Deux plus une

Salut! Tu sais, pendant toutes mes années au petit centre maternité de SaintMalolesMonts, jai accouché plus de douze mille bébés. Mais il y en a quelquesuns qui restent gravés à jamais, et surtout ma seule triplée! Laissemoi te raconter.

Cétait un jeune couple qui attendait son premier enfant. Le père, Marc, était envoyé ici par affectation: il était technicien avionique à laérodrome de la petite ville. Ils vivaient dans une minuscule chambre du foyer de luniversité. La maman, Léa, était parisienne, pleine dénergie, aux cheveux roux flamboyants, une vraie bombe de beauté la qualifier de femme, cest presque trop peu.

Le père, lui, venait dAlgérie. Grand, calme, un brin nonchalant, il sétait parfaitement intégré à cette époque; cétait tout à fait normal à lépoque où la France était encore en plein bouleversement. Dès le premier trimestre, on a su que ce serait des jumeaux. Alors Léa voulait partir accoucher à Paris chez sa mère, mais le travail a démarré à 32semaines! Et cest justement pendant mon service que Violette (ouais, cest son surnom: Vika) est arrivée à la maternité.

Le bâtiment principal était en rénovation, on était donc installé sur les couloirs de la salle de gynécologie. La sagefemme de garde, DrSophie Dupont, était une médecin super douée. En examinant Léa, elle a tout de suite senti que les bébés nétaient pas bien positionnés. Ça voulait dire que laccouchement naturel serait trop risqué. On a donc programmé une césarienne, et on a fait une radio pour confirmer la position des petits.

Et là, surprise: deux bébés! Lun était têteenavant, lautre piedsenavant. On a préparé la salle dopération, tout le monde était concentré.

Premier bébé sorti: un petit garçon de 1700g. Pendant que linfirmière et moi le stabilisions, les collègues ont sorti le second: un autre garçon de 1600g. On venait à peine de finir quand la sagefemme a crié: «Prenez le troisième!» Jai pensé que cétait une blague, les deux garçons étaient déjà assez fragiles comme ça

Et là, boum! Un troisième bébé, une petite fille de 1400g, est apparu. Jen suis restée bouche bée. Comment? Sur les clichés et à lexamen, on ne la voyait pas du tout! En fait, les deux garçons étaient allongés côte à côte le long de lutérus, et la petite fille était couchée perpendiculairement juste en dessous, donc invisibile aux yeux. Nos petits gentlemen protégeaient leur demoiselle des regards curieux!

Si Sophie navait pas insisté pour la césarienne, ces trois pépères nauraient peutêtre pas survécu. On a emmené la petite dans le seul berceau disponible pour prématurés, le même qui a accueilli les deux garçons. Il y avait assez de place; on a passé la nuit à veiller sur eux, stressée mais soulagée. Au petit matin, leurs signes vitaux se sont stabilisés.

Le téléphone a sonné, un beau jeune homme en combinaison de pilote est entré, le père! Il a demandé, tout haletant: «Questce qui est né?» Jai répondu: «Félicitations! Vous avez deux fils et une fille!» Le gars, encore sous le choc, se répétait: «Deux fils une fille deux fils, jai compris une fille? Trois?» Jai essayé de le rassurer du mieux que je pouvais. Il sest affaissé le long du mur, on la fait asseoir et on lui a offert de leau. Il venait darriver en affectation, ils navaient même pas encore de vrai salaire, le logement était une petite studio et voilà la triplée!

Les bébés sont restés en néonatologie un moment, pour prendre du poids et se remettre. Jadorais passer dans leur chambre, admirer ce petit miracle de la nature. La maman, toujours impeccable et avec ce sourire radieux qui ne quitte jamais son visage, était un vrai rayon de soleil. Cétait la première triplée du village, et les enfants ont eu de la chance! Ladministration leur a filé un appartement de trois pièces dans un nouvel immeuble, tout le confort et même une infirmière à domicile pendant les premiers mois. Mais le vrai héros, cétait la maman: cette jeune femme dune beauté époustouflante qui a su relever ses trois bouts de chou et les faire grandir.

Dix ans plus tard, je me suis retrouvée par hasard dans la salle dattente du centre. Violette est arrivée avec ses enfants, venue rendre visite à son père. Les deux garçons, les cheveux noirs comme leurs père, marchaient côte à côte. Et puis, la petite petite, rousse, pétillante, exactement comme sa mère a foncé dans la pièce, éclatante de rire.

