Deux Trahisons

Maëlys! Maëlys! cria Olivier de lautre côté de la chaussée.

Maëlys poussa un soupir lourd, posa ses sacs de courses sur le trottoir et sarrêta. Elle jeta un œil à la voiture de son exmari garée de lautre côté, rentra ses lèvres en un sourire crispé, la tête baissée. «Ça suffit, tout ça», pensat-elle. Olivier accourut, presque trébuchant, pressé de laider.

Bonjour, Maëlys, attrapa-t-il les sacs.

Salut.

Je passais par ici, je tai vue avec ces sacs lourds, je me suis dit que je pourrais taider, ditil avec un sourire bête, viens, on y va.

Par là? Tu habites sur lAvenue des Vitraux, pas ici, cest la banlieue

Olivier tourna déjà le guidon vers sa voiture, deux sacs à la main.

Un collègue ma laissé un passager, et voilà que tu haussa les épaules, je ne pouvais pas passer sans marrêter. On va te déposer chez toi.

Jai cinq cents mètres à faire.

Pas de souci, je porte les sacs. Et ton fils, comment va le petit Milan?

Tu le verras ce weekend, on se raconte tout. Vous vous appelez tous les jours, non? Maëlys suivit Olivier, en réalité ses courses. Pourquoi tu demandes toujours des nouvelles de moi?

Juste par curiosité, on nest pas des étrangers, sourit Olivier en ouvrant la portière passager pour son exépouse.

Je resterai à larrière.

Le coffre est un vrai champ de bataille, ne le dis pas.

Maëlys ouvrit la porte arrière, jeta un coup dœil au désordre à lintérieur: un véritable capharnaüm.

Tu ne me crois jamais

Elle soupira, sassit finalement sur le siège avant. Olivier déposa les sacs dans le coffre, sinstalla avec un large sourire, la regarda partir, le dos tourné, les yeux rivés sur le paysage qui défilait comme un tableau flou.

Tu es toujours aussi belle, comme dhabitude.

Olivier, conduismoi simplement à la maison, il faut que je prépare le dîner, lança Maëlys, irritée.

Oui, oui! démarra la bagnole dun trait, ils sélancèrent. Jai un nouveau travail, je finalise les papiers pour la mission décluse, continua Olivier, détournant son attention de la route, tandis que Maëlys restait indifférente, les yeux fixés sur la fenêtre. Milan a dit que vous aviez quitté la bellemaman?

Elle ne compte plus pour moi depuis trois ans, répondit Maëlys dune voix immobile.

Maëlys, arrête de jouer à cachecache! Pourquoi je ne la vois jamais que quand il sagit du fils? Tu caches ton adresse? Laissemoi temmener chez toi.

Non, frotta le bord de son manteau, jai acheté des courses pour maman.

Je te rendrai tout; Milan disait

Ils sarrêtèrent devant un petit immeuble.

Questce que Milan disait? Je lui ai interdit, vous vous voyez, tout va bien?

Oui.

Quel démon veuxtu de moi? sécria Maëlys, la voix tremblante.

Maëlys, on nest pas étrangers nous avons un fils, tenta son exépoux de prendre sa main. Elle retira la sienne du gant, la rangea froidement dans sa poche.

Olivier, assez! Assez de tes «coïncidences»! Je suis fatiguée de tes visites «par hasard». Ne téléphone plus à ma mère, ne plaide pas, ça ne servira à rien! Nous avons quitté la maison de ma mère parce que tu me rendais folle! Je vais craquer, tout le monde ne parle que de tes regrets, de tes larmes, de ton désir de reconstruire la famille.

Et Milan? Pourquoi le tourmenter? Il vient tout juste de shabituer à passer les weekends avec son père, tu lui dis quon se réconciliera, que tu me transmettras tes bonbons, que tu te soucies de mon retour au travail

Je minquiète.

Moi aussi de notre fils! Tu ne peux pas le manipuler à travers lui!

