Alphonsine, quon appelait affectueusement Fifi, avait grandi dans un orphelinat. Elle ne connaissait que les autres enfants et les éducateurs. La vie navait jamais été douce pour elle, mais elle avait appris à se défendre et à protéger les plus petits. Elle avait un sens aigu de la justice et ne supportait pas quon malmène les faibles. Parfois, elle en payait le prix, mais elle ne pleurait pas. Elle savait quelle souffrait pour ce qui était juste.
Elle sappelait Alphonsine depuis toujours, mais à lorphelinat, on avait raccourci son nom. À peine avait-elle eu dix-huit ans quon lavait poussée vers lâge adulte. Heureusement, elle avait déjà un métier : elle était apprentie cuisinière dans un petit café parisien. On lui avait attribué une chambre dans un foyer, mais létat des lieux était désastreux.
Cest là quelle avait rencontré Vincent, de trois ans son âné, qui travaillait comme chauffeur de camionnette pour le même café. Rapidement, ils avaient emménagé ensemble dans son petit appartement hérité de sa grand-mère.
« Alphonsine, viens chez moi. Cette chambre de foyer nest pas sûre, la serrure ne tient même pas », avait-il proposé. Elle avait accepté sans hésiter.
Vincent lui plaisait parce quil avait lair sérieux, plus mûr quelle. Un jour, alors quils parlaient denfants, il avait lâché :
« Je ne supporte pas les gosses. Rien que du bruit et des emmerdes. »
« Vincent », avait-elle murmuré, blessée. « Mais sil sagit de ton propre enfant, de ta chair Comment peux-tu dire ça ? »
« Bon, passons. Jai dit ce que javais à dire. Je ne veux pas denfants, un point cest tout. »
Ces mots lavaient meurtrie, mais elle sétait consolée en se disant quun jour, sils se mariaient, il changerait davis.
Au café, Alphonsine travaillait dur. Elle remplaçait même parfois Valérie, la cuisinière en titre, quand celle-ci faisait faux bond, prétextant des migraines. Tout le monde savait que Valérie buvait plus que de raison.
« Valérie, si tu recommences, je te vire », menaçait le directeur, Max. Pourtant, il savait quelle était douée. Les clients la complimentaient souvent.
« Tu as une sacrée cuisinière, Max », disaient ses amis.
Valérie tenait bon pour linstant, encaissant les remords du patron. Elle savait quon la gardait uniquement pour son talent. Mais elle voyait aussi quAlphonsine, sa jeune assistante, avait du potentiel.
Un jour, Alphonsine surprit une conversation entre Max et le chef de salle.
« Je vais virer Valérie si elle sèche encore. Alphonsine est jeune, mais elle a du talent. Elle nest pas gâtée, elle est sérieuse. »
La jeune femme nen dit rien, même pas à Vincent.
Le temps passa. Valérie disparut une semaine entière. Alphonsine prit le relais sans quaucun client ne sen aperçoive. Quand Valérie revint, tremblante, les yeux cernés, Max la convoqua dans son bureau et la licencia.
« À partir daujourdhui, tu es cuisinière en titre, Alphonsine. Tu as du talent, et de la marge pour progresser. Bonne chance. »
Elle remercia, un peu intimidée par la responsabilité, mais ravie. Elle avait maintenant un vrai salaire.
Le soir, Vincent arriva avec une bouteille de champagne.
« On fête ta promotion. Félicitations, Fifi. Tu as réussi. »
Ils vivaient ensemble depuis près de trois ans. Il ne buvait pas, était souvent en route, ne la maltraitait pas. Il y avait des disputes, bien sûr, mais ils se réconciliaient vite. Pourtant, il ne lui avait jamais parlé de mariage.
Un jour, après une visite chez le médecin, elle lui annonça :
« Je suis enceinte. »
Vincent pâlit, fixa le sol et répondit dune voix glaciale :
« Je nen veux pas. Soit tu ten débarrasses, soit tu pars. Je tai prévenue : je ne veux pas denfants. Tu veux vraiment finir seule, toi, une fille de lorphelinat ? Où iras-tu, enceinte ? Réfléchis bien. »
Le soir même, elle fit ses valises et retourna au foyer. La chambre était sinistre : murs humides, plafond écaillé, odeur de poussière. Mais cétait son refuge.
« On va sen sortir », murmura-t-elle en posant une main sur son ventre encore plat.
Elle nettoya de fond en comble, acheta des draps, un oreiller, un nouveau verrou. Petit à petit, la vie reprit son cours.
Au café, un nouveau serveur, Théo, sintéressa à elle. Un soir, il la raccompagna et lui avoua ses sentiments.
« Alphonsine, épouse-moi. Tu es seule, je suis seul. Jai une grand-mère à la campagne, mais ici, je nai personne. Je taime, et jaimerai ton enfant comme le mien. »
Elle le compara malgré elle à Vincent. Théo était chaleureux, attentionné. Elle accepta.
Quand son fils naquit, Théo attendit devant la maternité, puis courut tout pour préparer leur chambre. À leur retour, elle ne reconnut pas lendroit : tout était propre, des ballons colorés flottaient au plafond.
Elle sourit. Ils avaient réussi.







