« — Comme c’est déplacé, ce jubilé à eux, — s’exclama-t-elle. — Ils ont trouvé le temps de fêter, et en plus au village. Des fragments des remarques du mari mécontent sont arrivés à Léa. Elle a compris que le frère du mari les avait invités à leur vingt‑cinqième anniversaire de vie commune, ou, comme on dit, à leurs noces d’argent. »

Comme cest inopportun, cet anniversaire, lança Apolline en soupirant. Ils trouvent le temps de fêter et pire, dans le hameau.

Quelques bribes de la conversation du mari mécontent parvinrent jusquà Apolline. Elle comprit que le frère de Pierre lavait conviés à leur jubilé dargent, soit le vingtcinquième anniversaire de leur union.

Le portable de Pierre sonna, insistant.

Allô, Pierre? lança la voix de son cousin Antoine, venant du village.

Salut, Antoine, comment ça va? Tout roule chez vous? répondit Pierre. Et samedi, on se retrouve?

Parfait, je dirai à Apolline! Bien sûr quon viendra, où se cacheraiton sinon?

Apolline entra dans la pièce.

Comme cest inopportun, cet anniversaire, répétatelle. Ils trouvent le temps de fêter et pire, dans le hameau.

Les mots du mari, plein de frustration, résonnaient encore. Elle décela que le frère de Pierre linvitait à la cérémonie du «noces dargent» de son frère Jacques.

Pierre et Apolline, eux, avaient décidé de se séparer.

Les différends sétaient accumulés, un froid sétait installé entre eux. Deux jours auparavant, ils avaient annoncé leur divorce. Apolline ne voulait pas se rendre à ce noces dargent ; son humeur ny était pas du tout.

Peutêtre que tu iras seul, Pierre, cest ton frère après tout. Moi, jaimerais bien revoir Thérèse, lui lançatelle, évoquant la femme de Jacques. Nous avons toujours été proches, on se rendait visite.

Comment arriver à leurs noces et annoncer notre séparation?

Le trajet en bus de la ville au village demandait quatre heures, et leur vieille Coccinelle était garée au garage depuis trois mois. Autrefois, ils lavaient souvent conduite jusquà la ferme de Jacques, où Pierre était né.

Maintenant la bagnole ne démarrait plus, et Apolline ne savait plus sil fallait la réparer, y mettre de largent, ou en acheter une neuve. Le pronostic du divorce avait bouleversé tous leurs projets.

Pierre, pensif, se dit:

Il y a peu de chances quApolline vienne, elle refusera sûrement. Voyager seul alors il faudra dire à Jacques et Thérèse que nous nous séparons. Cela fera du bruit, ils nous questionneront. Mais estce vraiment nécessaire le jour de leurs noces dargent? Ce serait de mauvais goût.

Voyant Apolline entrer, Pierre lança:

Jacques a appelé, on y va, non? On ne leur parlera pas de nos problèmes. On ira, et on soccupera du divorce plus tard.

Apolline hocha la tête.

Daccord, puisquils fêtent, partons quand même.

Le bus sarrêta brusquement.

Tout le monde descend, le bus ne continue pas!

Mais comment? sindigna Pierre. Le village est à cinq kilomètres!

La route est impraticable, la pluie vient de cesser, je ne passerai pas. Qui me tirera? Cherchez un covoiturage ou marchez, déclara fermement le conducteur.

Pierre et Apolline descendirent, sac en main, et se mirent à envisager les cinq kilomètres à pied, ce qui nétait pas prévu.

Que faire? Attendre une voiture ou marcher? demanda Pierre.

On peut attendre jusquau matin, sinon on marche, répondit Apolline.

Ils sengagèrent sur la mauvaise route, le pavé glissant, les flaques deau à chaque pas, mais le bord de la route restait praticable.

Curieux, Apolline reste silencieuse, même face à ladversité, pensa Pierre. Chez nous, elle se plaint toujours. Mais ici elle garde son ressentiment, peutêtre quelle éclatera au milieu du chemin.

Après la moitié du trajet, un bosquet de chênes apparut, suivi de près du village. Pierre attendait quApolline sénerve, mais elle continuait à marcher sans un mot.

Arrivés à un point darrêt, Pierre posa son sac et demanda:

Tu es fatiguée?

Un peu, je pourrais mallonger sur cette souche, indiquatelle un tronc tombé.

