Quel bel appartement tes parents tont acheté ! dit la femme de son frère avec envie, en inspectant les lieux.
Tu y crois, Mélanie ? Les parents de Juliette lui ont acheté un appartement ! Irène tournait nerveusement une mèche de ses cheveux blond-doré, le téléphone coincé entre son épaule et son oreille.
Quel bel appartement, pensa-t-elle avec jalousie en admirant le nouveau logement de sa belle-sœur.
Ses doigts fins, aux ongles parfaitement manucurés en pastel, trahissaient une habitude de soin malgré un salaire modeste. Et pas nimporte quel appartement ! Un trois-pièces dans un immeuble neuf ! Au « Jardin du Soleil », tu sais ? Avec une fontaine dans la cour et un parking souterrain !
Cest formidable, je suis contente pour Juliette, répondit Mélanie avec calme. Elle est gentille, elle le mérite.
Elle le mérite ? Irène sarrêta net au milieu de son petit studio loué. Comment ça, « mérité » ? En vivant encore chez ses parents à vingt-sept ans ? En gagnant des clopinettes dans cette bibliothèque universitaire ?
Irène, voyons
Non, écoute ! Elle sapprocha de la fenêtre et écarta un rideau en synthétique pas cher, mais présentable. Mon Antoine, leur propre fils, se tue au travail tous les jours. Il est chef de service dans une grande entreprise ! Et nous, on loue encore ce studio. Tu imagines ? Les voisins du dessus nous ont encore inondés hier, et la propriétaire refuse de réparer quoi que ce soit !
Vous avez demandé de laide à ses parents ? Peut-être quils ne savent pas que vous galérez ?
Irène hésita, étudiant son reflet dans la vitre. À trente-deux ans, elle était toujours aussi élégante silhouette fine, coupe moderne, rouge à lèvres haut de gamme. Personne naurait deviné que son chemisier signé venait des soldes.
On Enfin, moi jai essayé den parler à ma belle-mère. À lanniversaire dAntoine, tu te souviens, il y a un mois ? Elle avait fait ce gâteau que tout le monde a adoré. Jai dit : « Ce serait tellement agréable de se retrouver dans notre propre appartement au lieu dun logement loué » Elle a juste souri et proposé des parts supplémentaires.
Et Antoine, il en pense quoi ?
Antoine ! Elle émit un petit rire sec. Sais-tu ce quil ma dit hier ? « Ma chérie, allons acheter une jolie plante pour le nouvel appartement de Juliette demain. Je suis si heureux que ma sœur ait enfin son chez-soi ! »
Cest bien quil sentende avec sa sœur
Bien ? Comment ça, bien ? Sa sœur a un trois-pièces dans un complexe huppé, et lui est aux anges ! Tu aurais dû voir ça. Nous sommes allés le visiter avant lachat. Quatre-vingt-dix mètres carrés, des plafonds de trois mètres, des baies vitrées ! Et la salle de bains Mon studio est plus petit que sa salle deau !
Irène, la voix de Mélanie se fit plus ferme, tu ténerves pour rien. Peut-être que tu devrais
Non, Mélanie, chuchota Irène, demain, à la pendaison de crémaillère, je vais tout dire. Quils sachent ce que cest que de favoriser un enfant plutôt quun autre. Je demanderai devant tout le monde : pourquoi lun a tout et lautre rien ?
Irène ! Nose pas ! Tu vas déclencher une dispute familiale !
Je ne peux plus me taire ! Ça fait cinq ans quon vit comme des parents pauvres. Pour mon anniversaire, ma belle-mère ma offert un sac à main. Un sac à main ! Et pour sa fille, un appartement ! Elle passa une main dans ses cheveux impeccablement coiffés. Antoine gagne bien sa vie, mais tout part dans le loyer et mes cosmétiques. Je dois être présentable je suis lépouse dun cadre ! Je ne peux pas me pointer à la soirée de son entreprise avec nimporte quoi !
La clé tourna dans la serrure.
Cest Antoine, chuchota Irène précipitamment. On se parle demain, je te raconterai.
Elle raccrocha et se tourna vers la porte, affichant un sourire accueillant. Antoine entra grand, brun, avec des yeux marron doux et une légère barbe de trois jours. Malgré sa fatigue, il souriait.
Salut ! Jai pris à manger en rentrant. Désolé, la réunion a traîné. Il y a tes croissants préférés, à la noix de coco et aux noisettes.
Cest gentil, mon chéri, fit-elle en lembrassant sur la joue, tout en jetant un regard oblique au sac dun supermarché ordinaire. Comment sest passée ta journée ?