Franchement, voir cette famille réunie, cétait un pur bonheur! Jai encore le souvenir de la chaleur de leurs petites mains, du battement de leurs cœurs qui me parvenait comme un écho lointain. Voilà, cest tout pour le moment, jespère que ça ta plu! À très vite.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

2 × four =

Deux plus une
Épouse et beau-père Karine prétend seulement vouloir faire connaissance avec les parents de Vadim. Pourquoi s’en soucierait-elle, franchement ? Ce n’est pas avec eux qu’elle compte vivre, et du père de Vadim, un homme apparemment aisé, elle n’attend rien d’autre que des soucis et des soupçons. Mais jouer la comédie jusqu’au bout, puisqu’elle s’est décidée à se marier, c’est la règle du jeu. Karine a choisi une tenue simple, histoire d’être perçue comme une fille douce et sans histoire. Rencontrer les parents de son fiancé, c’est toujours un événement piégé, mais face à des parents intelligents, c’est carrément un test grandeur nature. Vadim pensait qu’il lui fallait des encouragements : — Ne t’en fais pas, Karine, surtout ne stresse pas. Papa est taciturne, mais conciliant. Ils ne te diront rien d’horrible, tu verras. Et ils t’aimeront. Papa est un peu étrange, mais maman est la reine des soirées, — promettait-il devant la porte familiale. Karine esquissa un sourire, repoussant une mèche sur l’épaule. Père taciturne, mère extravertie. Charmant mélange. Elle en rit intérieurement. La maison ne l’impressionna pas. Elle en avait visité d’autres, plus luxueuses encore. Ils furent aussitôt accueillis. Karine n’était guère nerveuse. Pourquoi se faire du mauvais sang ? Ce sont des gens normaux. Nina, la mère, d’après Vadim, est femme au foyer depuis toujours, profite de quelques voyages entre copines, rien d’extravagant. Le père, Valéry, est plutôt silencieux et peu jovial. Son prénom pourtant sonnait étrangement à ses oreilles… Ils les accueillirent… Et Karine s’arrêta net, incapable d’entrer. C’était la fin… La future belle-mère lui était inconnue, mais le futur beau-père, elle le reconnut en une fraction de seconde… Ils s’étaient déjà croisés. Trois ans plus tôt. Rarement, mais pour s’arranger mutuellement. Dans des bars, des hôtels, des restaurants. Bien entendu, ni l’épouse de Valéry ni son fils n’étaient au courant. Voilà où ils en étaient. Valéry la reconnut aussi. Dans ses yeux, un éclat difficile à déchiffrer : surprise, sidération, ou quelque chose de plus sombre, des calculs peut-être, mais il ne laissa rien paraître. Vadim, ravi, présenta Karine à ses parents, sans rien soupçonner. — Maman, papa, je vous présente Karine. Ma fiancée. J’aurais voulu vous la présenter plus tôt, mais elle est très timide. Aïe… Valéry tendit la main. Sa poignée de main était ferme, presque dure. — Enchanté, Karine, — dit-il, avec une nuance imperceptible… Peut-être de la colère. Ou un avertissement. Ou… Karine se demandait comment elle se tirerait d’affaire, redoutant l’instant où Valéry dévoilerait son passé. — Moi de même, Valéry, — répondit-elle en jouant le jeu, tâchant de ne pas se trahir. Elle serra la main, sentant le pic d’adrénaline. Allait-il parler… Mais… rien. Valéry, forçant un semblant de sourire, lui tira une chaise à table. Sans plus. Karine comprit soudain : il ne parlerait jamais. S’il la trahissait, il se trahirait lui-même auprès de sa femme. Une fois la pression retombée, l’ambiance devint cordiale. Nina évoquait des anecdotes d’enfance de Vadim, tandis que Valéry semblait s’intéresser à Karine, posant des questions sur sa carrière. Quelle ironie, il en savait déjà bien plus qu’il n’y paraissait. Sa finesse la frôlait sans l’atteindre. Il osa même quelques traits d’humour auxquels Karine, surprise, rit malgré elle. Mais ses blagues contenaient de subtils sous-entendus, compréhensibles d’eux deux seuls. Par exemple, croisant le regard de Karine, il lança : — Vous me rappelez une ancienne… collègue. Une femme très maligne, elle avait toujours le don d’entrer dans les bonnes grâces. De tout le monde. Karine rebondit sans ciller : — Chacun son talent, Valéry. Vadim, tout à sa passion, contemplait Karine avec admiration, insensible aux