Maëlys sortit de la voiture, claqua la portière, voulut attraper les sacs du coffre, mais la serrure se bloqua. Elle tira, poussait, voulut séchapper dOlivier au plus vite. Sa mère, invisible derrière les stores, la surveillait du regard, un œil de velours qui transperçait le plafond. Olivier ouvrit le coffre, porta les paquets jusquà lentrée de limmeuble, voulut monter, mais Maëlys larrêta dun geste sec.

Non, je le fais moimême.

Maëlys, quand tu comprendras que je taime encore! Je suis prêt à tout pour vous. Je renonce à la mission! Retourner à mon ancien poste? Acheter une nouvelle voiture? Marcher à pied, ce sera plus facile pour toi et Milan!

Non, arrachatelle les sacs des mains dOlivier, je veux que tu partes loin, que tu rencontres enfin la femme de tes rêves, que tu laimes, que vous viviez heureux, et que tu me laisses tranquille.

Maëlys, pardonnemoi, cétait une fois, ça ne signifiait rien! Je maudis encore ce jour, je me flagelle

Pardon, jai pardonné il y a longtemps, jai libéré, mais toi, tu ne me laisses pas partir.

Je ne peux! Vivre sans toi est intenable, cria Olivier, alors que Maëlys montait les escaliers.

Norganise plus de spectacles, résonna une voix derrière elle. Je tai pardonné, mais je ne pourrai plus jamais taimer.

La porte du deuxième étage claqua, le silence sinstalla. Olivier, les poings serrés, retourna à sa voiture, scruta les fenêtres de lappartement de la bellemaman. Quelle bêtise! Comment atil pu troquer sa femme, son fils, son foyer contre une brève aventure? Après le divorce, après une année solitaire, il réalisa quil ny avait rien de plus doux que Maëlys, son petit Milan, son petit ours en peluche.

Ils sétaient rencontrés à lécole, elle était arrivée en classe de seconde, éclipsant toutes les filles. Olivier ne voyait plus que son visage, les autres seffaçaient. Lété suivant, son cœur vagabond sest calmé: il alla chez sa grandmère, y rencontra une autre qui fit briller le soleil à midi.

À la rentrée, Maëlys ne le faisait plus vibrer. Ils restèrent amis, partageant des soirées. Puis, cinq ans plus tard, ils se recroisèrent, adultes, avec leurs rêves respectifs. Maëlys, diplômée, premier emploi, revint à sa ville natale, travailla où sa mère était employée. Olivier, toujours à la recherche dun projet, passa ses années détudes à chercher sa voie, sans jamais la concrétiser, avant de prendre un poste douvrier dans une usine, puis de senliser dans des ambitions inachevées.

Tout changea le jour où Maëlys annonça, après plusieurs retrouvailles, quelle était enceinte. Olivier, pris de panique, la serra fort, lemmena chez ses parents. Le mariage, la naissance de Milan, un appartement à crédit, les parents qui réglèrent la dette rapidement. Chaque été, la famille partait à la mer, anniversaires, baptêmes, weekends en famille. Olivier devint jaloux, Maëlys senfonça dans le quotidien, les petites joies du petit Milan. Les disputes, les rires, rien de grave. La bellemaman chérissait le petit-fils et la bellefille, le beaupère était respecté.

Milan grandissait, Maélys reprenait le travail. Olivier, lassé de la routine, voulut plus de reconnaissance, se heurta à un escalier de carrière qui menait nulle part. Il changea demploi, puis dautre, sans jamais trouver sa place. Une ancienne collègue, désormais complice, le fit revenir à un poste de direction contre de petites faveurs intimes. Elle repartit, le laissant seul, désespéré.

Maëlys, voyant son mari épuisé, décida de le laisser partir en vacances, seul, avec Milan, sils le voulaient. Il refusait sans leurs enfants, mais accepta finalement daller chez un ami à la Rochelle pour pêcher. Le weekend ne se concrétisa pas, lépouse de lami envoya des photos dune soirée, demandant de ne plus déranger le «cavalier».

Maëlys, sans se battre, prit ses affaires, son fils, et partit chez sa mère.