Super ! Tu sais, je suis vraiment content pour Juliette. Elle a économisé des années pour son propre logement, et nos parents lont aidée ! Il commença à déballer les courses.
Irène se mordit la lèvre. « Tant pis, pensa-t-elle. Demain, la conversation sera bien différente. Jen ai assez de me taire et de faire semblant. »
Le lendemain matin, Irène passa près de deux heures à se préparer. Elle examina sa garde-robe, essaya toutes ses tenues élégantes. Finalement, elle opta pour une robe fourreau beige achetée en solde le mois dernier sobre, mais frappante.
Irène, on va être en retard ! appela Antoine depuis la cuisine. Juliette nous a demandé darriver tôt pour laider à disposer les meubles.
Jarrive, jarrive, répondit-elle en donnant un dernier coup de brosse à ses cheveux. Quoi, ta sœur ne peut même pas placer ses meubles toute seule ?
Antoine apparut dans lencadrement de la porte :
Irène, pourquoi dire ça ? Juliette a juste besoin dun coup de main.
Bien sûr, fit-elle en pinçant ses lèvres roses, pourquoi réfléchir et se fatiguer quand on peut demander à son grand frère ? Comme dhabitude.
Quest-ce qui te prend aujourdhui ? Il sapprocha et posa les mains sur ses épaules. Tu es si tendue.
Irène croisa son regard dans le miroir. Ses yeux marron étaient empreints dune sincère inquiétude. Un instant, elle eut honte de ses piques, mais elle se rappela les vastes pièces du nouvel appartement de Juliette.
Ça va, fit-elle avec un sourire forcé. Allons-y, ne faisons pas attendre ta sœur.
Le nouveau complexe était impressionnant de hauts immeubles modernes en verre et béton, des espaces verts bien entretenus, une sécurité à lentrée. Le ventre dIrène se noua en traversant le hall spacieux et design.
Tu te rends compte, deux concierges, commenta Antoine avec légèreté dans lascenseur. Et un parking souterrain. Plutôt chic, non ?
Très, gronda-t-elle entre ses dents.
Juliette les accueillit à la porte une petite brune aux yeux verts pétillants, vêtue dun jean simple et dun chemisier ample. Pas du tout comme la propriétaire triomphante dun bien immobilier de luxe, nota Irène.
Anto ! Irène ! Juliette étreignit son frère. Je suis si contente que vous soyez venus !
Nous aussi, sourit Irène avec raideur en entrant dans lentrée spacieuse.
Venez, venez ! Juliette rayonnait. Ne faites pas attention au désordre, je nai pas encore tout déballé.
Irène regarda autour delle. Aucun désordre des cartons bien empilés le long des murs, des protections sur le parquet neuf. Lair sentait la peinture fraîche et le meuble neuf.
Ton entrée est si grande, remarqua Irène en retirant ses escarpins. Ça doit être agréable davoir autant despace.
Oui, il y a même un dressing, désigna Juliette en montrant des portes coulissantes. Même si je ne sais pas comment je vais le remplir. Je nai pas tant daffaires.
Ne tinquiète pas, sourit Irène, mais ses yeux restèrent froids, tu accumuleras vite. Maintenant que tu as où stocker.
Antoine lança à sa femme un regard davertissement quelle feignit dignorer.
Venez, je vous fais visiter ! Juliette les guida à travers lappartement. Ici, ce sera le salon. Regardez ces fenêtres ! Et le balcon !
Incroyable, murmura Irène en contemplant les baies vitrées. Et combien coûte un tel bonheur ?
Irène ! la reprit Antoine.
Quoi ? Elle battit des cils avec innocence. Je suis juste curieuse. Peut-être quun jour nous aurons aussi la chance de dénicher un appartement comme celui-ci.
Juliette se figea, ses joues rosissant légèrement :
Irène, tu sais que nos parents ont travaillé toute leur vie
Bien sûr, coupa Irène, ils ont travaillé, et cest toi qui hérites de lappartement. Intéressant, non ?
Un silence pesant tomba. Juliette regarda tour à tour son frère et sa belle-sœur, tirant nerveusement sur la manche de son chemisier bleu. Un pli profond se forma sur le front dAntoine.
Irène, on peut parler deux minutes dehors ? Sa voix était inhabituellement ferme.
Pourquoi ? Irène écarta les mains avec théâtralité. Je dis seulement ce que tout le monde pense. Dis-moi, Juliette, ne trouves-tu pas bizarre que tes parents taient acheté à toi seule un si grand appartement ? Naurait-il pas été plus logique dacheter deux plus petits ? Un pour toi, un pour ton frère ?
