Tu es mon nul

«Tu nes rien pour moi?»
«Étienne, et moi alors?», murmure doucement Capucine, la femme dÉtienne. «Je sais que tu aimes ta fille. Je ne vais pas tinterdire de la voir Mais ne trouvestu pas bizarre que ton exépouse te fasse constamment la demande dargent à travers la petite?À cause de ses caprices, on se prive de tout. Quand ça sarrêtera?»

Capucine rentre du travail plus tôt quÉtienne et dépose le repas sur la table. Cest vendredi, donc ce soir ils attendent la fille dÉtienne dun premier mariage, la onzeans «Clémence». On frappe à la porte, Capucine se précipite dans le couloir. Sur le pas, Étienne et la petite traversent. La gamine ne regarde même pas Capucine, entre dun air distrait et lance un simple «Salut». Étienne, lair coupable, regarde sa femme et marmonne :

«Salut ma chérie. Comment sest passée ta journée?»

«Normalement,» répond Capucine en essayant de masquer son agacement, «Installetoi, on dîne.»

Le silence lourd sinstalle à table. Étienne tente de détendre latmosphère en racontant sa journée à Clémence, mais la fillette répond par de courtes réponses ou reste muette, ignorant délibérément Capucine. Celleci, elle, mâche en silence, sentant une boule se former dans sa gorge.

«Papa, maman a besoin dargent de toute urgence pour un nouveau manteau dhiver,» lance soudain Clémence, «Le sien est tout usé, il a trop honte daller à lécole comme ça.»

«Très bien, Clémence,» répond calmement Étienne, «On en parlera après le dîner.»

Capucine sent la colère bouillonner en elle.

«Encore de largent, toujours ces demandes sans fin!» se ditelle. «Quand estce que ça sarrêtera?»

Après le repas, Étienne et Clémence montent dans la chambre de la petite pour les devoirs. Capucine reste à la cuisine à faire la vaisselle. Elle entend des fragments :

«Papa, tu sais bien que cest vraiment indispensable. Elle porte tout le poids»

«Et le mari, il ne peut pas lui acheter un nouveau manteau?» lance timidement Étienne.

«Pas la peine de parler du mari!Il na pas les sous!Je ne te demanderais pas si tout allait bien. Tu es un homme, tu dois la soutenir!Et toi, tu es mon père!»

Capucine nen peut plus, jette léponge dans lévier et fonce dans la chambre.

«Étienne, il faut quon parle,» lancetelle fermement.

«Pas maintenant, Capucine,» tentetil déviter le sujet, «on est en plein devoir.»

«Non, maintenant,» insistetelle, «Clémence, tu peux nous laisser un instant?»

Clémence, grognant, sort de la pièce. Capucine claqua la porte derrière elle et se tourne vers Étienne.

«Ça va durer combien?»

«De quoi?» faitil semblant dignorer.

«De largent, Étienne!De ton exépouse, de Clémence, de tout!Nous peinons à boucler nos fins de mois, on paie lhypothèque, je me prive de tout, et toi tu continues à lui filer de largent!Cest inacceptable!»

«Capucine, cest ma fille. Je ne peux pas la priver,» commencetil à se justifier.

«Et moi alors?Nos besoins, nos envies?Je ne peux même pas me faire soigner les dents faute de thunes!»

«Je comprends,» répondtil, penaud, «Je je parlerai à Mireille»

«Mireille nécoutera jamais!Tu le sais!Elle obtient toujours ce quelle veut!Peutêtre devraistu lui rappeler quelle a un mari qui doit aussi soccuper de sa propre famille?» rétorquetelle, enflammée.

«Allez, pas besoin de parler comme ça de Mireille,» grogne Étienne, «cest une bonne mère.»

«Bonne mère?Si elle létait, elle ne te refilerait pas tous ses soucis!Elle profite que tu paies tout,» répliquetelle.

«Stop!Ne parle pas ainsi de la mère de ma fille!»

«Et noublie pas que tu as aussi une vraie femme!Une femme qui taime et te soutient!» sécrietelle.

«Je taime,» murmuretil, «mais je ne peux pas abandonner mon enfant.»

«Alors, qui choisistu?Celui que tu aimes le plus?» lancetelle, défiant.

Étienne reste muet, la tête baissée.

«Questce que vous criez comme ça?», demandetelle en voyant Capucine les larmes aux yeux. «Vous vous disputez?»

«Non, Clémence,» répondtil en essayant de calmer sa fille, «tout va bien.»

«Non, cest pas normal!On se dispute à cause de toi et de ta mère!»

«À cause de moi?» sétonnetelle.

«Oui, à cause de toi!À chaque fois que tu réclames de largent, à chaque fois que tu me traites comme un vide!» sécrie Capucine.

