**Journal de Pierre 15 octobre**
*« Ta place est à mes pieds, servante ! »* Cest ce que ma mère, Édith, répétait sans cesse. Après son AVC, jai engagé une aide-soignante : une femme quelle avait détestée toute sa vie.
*« Tu as encore déplacé ma poêle, Claudine ? »*
La voix dÉdith Lacroix coupait lair comme une lame. Elle sincrustait dans les murs de la cuisine, imprégnait le bois du plan de travail. Même les motifs des carreaux semblaient pâlir sous son poids.
Claudine se retourna lentement, sessuyant les mains sur son tablier. La poêle lourde, en fonte, une relique familiale trônait sur la plaque la plus éloignée, là où Édith lavait placée le matin même. À sa place, la seule qui soit *correcte*.
Je ne lai pas touchée, Édith.
Bien sûr que non. Cest le fantôme, alors ? ricana-t-elle, son regard perçant balayant la pièce. *Ma* cuisine, devenue un champ de bataille où Claudine perdait une guerre après lautre.
Tout était ordonné selon des règles absurdes. Les bocaux alignés par taille, comme des soldats en rang. Les torchons jetés sur la poignée du four, au lieu des crochets. Un chaos étouffant, masqué sous des apparences de perfection.
Je pose simplement une question, poursuivit Édith en croquant un concombre avec exagération. Je crois avoir le droit, *chez moi*.
*Chez moi.* Cette phrase, Claudine lentendait dix fois par jour. Pourtant, lappartement appartenait à Olivier, mon frère. *Leur* appartement. Mais Édith se comportait comme une châtelaine, et nous nétions que des hôtes provisoires.
Claudine se tut. Discuter avec elle revenait à se cogner la tête contre un mur. Elle retourna à la vaisselle. Leau ruisselait, emportant la mousse et ses larmes silencieuses.
Le soir, Olivier rentra. Fils modèle. Il embrassa Édith sur la joue, effleura à peine les cheveux de Claudine.
Crevé. On mange quoi ?
Poulet et pommes de terre, répondit Claudine, les yeux fixés sur la poêle.
Encore ? sexclama Édith depuis son perchoir. Olivier, mon chou, je tai dit quil te faut de la vraie viande. Elle te nourrit de fromage, tu vas finir transparent.
Olivier soupira, passa dans le salon. Jamais il nintervenait. Sa position était simple : *« Ce sont des histoires de femmes. Débrouillez-vous. »* Il ne voyait pas la guerre. Seulement des escarmouches.
Plus tard, Édith sapprocha de Claudine. Son parfum cher et son autorité écrasante emplissaient lespace.
Écoute-moi bien, petite, chuchota-t-elle. Tu nes rien ici. Un accessoire pour mon fils. Une couveuse pour mes petits-enfants, pas plus.
Elle saisit une serviette, essuya une tache invisible.
Retiens ceci : ta place est à mes pieds. Tu es une domestique.
Cest à ce moment que son visage se tordit. Le coin de sa bouche saffaissa, sa main lâcha la serviette. Édith vacilla, glissa lentement au sol.
À lhôpital, lodeur de désinfectant rongeait lair. Olivier, la tête dans les mains, murmura :
AVC. Le médecin dit quelle aura besoin de soins constants. Le côté droit est paralysé.
Il leva vers Claudine des yeux rougis non de chagrin, mais dirritation.
Claudine, je ne peux pas men occuper. Le travail Ce sera à toi. Tu es son épouse. Cest ton devoir.
Comme sil lui passait le relais dune course dont il se retirait.
Claudine le regarda, vidée de toute émotion. Elle hocha la tête.
De retour à la maison, dans cette cuisine désormais silencieuse, elle observa par la fenêtre. Dans la cour, jouait Véronique, la voisine du cinquième. Jeune, éclatante, celle quÉdith détestait pour ses rires trop forts et ses jupes trop courtes.
Un plan naquit dans lesprit de Claudine. Froid. Précis. Elle sortit son téléphone.
Véronique ? Bonjour. Jai besoin dune aide-soignante pour ma belle-mère.
Une semaine plus tard, Édith fut ramenée chez elle, clouée dans un fauteuil roulant. Sa moitié droite inerte, sa parole brouillée. Mais ses yeux Ils brûlaient toujours de la même colère.
Lorsque Véronique entra, ces yeux senflammèrent. Elle la reconnut.
Bonjour, Édith, sourit Véronique, imperturbable. Je moccuperai de vous désormais.
Un grognement rauque séchappa de la gorge dÉdith.