Irène, arrête, la voix dAntoine avait une pointe dacier.
Mais Irène était inarrêtable. Elle traversa lentement le vaste salon, ses talons claquant sur la protection au sol :
Ton frère et moi, on loue un studio depuis cinq ans. Cinq ans ! Et toi, tu as tout ça elle balaya lespace dun geste comme par magie. Pour tes beaux yeux.
Irène, Juliette savança, les yeux humides, je ne pensais pas
Bien sûr que non ! Irène haussa la voix. Pourquoi le ferais-tu ? Tu as des parents aimants qui décident tout pour toi ! Et nous Sa voix se brisa, effleurant une larme imaginaire. Chaque mois, on compte chaque centime pour un apport à un prêt. Et puis boum ! un trois-pièces dans un complexe de luxe tombe du ciel !
Ça suffit ! Antoine lattrapa par le coude. Viens, on doit parler.
Ne me touche pas ! Elle se dégagea. Je nai pas fini ! Juliette doit savoir que
Juliette, je suis désolé, coupa Antoine. On revient tout de suite.
Il entraîna presque de force Irène, qui résistait, vers le couloir, puis sur la loggia spacieuse, refermant solidement la porte vitrée derrière eux.
Quest-ce que tu fabriques ? demanda-t-il, articulant chaque mot.
Irène croisa les bras, ses lèvres impeccablement maquillées se tordant :
Quest-ce quil y a de mal ? Je dis juste la vérité. Regarde cet appartement ! Un seul lustre coûte autant que notre loyer mensuel !
Tu ne sais rien, Antoine passa une main lasse sur son visage.
Quest-ce que je ne sais pas ? Irène se pencha. Que tes parents ont favorisé leur petite chérie ? Quelle a tout pendant que nous
Nos parents mont proposé un appartement il y a trois ans.
Irène se figea, bouche ouverte :
Quoi ?
Jai refusé, Antoine la regarda droit dans les yeux. Jai dit que ma sœur en avait plus besoin. Cest une femme. Une femme doit avoir un chez-soi stable. Moi, je me débrouillerai.
Tu quoi ? Irène pâlit, son maquillage parfait semblant soudain un masque mal ajusté. Pourquoi ne men as-tu pas parlé ?
Tu aurais compris ? Antoine eut un sourire amer. À en juger par ton petit numéro aujourdhui non.
Mais cest Irène avala difficilement. Tu aurais dû men parler ! Je suis ta femme !
Parler de quoi ? Antoine secoua la tête. Que ma petite sœur vit avec un salaire modeste de bibliothécaire et loue une chambre en colocation ? Quelle mettait de côté la moitié de son salaire tous les mois, se privant de tout, pendant que tu vas en salon chaque semaine ?
Irène recula, son talon sonnant contre le carrelage du balcon :
Ne me reproche pas les salons ! Je suis lépouse dun cadre, je dois avoir lair qui va avec !
Avoir lair ? Antoine sagrippa les cheveux, son visage dordinaire calme se tordant damertume. Tu sais comment Juliette shabille ? Dans la même robe depuis trois ans. Et elle ne se plaint pas.
Ah, cest ça ? Irène se pencha vers lui, ses cheveux soigneusement coiffés glissant sur ses épaules. Tu aimes que ta sœur soit si modeste ? Si discrète ? Et moi, je suis la dépensière ?
Ce nest pas ça, il secoua la tête. Cest ton comportement. Tu réalises ce que tu viens de faire ?
À travers la porte vitrée, la silhouette de Juliette sagitait elle arpentait le salon, visiblement perdue. Ses épaules étaient voûtées, son visage marbré de larmes.
Comment suis-je censée réagir ? Irène éleva la voix. Être heureuse ? Applaudir ? « Oh, comme cest merveilleux, ma belle-sœur a un appartement à un million deuros, et nous continuons à louer notre studio au plafond qui fuit ! »
Le pire Antoine la regarda intensément. Ce nest pas que tu sois jalouse. Cest que tu ne penses à personne dautre. Dis-moi, as-tu déjà demandé une seule fois comment vit Juliette ? Ce quelle fait ? Ce dont elle rêve ?
Irène renifla :
Quy a-t-il à demander ? Elle est assise dans sa bibliothèque à distribuer des livres
Elle a soutenu sa thèse de doctorat lannée dernière, dit doucement Antoine. Sur lhistoire des manuscrits anciens. Quatre ans à lécrire, la nuit, après le travail. Le jour, elle faisait des visites guidées à la bibliothèque pour joindre les deux bouts.
Et alors ? Irène haussa une épaule, mais le doute perça dans sa voix.
