseptique mêlé à la pluie. Sous le auvent, les gouttes saccumulaient avant de glisser sur les épaules ou les joues. Pierre balaya du regard les lieux: aucune âme, seulement linfirmière de garde derrière la porte vitrée et deux hommes en uniforme près du mur lointain.

Le chauffeur déposa le sac à côté dOcéane, se redressa et, un instant gêné par son initiative, haussa les épaules:

Bon, bonne chance! Noubliez pas lun lautre. Le reste viendra de lui-même.

Pierre voulut dire quelque chose, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge, tant tout était accumulé durant la nuit. Il serra simplement la main du conducteur, fort, sincèrement reconnaissant. Océane hocha la tête, fit un petit sourire timide et murmura:

Merci vraiment.

De rien! répondit le conducteur, détournant le regard en retournant à sa voiture. Tout ira bien!

Les portes de la maternité souvrirent avec un léger grincement: linfirmière de garde surgit, jeta un coup dœil rapide, fit signe de passer:

Entrez! Préparez les papiers les hommes ne peuvent pas entrer, sauf urgence. Vous avez le dossier?

Océane acquiesça et tendit le dossier à travers la porte entrouverte. Le sac fut pris immédiatement après. Pierre resta sous le auvent la pluie tambourinait sur la capuche de sa veste, mais il nen faisait presque pas attention.

Attendez ici. Si besoin, on appellera, ajouta linfirmière depuis lintérieur.

Océane se tourna un instant: leurs regards se croisèrent à travers la porte vitrée. Elle fit un signe de la main, paume ouverte, sourire léger. Puis on la conduisit plus loin dans le couloir; la porte se referma doucement.

Pierre resta seul sous le ciel matinal. La fine pluie se calmait peu à peu; lhumidité sinfiltrait sous le col, mais cela ne le dérangeait plus. Il vérifia machinalement son téléphone: la batterie nétait plus que quelques pourcents, il faudrait chercher une prise ou emprunter un chargeur plus tard.

Le chauffeur ne repartit pas tout de suite: il traînait un moment dans la voiture, alluma les phares et se tourna vers Pierre par la vitre latérale. Leurs regards se croisèrent à nouveau, brièvement, sans paroles. Dans ce silence il y avait plus de soutien que dans de longs discours.

Pierre leva le pouce en signe de gratitude, un simple «merci». Le chauffeur hocha la tête, esquissa un sourire fatigué et finit par séloigner.

Quand le véhicule disparut au détour, la rue sembla inhabituelle, presque vide. Un instant de calme absolu, où lon nentendait que les gouttes de pluie sur le fer du auvent et le lointain bourdonnement de la ville qui séveillait.

Pierre resta à attendre sous le marquise. À travers la vitre, on voyait le comptoir de réception: Océane était assise sur une chaise, remplissait des formulaires avec linfirmière. Son visage paraissait plus serein: la tension des dernières heures sétait dissoute au rythme de la pluie.

Il saperçut que, pour la première fois de la nuit, il ressentait une légèreté comme sil avait retenu son souffle sous leau et venait enfin de remonter à la surface. Tout sétait bien passé: ils étaient à temps, les documents en main, Océane entre de bonnes mains, et à lhorizon, un nouveau jour se levait.

Le ciel clair au-dessus de la ville se parait dun dégradé nacré de laube; lair humide exhalait la fraîcheur dune nuit de pluie. Pierre inspira profondément, simplement, sans but, sans besoin de se calmer.

À cet instant, tout semblait possible.

Le temps sétirait lentement pour Pierre, qui errait en rond près de la maternité, évitant de regarder lécran de son téléphone de peur de léteindre complètement.

Environ une heure et demie après lentrée dOcéane, le téléphone de Pierre vibra dans sa poche. Cétait Océane qui appelait. Il décrocha rapidement:

Félicitations, tu es papa, notre fils sappellera Arthur, tout va bien!

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