«Et pourquoi je devrais taimer?Tu nes rien pour moi!Jai ma maman!» répliquetelle, furieuse.

Capucine a limpression de recevoir une claque. Elle regarde Étienne, attend quil dise quelque chose, mais il reste muet, la tête baissée.

«Tu sais quoi, Clémence,» réussittelle à dire, «tu peux rester ici aussi longtemps que tu veux, mais moi, jen ai assez.Je ne vais plus faire semblant que tout va bien.Ma patience est à bout.»

Elle sort de la pièce, laissant Étienne et Clémence seuls. Fermée dans la chambre, elle saisit son portable et compose le numéro de sa meilleure amie.

«Allô,» sanglotetelle, «jai besoin de parler.»

***

Le lendemain, Capucine retrouve son amie dans un café du Marais. Elle a lair pâle, ne touche même pas à son croissant. Après lavoir écoutée, son amie lui demande :

«Capucine, tu penses vraiment à un divorce?»

«Je sais pas,» répondtelle honnêtement, «jaime Étienne, mais je nen peux plus. Il se déchire entre moi et sa famille, et je me sens superflue.Je suis épuisée.»

«Je comprends. Mais pourquoi ne pas tenter une dernière conversation?Expliquelui ce que tu ressens, ce dont tu as besoin.»

«Je lui ai déjà répété mille fois!Il comprend, mais rien ne change.Il ne veut pas blesser sa fille, mais il me blesse à chaque fois.»

«Et Clémence?Tu as essayé de parler avec elle?»

«Cest inutile!Elle nécoute que sa mère et fait tout pour me piquer.Elle ne me voit même pas comme une personne.»

«Tu sais, les enfants reproduisent souvent les comportements de leurs parents.Peutêtre quil faut essayer de trouver un terrain dentente.»

«Elle ne me supporte pas!Elle mignore exprès!Cest impossible.»

«Mais si tu essayais quand même?Si tu montrais que tu voulais vraiment tentendre avec elle, peutêtre quelle changerait dattitude.»

Capucine réfléchit. Elle sait que son amie a raison. Si elle veut sauver le mariage, elle devra mettre son orgueil de côté et tenter de rejoindre ladolescente rebelle.

«Daccord,» concluttelle, «je vais essayer.Je ne crois pas que ça marche, mais je tenterai.»

***

Le même jour, alors quÉtienne ramène Clémence, Capucine décide dagir. Elle sort du salon avec un plateau de madeleines et du thé. Clémence est affalée sur le canapé, le téléphone à la main.

«Clémence,» lancetelle, «tu veux du thé avec des madeleines?»

Clémence lève les yeux, la regarde avec mépris.

«Jai pas faim,» répondtelle.

«Juste un essai,» proposetelle, posant le plateau, «je les ai faites moimême.»

Clémence prend à contrecœur un gâteau et en mord un petit morceau.

«Cest bon,» marmonnetelle.

«Je suis contente,» sourittelle, «viens tasseoir, je te sers le thé.»

Clémence sassoit, lair un peu intimidée. Il y a quelques minutes à peine que la bellemère lui criait dessus, et maintenant elle parle doucement

«Clémence, je voulais te parler,» commencetelle, «je sais que tu naimes pas que je sois là près de ton père.»

«Et pourquoi je devrais laimer,» linterrompttelle, «tu nes pas ma mère.»

«Je comprends,» acquiescetelle, «je ne veux pas me substituer à ta vraie mère.Je veux juste quon vive en paix.Ton père souffre à cause de nos disputes.»

Clémence reste muette, fixant sa tasse.

«Je sais que tu adores ta maman,» poursuittelle, «cest normal.Mais ça ne veut pas dire que tu dois me haïr.Jaime aussi ton père.»

«Tu mens!Vous vous disputez tout le temps!» sexclametelle.

«On se dispute parce que cest dur,» avouetelle, «mais ça ne veut pas dire quon ne saime pas.»

Le silence revient, Clémence observe les motifs du napperon.

«Je nai jamais voulu te faire de mal,» dittelle, «je veux juste quon soit tous heureux.Tu es la fille de lhomme que jaime le plus.Comprendstu?»

Clémence lève les yeux, le regarde droit dans les yeux. La rancune semble sestomper.

«Vraiment?» demandetelle doucement.

«Vraiment,» répondtelle, «je le jure.»

À ce moment, Étienne entre dans la pièce. Il les regarde, surpris, Capucine et Clémence assises tranquillement à la table.

«Il se passe quelque chose?» demandetil.

«On discute simplement,» répondtelle avec un sourire.

La soirée se déroule à merveille. Clémence joue à Twister avec sa bellemaman, Étienne éclate de rire, et pour la première fois, elle ne montre aucune animosité envers Capucine. Elle se révèle plutôt gentille, presque adorable.

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