Quand Olivier demanda où elle était, elle envoya des photos dérangeantes de sa «pêche». Il courut, mais ne trouva que la porte close, la bellemaman le fixant du regard brûlant. Il décida de laisser le temps à Maëlys, mais reçut une convocation au tribunal pour le divorce. Il résista longtemps, traîna la procédure, implora le pardon de Maëlys partout, mais elle obtint le divorce.

Un an plus tard, voyant à quel point son exépoux sefforçait daider, payait les pensions, appelait Milan chaque weekend, gagnait la confiance de la bellemaman, la mère insista pour quil soit pardonné, il changea. Maëlys pardonna, il revint, mais rien ne fut comme avant. Aucun sentiment, aucune confiance. Les cicatrices se refermèrent, ne laissant que des souvenirs sans émotion.

Ils se séparèrent définitivement.

Maëlys, pourquoi le tourmenter? lança la mère en franchissant le seuil, à peine audible.

Qui tourmente qui? répliqua la fille. Milan nest pas encore revenu de lécole?

Non.

Il mépuise, maman! Quil aille travailler à la raffinerie, dans une autre ville, un autre monde! Il me poursuit, je ne veux plus construire quoi que ce soit avec Olivier.

Maëlys entra dans la cuisine, les sacs à la main, la mère avait déjà préparé du thé parfumé, lair embaumait la pâtisserie.

Ah, quel doux parfum!

Maëlys, souvienstoi, vous avez un fils. Vous avez vécu tant dannées

Et comment? Maman? Dans le même lit? Sous le même toit? Si cest un étranger, si le fil sest coupé entre nous, comment vivre avec quelquun dont le cœur est éteint?

Alors pourquoi le garder, lui donner de lespoir, parler? la mère déballait les courses, les yeux baissés.

Cest lui! Il ne me laisse pas passer, il a sauté sur notre informaticien le mois dernier, je lai souri, flirté, il veut me pardonner quy atil à pardonner? Ce nest pas moi qui me suis enlacée avec cette vieille dame.

Il ne te libérera pas, il faut un autre, dit calmement la mère, les types comme Olivier ne supportent pas la trahison.

Quoi? sesclaffa Maëlys, quelle trahison? Nous sommes trois ans divorcés, il ne compte plus pour moi.

Il ne peut pas te lâcher.

Cest certain, il me saoule!

Olivier ne cessa pas dappeler jusquà ce que les papiers de son nouveau poste soient signés. Il attendait Maëlys pendant la pause du midi, appelait Milan, demandait à la mère de transmettre quils seraient toujours ensemble. La bellemaman ne répondait plus. Deux semaines plus tard, il la croisa au petit matin devant lécole.

Maëlys, je pars

Bonne route.

Milan, le papa part très loin, mais pas pour longtemps, dit Olivier en regardant Maëlys, qui se détournait. Tu nas rien à dire?

Milan tira la main de sa mère, son premier cours était le russe, il ne devait pas être en retard.

Jai tout dit. Jespère que ton départ changera ta vie.

Nespère pas, je ne vous abandonnerai pas!

Il sassit près du garçon, le serra fort, voulut le faire aussi pour la mère, qui recula. Olivier, les dents serrées, retourna à la voiture.

Je te pardonnerai, Maëlys, cria-til depuis le bord de la route, mais jamais linfidélité.

Maëlys rit, il la pardonnerait quelle comédie.

Trois mois de calme, Maëlys navait plus le cœur qui bat quand un bleu brillait dans la rue. Elle errait librement, ne craignant plus de croiser son exépoux «par hasard». Elle rencontra une vieille amie, discuta, puis la procédure de divorce senflamma. Son amie militait pour la préservation du couple, pour lamour, pour Olivier. Maëlys cessa de la voir, persuadée quOlivier la manipulait. Lamie était en fait divorcée, savait lépreuve délever seule ses enfants, pardonnait les petites folies de son mari, même quand il collectionnait des bibelots dans la voiture, ou quand une autre femme sinvitait chez elle.

On ouvre le champagne? souriait Kristine, le cœur libre!

Oui, à condition de recevoir cent appels dOlivier par jour.

