Ton temps est écoulé – dit-il en montrant la porte d’un geste sec

**Journal dun homme 15 juin**

*Ton temps est écoulé,* a-t-il dit en désignant la porte.

* Encore cette odeur ! Je tai demandé de ne pas fumer à lintérieur !* Élodie ouvrit grand les fenêtres du salon, agitant les rideaux avec colère. * Mon Dieu, même le canapé est imprégné. Quest-ce que vont penser Édith et son mari quand ils viendront dîner ?*

* Et alors ?* Antoine écrasa sa cigarette dans le cendrier avec défi. * Ils penseront quun homme normal vit ici, un homme qui fume de temps en temps. Quelle affaire.*

* Les hommes normaux, Antoine, fument sur le balcon ou dans la rue. Ils nempoisonnent pas leur famille avec la fumée. Jai mal à la tête à cause de toi.*

* Ça recommence,* soupira-t-il en roulant des yeux. * Vingt-cinq ans avec un mari fumeur, et rien. Et maintenant, soudain, tu as mal à la tête. Cest peut-être la ménopause, ma chérie ?*

Élodie se figea, les lèvres serrées. Il évoquait de plus en plus souvent son âge, comme pour la blesser. Et ça marchait toujours.

* Quel rapport ?* Elle se détourna vers la fenêtre pour cacher ses larmes. * Je demande juste un peu de respect. Est-ce si difficile daller sur le balcon ?*

* Du respect ?* ricana-t-il. * Et le tien envers moi ? Après le travail, je veux masseoir, boire un thé et fumer. Pas courir comme un gamin. Cest chez moi, après tout !*

* Chez nous,* corrigea-t-elle doucement.

* Daccord, chez nous,* concéda-t-il à contrecœur. * Mais cest moi qui paie le loyer, les rénovations, et ton nouveau manteau.*

Elle respira profondément. Cet argument, elle lavait entendu mille fois. Oui, elle navait pas travaillé depuis quinze ans dabord pour les enfants, puis pour soccuper de sa belle-mère, et enfin par habitude. Et lui en profitait pour le lui rappeler.

* Je ne veux pas me disputer,* dit-elle, épuisée. * Je te demande juste de fumer sur le balcon. Édith est asthmatique.*

* Daccord,* céda-t-il soudain. * Pour ta précieuse Édith, je vais sur le balcon. Mais seulement pour ce soir.*

Il se leva et lança en partant :

* À propos, pourquoi les avoir invités ? Jai une réunion demain, jai besoin de dormir, pas de divertir tes amis ennuyeux.*

* Ce ne sont pas que des amis,* répliqua-t-elle. * Philippe est directeur de la bibliothèque. Il pourrait maider à trouver du travail.*

Antoine se figea :

* Quel travail ?*

Elle hésita. Elle voulait lui en parler plus tard, quand tout serait décidé.

* Je veux travailler à la bibliothèque,* dit-elle avec fermeté. * Trois demi-journées par semaine. Les enfants sont grands, tu es toujours au bureau*

* Et qui soccupera de la maison ?* coupa-t-il. * La cuisine, le ménage ?*

* Je gérerai,* essaya-t-elle de sourire. * Les enfants viennent rarement, et*

* Oui, mais ta mère vient chaque semaine,* grogna-t-il. * Et il lui faut des tartes et des soupes.*

* Elle maide !*

* Peu importe. Mais ce travail, cest une lubie. Tu as quarante-sept ans. Occupe-toi de tes broderies ou de tes livres.*

* Mes livres ?* Son indignation monta. * Tu te souviens que je suis philologue ? Que jai enseigné avant les enfants ?*

* Cétait il y a vingt ans. Aujourdhui, les exigences ont changé. Avec ton diplôme, tu ne trouveras rien.*

* À la bibliothèque, si. Je ne veux pas dargent, Antoine. Juste une occupation. Le sentiment dêtre utile.*

* Donc, la maison, cest inutile ?* gronda-t-il.

* Ce nest pas ce que jai dit.*

Elle retourna à la cuisine, le cœur battant. Chaque discussion tournait au conflit. Ils ne se comprenaient plus.

Autrefois, tout était différent. Ils sétaient rencontrés en fac de lettres lui écrivait des poèmes, elle ladmirait. Puis le mariage, les enfants. Il avait bien réussi dans lédition. Elle était restée à la maison, perdant peu à peu ses rêves.

Et lui avait changé. Le jeune homme romantique était devenu un homme cynique, indifférent à ses sentiments.

Les invités arrivèrent à lheure. Philippe, massif et barbu, parla politique avec Antoine. Édith, fine et vive, aida Élodie.

* Tu as parlé du travail ?* demanda Édith.

* Il refuse.*

* Les hommes détestent le changement,* soupira-t-elle.

Le dîner commença bien. Antoine fut charmant. Jusquà ce quÉdith évoque le club de lecture quÉlodie dirigerait.

* Cest quand ?* demanda-t-il, glacé.

* Le mois prochain,* répondit Édith, ignorant la tension. * Deux heures, deux fois par semaine.*

* Et tu comptais men parler quand ?*

* Jai essayé aujourdhui,* murmura Élodie.

* Je suis contre,* déclara-t-il aux invités. * À son âge, commencer une carrière est insensé.*

Un silence gêné sinstalla.

Plus tard, quand ils furent partis, Antoine la confronta :

* Cest un manque de respect. Nous avions un accord : tu toccupes de la maison.*

* Ça fait vingt ans ! Les enfants sont grands. Jai besoin de sens.*

* Tu veux dire : de liberté ? De nouvelles rencontres ?*

* Quelle absurdité !*

* Je connais ces histoires. Dabord le travail, puis les liaisons, puis le divorce.*

Elle le regarda, incrédule.

* Je vais travailler,* dit-elle enfin, calmement. * Jappellerai Philippe demain.*

Il la dévisagea, stupéfait.

* Tu as décidé sans moi ?*

* Tu nas pas voulu mécouter.*

Il partit, furieux, puis revint avec son manteau et son sac.

* Ton temps est écoulé. Si tu prends des décisions sans moi, vis sans moi. Pars.*

Elle ne bougea pas.

* Tu me chasses à cause dun emploi à la bibliothèque ?*

* Tu brises notre accord. Tes ambitions passent avant notre famille.*

* Mes ambitions ?* Elle rit, amère. * Je veux juste ne pas sombrer. Tu es toujours absent. Les enfants partis. Je ne veux pas finir seule, sans rien.*

Il ricana.

* Reste donc. Tricote, fais des macarons.*

Il lui jeta ses affaires.

* Va chez ta chère Édith si je tennuie.*

Elle enfila son manteau, hébétée. Puis elle se retourna :

* Le plus triste, Antoine, cest que tu ne mas même pas demandé pourquoi. Tu mas interdite, comme si jétais ta propriété.*

* Alors, explique !*

* Jai peur. Que tu ne reviennes pas un jour. Que tu partes avec cette éditrice, cette Ophélie qui tappelle tous les soirs. Tu crois que je nentends pas ?*

Il pâlit.

Elle sortit, fermant doucement la porte.

Dans la rue, lair frais la soulagea. Elle appela Édith.

* Je peux venir ?*

Son téléphone vibra. Antoine. Elle léteignit.

Cétait fini. La peur, les doutes. Un nouveau chemin commençait.

**Leçon :**
Parfois, la liberté coûte une porte qui se ferme. Mais derrière, il y a toute une vie à reconstruire.

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