Ils sassirent, observèrent les environs. Le crépuscule approchait, les oiseaux chantaient encore, les papillons voletaient, le vent faisait bruire les feuilles, les criquets stridulaient.

Apolline se souvint du jour, il y a presque vingt ans, où ils étaient partis pour le village de Jacques, où les tables étaient déjà dressées pour les jeunes mariés.

Tout a changé en vingt ans, le petit bois sest agrandi, les chênes sont majestueux, ditelle.

Le temps file, tout évolue, répondit Pierre. Tu te rappelles la fois où la roue du car a failli se détacher? Toi, en robe de mariée, moi en costume ciré, on a marché le bord de la route pendant que Jacques changeait le pneu. On na pas attendu longtemps, mais tu tes quand même foulée le pied.

Oui, je me souviens, ma cheville ma fait mal, ritelle. Heureusement que Jacques a réparé la voiture rapidement, sinon on serait restés là à attendre.

Après un court repos, ils reprirent la route, chacun perdu dans ses pensées. Pierre repensait aux escapades en pleine nature durant lécole, tandis quApolline, citadine, navait jamais campé.

Apolline, lassée, réfléchissait à son avenir:

Tant que notre fils est à larmée, nous finirons par divorcer. Il ne sera pas content, mais que faire? Cest déjà décidé

Le sentier les mena hors du bosquet, et le village apparut, niché dans la vallée.

Quelle beauté! En été le village est éclatant, les couleurs sont vives, le soleil chaleur, sexclama Apolline.

Oui, ici cest toujours agréable, été comme hiver. Nous arrivons enfin, si seulement la voiture navait pas cassé, répondit Pierre.

Ils franchirent le portail, entrèrent dans la cour et virent Jacques déjà occupé à disposer les tables. Il les accueillit dun grand geste.

Vous êtes venus à pied? Où est la voiture? Pourquoi ne mavezvous pas appelé? La route était vraiment mauvaise, mais jaurais pu faire le tour, sétonnatil.

Nous ne savions pas que le bus sarrêterait là, alors on a dû marcher, mais au moins lair était frais, et on a pu admirer le paysage, répliqua Pierre.

Apolline! sécria Thérèse, en serrant sa mariée dans les bras, rayonnante. Ça fait longtemps quon ne vous a pas vus. Demain, cest notre noces dargent. Le temps a filé comme un éclair.

Après quelques heures de discussions, ils sinstallèrent tous à table. Le nouveau canapé du salon fut présenté.

Regardez, nous lavons acheté hier, montra Thérèse le mobilier tout neuf. Bonne nuit à vous.

Apolline se déshabilla et sinstalla près du mur, laissant le plus grand espace du canapé à Pierre. Ils ne dormaient plus ensemble depuis quelque temps, mais Pierre se glissa sur le bord.

Apolline, pourquoi tu te colles au mur? Il y a assez de place pour nous deux. Tes jambes doivent être raides après la marche, commentatil.

Ce nest pas «raides», cest «engourdies», répliquatelle.

Pierre attrapa la couverture et commença à masser ses pieds.

Ça ira, laissemoi faire, ça sestompera dici ce soir, ditil.

Le jour suivant, ils aidèrent à dresser les tables dans la cour, accueillir les invités. La conversation dabord timide devint bruyante, la musique séleva, les chants senchaînèrent, les danses semballèrent. Le village tout entier célébrait.

Imagine, Pierre, vingtcinq ans avec Thérèse, on a tout eu, parfois on se dispute, mais on se réconcilie toujours, sexclama joyeusement Jacques à son frère. Une vie de quaranteetun ans, et je noffrirais ma femme à personne dautre!

Jacques, calmetoi, murmura Thérèse à son oreille.

Oui, je suis le plus heureux des hommes! cria Jacques, et les convives applaudirent.

Pierre observait Apolline, tous deux fascinés par le bonheur du couple.

Comment annoncer que lon veut divorcer en plein milieu dune telle fête? Lair était chargé de joie, les cœurs baignés de chaleur.

Pierre, les yeux nouveaux, sentit une pensée surgir:

Ma chère Apolline nest pas moins merveilleuse que Thérèse! Les malentendus font partie de la vie. Pourquoi vouloir rompre maintenant? Je ne veux pas perdre celle qui mest chère.