Et celui qui tinvitait après le travail? Tu as répondu?

Kristine, il reviendra, tout recommencera, répondit Maëlys, feuilletant le menu du café.

Fais en sorte que ça se termine! Distraietoi, rencontre quelquun, tu es jeune, tu es jolie, regarde, lamie se pencha, montrant du coin droit de la table. Il ne regarde que toi, ditelle en souriant.

Maëlys rougit, se retourna, leurs regards se croisèrent. Un homme sapprocha, se présenta, offrit un café aux deux femmes. Elles refusèrent, mais il resta, charmant.

Maëlys vit Kristine observer lhomme, surveiller son regard sur lamie. Soudain, elle dut partir, et rencontra Serge, échangea leurs numéros, entama une correspondance. Maëlys laissa les messages incessants dOlivier se perdre, mais son téléphone continuait de vibrer, elle souriait en lisant chaque notification, pressée de rentrer chez elle, comme si quelquun lattendait.

Allô, Miki, comment ça va?

Tout va bien, papa, jai eu 5/20 à la dictée de français! Tu sais quoi

Miki, comment va maman? interrompit le père, lenfant enthousiaste.

Ça va, maman a changé de coupe, on était à lanniversaire de Lila, la fille de ma tante

Bien. Elle ne répond pas à mes appels, ne lit pas mes messages, demanda Olivier, cherchant à rester présent, passelui le téléphone, sil te plaît.

Maman ne peut pas venir maintenant, on a des invités.

Qui?

Loncle Serge.

Quel oncle?! semporta Olivier, Donnelui le combiné.

Maman! cria Miki depuis sa chambre. La cuisine résonnait dun rire, dune odeur de pâtisserie, des bruits derrière le mur. Loncle Serge bricolait, déplaçait des meubles. Maman! cria leDans un dernier souffle de brume, Maëlys se réveilla au bord dun quai parisien, les oreilles remplies du cliquetis lointain dun métro fantôme qui séloignait à jamais.