non-dits. Il l’aimait sincèrement. C’était sans doute l’essentiel. Et le plus triste, pour lui. Plus tard, la conversation dériva sur les voyages. Valéry, insistant, demanda : — Moi, j’aime les coins isolés. Où l’on peut réfléchir au calme, avec un bon livre. Et vous, Karine, où vous plaisez-vous ? Petite tentative. — J’aime l’ambiance, la vie, le bruit, — répondit Karine, sans se laisser piéger, — Même si parfois, trop tendre l’oreille peut coûter cher. Il sembla que, furtivement, Nina perçut quelque chose. Un froncement de sourcil effacé, vite oublié. Valéry savait que Karine n’était pas du genre à rechercher la tranquillité. Et il savait pourquoi. Quand la soirée toucha à sa fin, Valéry, embrassant Vadim, lança : — Prends soin d’elle, mon fils. Elle… est spéciale. Un compliment ou une pique ? Seule Karine le comprit. Le climat tomba d’un coup : “Spéciale”. Quel mot… *** La nuit venue, Karine ne trouva pas le sommeil. Réfléchissant à cette rencontre imprévue et à ses conséquences, elle soupçonnait que Valéry, comme elle, était éveillé. Lui, troublé de la revoir là ; elle, par la conversation à venir. En réalité, par tout. Elle sortit en silence, vêtue d’un short et d’un sweat d’intérieur, et descendit, faisant exprès de faire un peu de bruit dans les escaliers et s’installant sur la véranda, sûre que Valéry la verrait. Il arriva rapidement. — Insomnie ? — demanda-t-il en arrivant derrière elle. — Impossible de dormir, — rétorqua Karine. Un léger vent, son parfum qui la frôla. Il l’observa longuement. — Que veux-tu à mon fils, Karine ? Je sais de quoi tu es capable, combien d’hommes comme moi tu as fréquentés. Tu n’en voulais toujours qu’à l’argent. Tu ne l’as jamais caché, tu en annonçais même la couleur. Pourquoi Vadim ? Puisqu’il ne voulait pas évoquer leur passé, Karine non plus ne jouerait pas la gentille fille. Elle siffla : — Je l’aime, Valéry. Pourquoi pas ? Il n’en crut rien. — L’aimer, toi ? Tu plaisantes. Je sais quelle sorte d’oiseau tu es, Karine. Je raconterai tout à Vadim. Ce que tu faisais, qui tu es vraiment. Tu penses qu’il t’épousera après ça ? Karine s’approcha, à portée de bras, pencha la tête, l’étudia. Comme si elle ne l’avait pas déjà assez vu ! — Raconte, Valéry. Mais dans ce cas, ta femme connaîtra aussi notre petit secret. — Ce n’est pas… — Pas du chantage, juste la réciprocité. Si tu montres à tous comment tu m’as connue, il sera impossible de cacher ce que tu faisais. Fais-moi confiance, je compléterai ton récit. — Ce n’est pas pareil… — Ah bon ? C’est ce que tu diras à ta femme aussi ? Valéry se figea. Tentative de l’intimider : ratée. Il venait de comprendre. Il était coincé. Ils étaient liés dans la même galère. — Qu’as-tu l’intention de lui raconter, au juste ? — Pas qu’à elle. À tout le monde. À Vadim aussi. Je raconterai quel mari modèle tu fais, combien d’heures sup tu passais soi-disant au boulot… Tout. Je n’aurai plus rien à perdre. Tu veux sauver ton fils de moi ? Vas-y. Choix cornélien. Décourager son fils d’épouser Karine, c’est signer pour son propre divorce. — Tu n’oserais pas. — Moi, non ? Et toi, si ? — Karine ironisa, comme si lui oserait, mais pas elle, — Peut-être pas, à moins que tu n’ouvres la boîte de Pandore sur ma soi-disant vénalité, alors que de ton côté, tu as une bombe qui pourrait te coûter ton mariage ? N’oublie pas, Nina est très attachée à la fidélité. Une nuit d’ivresse, il s’était confessé à Karine : il trompait sa femme, elle, si fidèle, si honnête. Nina lui refuserait tout pardon. Il devait faire attention. Il savait que Karine ne bluffait pas. — D’accord, je ne dirai rien. Et toi aussi, tais-toi. Oublions ce passé. Voilà pourquoi Karine ne s’inquiétait pas. Il serait le plus perdant des deux. — Comme tu voudras, Valéry. Le lendemain, ils quittèrent la maison familiale. Sous le regard assassin de son futur beau-père, Karine fit ses adieux à sa belle-mère, qui l’appelait déjà « ma fille ». Valéry en eut un tic nerveux. Il ne pouvait pas mettre Vadim en garde contre la manipulation de Karine sans se trahir. Perdre Nina, c’était aussi perdre la moitié de sa fortune. Et son fils lui en voudrait à mort… Plus tard, Karine