Il lentoura dun bras, elle le regarda surprise, leurs regards se croisèrent, un éclat de tendresse, de compréhension.

Ils réalisèrent que le bonheur pouvait surgir même au cœur dune célébration.

Il semble que le bonheur nous a enveloppés, pensa Apolline, souriant à Pierre, qui lembrassa sur la joue.

Le lendemain, le barbecue continua, les conversations sallongèrent, et Pierre ne la laissa plus séloigner. Chaque fois quelle séloignait un instant, il la recherchait du regard.

Jacques les raccompagna finalement en bus vers la ville.

De retour à Paris, Pierre demanda:

Apolline, quen pensetu de la voiture? La réparer ou en acheter une neuve? Le bus ne nous convient plus.

Tu sais mieux que moi, si on doit en acheter une, faisonsle, réponditelle. Tu ty connais mieux en mécanique.

Ils décidèrent daller au marché automobile le lendemain matin, de choisir ensemble, et de reprendre la route main dans la main.

Les projets de séparation seffacèrent comme une ombre au soleil. Leur fils, désormais marié, revint de son service, et Pierre et Apolline continuèrent à vivre heureux, unis par les leçons du passé.

**Moralité: les épreuves et les doutes peuvent nous séparer, mais le partage dun moment sincère peut rallumer la flamme et rappeler que lamour, lorsquil est cultivé, surmonte toutes les tempêtes.**Dans le calme du petit matin, ils sarrêtèrent devant la vitrine dun concessionnaire aux néons rosés. La Coccinelle, désormais immobile depuis trop longtemps, était remplacée par une berline argentée aux lignes épurées, reflet dun futur quils décidaient de bâtir ensemble. Pierre, les mains légèrement tremblantes, la toucha du bout des doigts, tandis quApolline, les yeux brillants, sourit en se rappelant les premiers pas hésitants sur le sentier du village.

Ils signèrent les papiers sans hâte, comme sils écrivaient un nouveau chapitre à lencre dune promesse renouvelée. La route qui sétirait devant eux nétait plus un obstacle, mais une invitation à parcourir le monde côte à côte, les yeux tournés vers lhorizon où le soleil se levait toujours, même après la plus sombre des nuits.

Leur fils, revenu de service, les accueillit à la porte, les bras chargés dun bouquet de fleurs sauvages cueillies dans les champs où il avait autrefois rêvé de courir. Il leur offrit, en souriant, une petite boîte contenant une vieille photo de leur première escapade à la ferme de Jacques, encadrée dune note griffonnée: «Toujours revenir à la source».

Ce soir-là, ils organisèrent un dîner improvisé dans leur petit appartement, la nouvelle voiture garée dehors comme témoin silencieux de leur renaissance. Entre les éclats de rire, les récits partagés et le cliquetis des verres, Pierre prit la main dApolline et, dune voix douce, déclara:

«Aujourdhui, nous avons acheté plus quune auto; nous avons repris le volant de nos vies, main dans la main, sans peur du virage.»

Apolline, les yeux remplis de larmes de joie, répondit:

«Et chaque kilomètre que nous parcourrons me rappellera que lamour nest pas un arrêt, mais un voyage sans fin.»

Leur repas se termina sur une promesse silencieuse, celle de se retrouver chaque matin à la même table, de partager le même café, de se dire «je taime» comme on se dit «bonjour» à laube.

Lorsque la nuit sétendit, ils regardèrent par la fenêtre la ville qui scintillait, les lumières formant un tableau vivant. Au loin, le moteur de la berline ronronnait doucement, comme le cœur dun couple qui, après la tempête, a retrouvé son rythme.

Et, tandis que les premières étoiles perçaient le voile de la nuit, ils sendormirent, rassurés par le murmure du vent qui leur rappelait que, comme les routes sinueuses du passé, les chemins à venir seraient toujours éclairés par la force de leurs mains jointes.

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« — Comme c’est déplacé, ce jubilé à eux, — s’exclama-t-elle. — Ils ont trouvé le temps de fêter, et en plus au village. Des fragments des remarques du mari mécontent sont arrivés à Léa. Elle a compris que le frère du mari les avait invités à leur vingt‑cinqième anniversaire de vie commune, ou, comme on dit, à leurs noces d’argent. »
C’était un de ces matins tranquilles où le monde semblait figé sous une épaisse couverture de neige …