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Deux Trahisons
L’Examen des Grandes Personnes — Sophie, pourquoi tu ne viens pas fêter la fin du projet avec nous ? — demanda, sourire en coin et clin d’œil à l’appui, Michel. — Parce que, mon cher ami, j’ai rendez-vous ce soir, — répondit-elle, un brin gênée. — Eh bien ça alors ! — Michel était surpris. Il connaissait Sophie depuis cinq ans, elle était mère célibataire et ne semblait pas du tout chercher un homme… Enfin, apparemment il se trompait. Peut-être qu’il était juste passé à côté. — Bon, alors ne perdons pas ton temps ! Je te souhaite que tout se passe parfaitement, — lança-t-il avant de se tourner vers leurs collègues. — Allez, on y va ? — Oui ! — Dépêchons-nous ! — Évidemment ! — s’exclamèrent-ils tous avant de se diriger vers le bistrot du coin. Michel marchait parmi eux, affichant un sourire, mais au fond de lui, il sentit poindre une pointe de jalousie. Quelle jalousie, d’ailleurs ? Il n’y a jamais rien eu entre lui et Sophie, et il n’y en aurait jamais : juste une relation professionnelle et amicale. « C’est étrange tout ça », pensa Michel. * * * Ce jour-là, il rentra bien plus tard que d’habitude. À peine avait-il passé la porte que ses enfants se précipitèrent sur lui, criant : « Papa est là, papa est là ! ». Puis sa femme apparut à son tour. — Michel, enfin ! Elle le serra dans ses bras et l’embrassa. — On a eu le temps de faire une belle balade, et les enfants ont bricolé un superbe bateau. Toi, tu passes ta vie au boulot, — sourit Katia. — Eh bien moi, je gagne de l’argent, — marmonna Michel. — Et j’ai le droit de rentrer tard si j’en ai envie ! — Bien sûr que tu as le droit, — acquiesça Katia. — Et inutile de me cuisiner, — grogna-t-il encore. S’il avait dû répondre à la question « pourquoi autant d’agressivité ? », il n’aurait pas su. Lui-même n’en comprenait pas la raison. — Michel, tu t’es fait piquer ou quoi ? — demanda sa femme, toujours avec son sourire. Et là, Michel comprit qu’il voulait voir disparaître ce sourire de son visage, que Katia se sente aussi mal que lui se sentait à ce moment précis. — Non. Je suis juste fatigué. Mets le dîner à réchauffer, — lâcha-t-il d’un ton qu’il essaya de rendre neutre, et quand sa femme partit à la cuisine, il s’assit sur le meuble de l’entrée, la tête dans les mains. « Mais qu’est-ce que je fais ? », pensa-t-il, horrifié. * * * Quelques jours plus tard, ce mauvais moment passa, et Michel réalisa qu’il avait tout simplement voulu que tout le monde participe à la fête de fin de projet ; il avait été déçu que Sophie ait refusé. Un nouveau dossier captivait toute son attention. * * * — Sophie, il va falloir que tu restes ce soir, j’ai besoin des chiffres, — lui demanda-t-il un jour. — Désolée, ce soir je vais voir ma mère, — répondit-elle. C’est important pour moi. Je peux venir plus tôt demain et tout faire, si tu veux. — Très bien, — répondit Michel. — Marché conclu. Mais, au fond, il était agacé. Un projet en cours, c’est tout de même plus important que le reste, non ? — Ta mère est malade ? — demanda-t-il. — Oui, un peu, — baissa-t-elle les yeux. — Je comprends, — acquiesça-t-il. Pour une maman malade, il ne pouvait pas dire non. Mais il apprit ensuite que la mère de Sophie n’avait rien. C’était juste un prétexte, et qu’en réalité, elle était partie voir quelqu’un… — Comment ça, pourquoi elle n’est pas allée voir sa mère ? — s’étonna-t-il lorsque ses collègues l’en informèrent. — Mais si, elle y va ! Juste… elle n’est pas seule, — précisa Amandine en regardant Michel par la fenêtre. — Regarde… Il s’approcha. Il vit Sophie sortir de l’immeuble de bureaux, un jeune homme l’attendait, ils se prirent par la main et montèrent ensemble dans une voiture. Michel ressentit alors une vraie jalousie. « Bon sang, elle a rencontrée quelqu’un… c’est la vérité », pensa-t-il. — Eh bien… — Essaya-t-il de parler avec un ton détaché. — On finit à 18h, tout le monde fait ce qu’il veut après. Il s’installa à son bureau, tâcha de s’y remettre, sans y parvenir. * * * Le temps passa. L’inquiétude de Michel grandissait. D’abord, un léger trouble : dès qu’il entendait la voix ou lisait un mail de Sophie, son cœur s’accélérait — comme à l’époque où il sortait avec Katia. « Est-ce que je suis en train de tomber amoureux ? », se demandait-il, à la fois amusé et terrifié. Il essayait d’ignorer ce sentiment ridicule à quarante ans passés, lui le père de famille. Il aimait sa femme… enfin, il la respectait et lui était reconnaissant. Mais la passion, la vraie, s’était envolée. Comme toujours, non ? Puis tout est