Claudine, laissez-nous, demanda doucement Véronique.
Claudine sortit. Elle neut pas besoin découter.
Véronique était une arme parfaite. Dabord, elle ouvrit la fenêtre en grand :
Quel air frais ! Un peu de lumière dans votre cachot.
Elle mit la radio. De la pop, ce quÉdith appelait *« de la musique de sauvageonne »*.
Vous aimez ? Moi aussi, gloussa Véronique en lui tendant une cuillère de soupe.
Le potage coulait sur le menton dÉdith, tachant sa chemise de nuit en soie.
Allons, ne faites pas lenfant, taquina Véronique. Si vous vous salissez, je vous changerai.
Olivier venait le soir. Édith se métamorphosait alors, implorante, désignant Véronique dun geste accusateur.
Maman, ne tinquiète pas, marmonnait-il. Véronique est gentille.
Il apportait des oranges, restait une demi-heure, puis séchappait, soulagé.
Claudine observait, invisible. Elle ne visitait presque jamais la chambre. Elle donnait simplement des instructions à Véronique :
Aujourdhui, inversez les photos sur la commode. Et mettez des lys. Elle déteste leur parfum.
Un jour, Véronique amena sa fille, Louna. Lenfant courut, toucha les figurines de porcelaine le trésor sacré dÉdith.
Des larmes de rage coulèrent sur les joues dÉdith. Elle regarda Claudine, suppliante. Pour la première fois.
Claudine resta de marbre :
Véronique, surveillez Louna.
La vengeance était un plat servi froid.
Puis vint le dénouement. En rangeant larmoire, Véronique fit tomber une boîte en bois. Des lettres jaunies, des photos, un cahier épais séparpillèrent.
Claudine, venez voir.
Cétait un journal.
Édith poussa un gémissement.
Claudine lut toute la nuit. Ce nétait pas Édith qui écrivait, mais une jeune femme amoureuse, *Édith jeune*. Elle parlait de son premier mari, pilote dessai, mort en service. De son fils, André, emporté par une épidémie à deux ans.
*« Le ciel a pris mon mari, la terre mon fils. »*
Puis vinrent les années de misère. Un second mari, faible, père dOlivier son dernier espoir.
*« Je voulais un guerrier. Jai eu Olivier. »*
Elle haïssait non pas les autres, mais sa propre vie brisée.
Au matin, Claudine tendit le journal à Véronique.
Cest horrible, souffla Véronique. Mais ça ne lexcuse pas.
Non, admit Claudine. Mais je ne peux plus continuer.
Tout changea. Véronique mit des disques anciens, ceux quÉdith aimait autrefois. Elle lui lut des poèmes de Verlaine. Un jour, une larme glissa sur la joue dÉdith.
Claudine commença à lui rendre visite, lui apportant du thé, parlant de sa journée.
Quand Olivier vint, il ne reconnut pas la maison.
Pourquoi plus de musique ? Maman a besoin de gaieté !
Elle a besoin de paix, rétorqua Claudine. Et dun fils. Pas dun visiteur pressé.
Elle lui tendit le journal.
Lis. Tu sauras qui elle est vraiment.
Il disparut deux jours. À son retour, vieilli, il entra dans la chambre dÉdith.
Il sappelait André, nest-ce pas ? Mon frère aussi ?
Édith trembla.
Je ne savais pas, maman. Jai cru que tu étais forte depuis toujours. Jai été lâche. Pardonne-moi.
Elle serra faiblement sa main.
Olivier retrouva Claudine dans la cuisine.
Je linscris à des séances de rééducation. Je men occuperai. Et je paierai Véronique. Cest ma responsabilité.
Il soupira.
Claudine Je ne sais pas réparer. Mais je veux essayer.
Elle le regarda.
Lave-toi les mains. Et prends une autre planche. Tu éplucheras les carottes.
Il sourit, presque.
**Épilogue Deux ans plus tard**
Un soir dautomne doré. La cuisine embaumait les pommes au four.
Olivier entra, soutenant Édith. Elle marchait lentement, mais seule.
Cela sent bon, dit-elle.
Claudine ne lui avait pas pardonné. Elle comprenait, simplement.
Derrière chaque monstre se cache une âme meurtrie.
Olivier et elle réapprenaient. À parler. À se disputer sans fuir.
Un soir, elle lui dirait. Quils allaient avoir un enfant. Pas comme une surprise. Comme une évidence.
Claudine prit une pomme tiède. Elle navait pas gagné la guerre.
Elle lavait traversée. Et en était sortie entière.
Cétait assez.