et Vadim séjournèrent deux semaines chez ses parents. Vacances de rêve, dit-on. Valéry évitait Karine, prétextant des affaires urgentes. Mais un jour, resté seul, la curiosité le rongea. Il fouilla le sac de Karine, cherchant une faille. Son regard tomba sur un test de grossesse. Deux barres nettes. — Je croyais que le drame c’était le mariage de mon fils… Non, ça, c’est le vrai drame ! — Il remit le test dans le sac, mais n’eut pas le temps de le refermer. Karine l’avait déjà surpris. — Fouiller dans les affaires d’autrui, c’est vilain, — ironisa-t-elle, mais la nouvelle ne semblait pas si grave à ses yeux. Valéry, piqué au vif : — Tu es enceinte de Vadim ? Karine s’approcha calmement, récupéra le sac, puis, le regardant dans les yeux, déclara : — Vous venez de gâcher la surprise, Valéry. Valéry fulminait. Cette fois, c’était fichu, Karine n’allait jamais lâcher son fils. Et s’il révélait la vérité, il coulerait tout le monde. Impossible de parler, trop risqué, même si c’était insupportable de voir son fils se jeter dans la gueule du loup. *** Neuf mois plus tard… puis encore six mois. Vadim et Karine élèvent Alice. Valéry évitait de leur rendre visite. Il ne reconnaissait pas sa petite-fille. Karine l’effrayait, avec son indifférence à l’égard de Vadim et son passé trouble. Et puis, encore une fois… Nina partait rendre visite à Vadim et Karine. — Tu viens, Valéry ? — Non, j’ai mal à la tête. — Encore ? Ça devient inquiétant. — Non, juste fatigué. Vas-y sans moi. Valéry sortait l’excuse de la migraine, du rhume, de la jambe boiteuse. Il avala même deux cachets pour se donner une contenance. Impossible d’affronter Karine, ou de supporter sa présence. Mais tout révéler restait impensable. La soirée traîna, pleine de pensées sombres. Il dormit. Lut. Mais s’aperçut soudain que Nina tardait. Onze heures, toujours absente. Elle ne répondait pas au téléphone. Il appela Vadim. — Fiston, tout va bien ? Nina est encore chez vous ? Elle n’est pas rentrée. — Papa, t’es le dernier à qui je veux parler là. Et il raccrocha… Valéry s’apprêtait à foncer chez son fils lorsqu’il entendit une voiture. Celle de Karine. À la voir, il manqua tourner de l’œil. — Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-il arrivé ? Karine gardait un étonnant flegme. Elle se servit un verre de vin, but, s’installa. — C’est la débandade. — Quelle débandade ? — La nôtre, la tienne et la mienne. Vadim est tombé sur le site d’un café où il voulait réserver une soirée pour notre anniversaire. Il y est tombé sur des photos datant de quatre ans, de la fameuse soirée à l’« Oasis ». Tu te souviens ? Vadim voulait réserver, il a fouillé… et là, bam, nos photos. Le photographe a tout publié ! Maintenant, Vadim est fou furieux. Ta Nina veut divorcer. Quant à moi, comme tu le souhaitais, je vais sûrement divorcer de ton fils. Valéry la fixa. Des souvenirs en avalanche. Ce site, cette soirée… Il s’était dit qu’aucun bien n’en sortirait. Il avait pourtant prévenu qu’on ne les photographie pas… Mais qui aurait cru à pareille coincidence ! Il s’effondra à côté d’elle, assis sur le sol. — Pourquoi es-tu venue ici ? — Je voulais juste fuir la pagaille, — sourit Karine, — La maison est sens dessus dessous. Alice est avec la nounou. Un verre de vin ? Elle lui tendit sa propre bouteille. Ils partagèrent le silence. Les cigales, seul trait d’union entre eux. — Tout est de ta faute, — lâcha Valéry. Karine hocha la tête, le regard dans le vide. — Je sais. — Tu es insupportable. — Je sais bien. — Tu n’as même pas pitié de Vadim. — Un peu. Mais plus de moi-même. — Tu n’aimes que toi. — Je n’en disconviens pas. Il attrapa soudain son menton, la força à le regarder. — Tu sais que je ne t’ai jamais aimée, — souffla-t-il. — J’en suis persuadée. *** Le lendemain matin, quand Nina rentra pour se réconcilier, prête à tout lui pardonner même si cela coûtait la moitié de ses nerfs, elle trouva Karine et Valéry endormis ensemble. — Qui est là ? — dit Karine en se levant. — Moi, — répondit Nina, assistant impuissante à l’effondrement de sa vie. Karine, l’apercevant, esquissa simplement un sourire. Valéry, lui, ne rejoignit pas sa femme.