devenu étrange : lorsqu’elle rentrait dans le bureau, Michel se redressait, il entamait la conversation et rejouait mentalement chaque échange, chaque regard, en y cherchant un signe… Un jour, il se demanda : « Et si je l’avais rencontrée avant Katia, avant les enfants ? » La question le frappa comme une révélation. Oui, il serait parti. Quitte à tout abandonner. Ce constat fit naître la culpabilité. En regardant la photo de famille sur son bureau — Katia, les enfants, tout le monde souriant, il se demanda pourquoi sa vie semblait désormais tellement étrangère… Il ne trouvait pas la réponse, et surtout, il ne savait pas comment arrêter d’y penser. Pourquoi maintenant ? Pourquoi Sophie ? Il sentait son univers vaciller. Il ne voulait pas trahir, ni tout perdre. Mais il ne contrôlait plus grand-chose… * * * Un matin, il se réveilla à l’aube. La lumière filtrait à peine sous les rideaux. Il resta allongé, le visage tourné vers le plafond. Impossible de sortir Sophie de son esprit — même dans cette bulle familiale. Elle était là, comme une écharde invisible en lui. Il pensa à la veille, à la voir repartir, encore, avec ce type. Et à chaque fois, c’était comme si quelque chose se brisait en lui. « Je suis en train de me perdre. Si je ne m’arrête pas maintenant, je vais tout perdre. Pas d’un coup, mais petit à petit : je deviendrai froid, aigri, distant… Un étranger pour mes enfants, pour Katia, pour moi-même. Je finirai par détester ce que je suis devenu. Et après, il sera trop tard. » Il se leva, s’habilla, prépara son café et regarda la rue vide depuis la fenêtre. Il fit un choix. * * * — Quoi ? Tu passes dans un autre service ? — s’exclamèrent ses collègues, Sophie comprise. — Oui, il y a un souci à gérer là-bas, j’y vais, — répondit-il. — Mais c’est temporaire, hein ? — Oui, bien sûr, — assura Michel, bien qu’il sache que rien n’est plus définitif que le provisoire… D’abord, il avait songé à démissionner. Mais il était bien vu dans cette boîte, bien payé, et il y avait des perspectives d’avenir. Alors il avait demandé un transfert. Même temporaire. Même quelques mois. Juste assez pour rompre ce cercle infernal où chaque mot, chaque geste de Sophie l’agitait davantage. Il ne voulait pas tout perdre pour une impulsion. Il savait que ça passerait, que la douleur cèderait. Le soir venu, il confia à Katia : — Je veux passer plus de temps avec toi et les enfants. J’ai trop manqué de choses. Katia le regarda, surprise. — Tu es sérieux ? — Oui… J’ai l’impression d’être passé à côté de trop de moments avec vous. Elle sourit simplement. Son sourire le toucha droit au cœur. Il se mit à accompagner les enfants au parc, à les récupérer à l’école, à participer aux fêtes d’école. Il parlait à Katia, pas juste des soucis du quotidien, mais aussi de lui, de ses doutes, de ses pensées ; il s’intéressa aussi à ce qu’elle ressentait. Parfois, il se demandait : « Pourquoi je ne faisais pas ça avant ? » Il continua à penser à Sophie, mais moins. Quand il la croisait dans les couloirs, ce n’était plus une douleur, ni une jalousie. Simplement la certitude d’avoir fait un choix. * * * — Michel ! Michel ! Au centre commercial, il entendit qu’on l’appelait. Il se retourna, vit Sophie. — Michel ! Tu nous as oubliés ou quoi ? On espérait ton retour dans l’équipe, ça fait un an ! Il sourit. — Salut Sophie, je suis content de te voir ! — Tu vas bien ? — Oui… mieux que jamais, en fait. — Et tu ne veux pas revenir parmi nous ? Tu étais le meilleur chef ! — Il était temps de tourner la page, — répondit-il simplement. — Et toi ? — Moi ? J’ai rencontré quelqu’un. On vient de se marier. Ma fille l’adore. Michel acquiesça, sincèrement heureux pour elle. Ils échangèrent quelques banalités sur la société, les collègues. Aucun ne proposa de poursuivre la rencontre autour d’un café. Tous deux savaient : c’était la fin. En repartant, Michel acheta le cadeau pour son fils, rejoignit sa voiture… et constata qu’il ne ressentait plus rien de tout ça. Ni douleur, ni envie, ni regrets. Il se sentit enfin à sa place. Pas dans un rêve, pas dans un conte. Juste dans sa vie à lui, complexe, imparfaite, mais tellement vraie. * * * Sophie et Katia se retrouvaient près des tapis de course. Elles allaient désormais à la même salle de sport, et se voyaient régulièrement aux mêmes horaires. — Comment s’est passée votre rencontre ? — demanda Katia. — Oh, rien de particulier. Il m’a souhaité tout le bonheur du monde. Donc, tu as gagné, — répondit Sophie. — Ton mari est vraiment un homme exceptionnel, tu sais. — Je le sais, — répliqua Katia avec un clin d’œil complice.