Alors quand nos parents mont proposé lappartement, jai su que Juliette en avait plus besoin. Toute sa vie est devant elle. Elle peut accomplir tellement de choses, elle rêve douvrir une école de calligraphie elle en rêve depuis lenfance. Et toi Il sinterrompit.
Continue ! Les yeux dIrène lancèrent des éclairs de larmes furieuses. Quoi, moi ?
Tu ne penses quà lapparence, dit Antoine, sans colère, avec une lassitude résignée. Je me disais peut-être que ça passera ? Peut-être que tu grandiras et commenceras à valoriser autre chose que largent et le statut ?
À ce moment, la sonnette retentit les premiers invités arrivaient. Essuyant ses yeux, Juliette se précipita vers lentrée.
Quest-ce que tu insinues ? Irène sapprocha, ses yeux parfaitement maquillés se plissant.
Tu te souviens de ce que tu as dit à ma mère pour mon anniversaire ? À quel point ce serait agréable de se retrouver dans notre propre appartement ?
Et alors ?
Ma mère a pleuré après ça. Parce quelle se souvenait que javais refusé lappartement. Et maintenant, elle croit que je loue à cause delle.
Irène recula, ses doigts manucurés agrippant la rambarde du balcon. Ne me fais pas culpabiliser ! Ta mère sait très bien
Non, écoute, Antoine lui prit les épaules et la fit pivoter vers lui. Une douleur se lisait dans ses yeux marron. Tu sais ce quelle ma dit ensuite ? « Mon fils, avons-nous mal agi ? Aurions-nous dû insister, te forcer à prendre lappartement ? Tu as une famille. » Et je suis resté là, sans savoir quoi répondre. Parce que ma propre femme leur reproche davoir aidé leur fille !
À lintérieur, les invités commençaient à affluer. Des rires étouffés et le tintement des verres parvenaient jusquà eux. Juliette, avec un sourire forcé, parlait à leurs parents. Leur mère, une petite femme aux yeux doux dans une robe bleue simple, jetait des regards inquiets vers le balcon.
Tes parents auraient pu acheter deux appartements, insista Irène, mais sa voix avait perdu sa certitude davant.
Ils auraient pu, acquiesça Antoine calmement. Mais tu sais quoi ? Ils ont économisé cet argent pendant vingt ans. Papa faisait des heures supplémentaires à lusine. Maman donnait des cours le soir. Ils se sont privés de tout. Et toi, tu débarques pour compter largent des autres.
Je voulais juste
Je sais ce que tu voulais, le coupa Antoine. Tu voulais que tout le monde voie à quel point tu es traitée injustement. Sauf que Il marqua une pause. Je ne peux plus continuer comme ça.
Quest-ce que tu veux dire ? Irène lissa nerveusement ses cheveux dune main tremblante.
Je suis fatigué, Antoine se détourna, fixant lhorizon à travers la baie vitrée. Fatigué de ton éternelle insatisfaction. De calculer largent des autres. De la façon dont tu traites ma famille.
Dans le salon, la voix anxieuse de leur mère séleva :
Antoine ! Irène ! Quest-ce qui vous retient ?
Ils ils arrivent, répondit Juliette dune voix tremblante. Ils discutent juste de laménagement du balcon.
Et maintenant ?
Antoine se retourna lentement vers elle. Son visage affichait une expression quIrène ne lui avait jamais vue un mélange de résolution et dépuisement profond :
Jai toujours été fier de tout gagner par moi-même. Un bon travail, une carrière tout seul. Et je navais pas honte de refuser laide de mes parents parce que je savais que jy arriverais. Je navais quune chose à laquelle je navais pas pensé
Quoi ? chuchota Irène.
Que ma femme serait incapable de se réjouir du bonheur des autres. Même quand il sagit de ma propre sœur.
Le salon devenait de plus en plus bruyant de nouveaux invités arrivaient. À travers la porte, ils voyaient Juliette, essuyant furtivement ses yeux tout en acceptant les félicitations et les cadeaux. Son simple chemisier bleu était un peu froissé, et des taches rouges de nervosité marquaient son visage pâle.
Je pense quon devrait rejoindre les invités, fit Irène en se dirigeant vers la porte, mais Antoine lui barra le passage.
Non, sa voix était inhabituellement dure. On règle ça dabord.
Régler quoi ? Irène essaya de sourire, mais ce fut un échec. Antoine, je me suis emportée, ça arrive à tout le monde
Non, dit-il amèrement. Tu te souviens de ta réaction quand Juliette a été acceptée en master ? Tu as dit : « Bien sûr, certains ont le luxe de vivre aux crochets de leurs parents pendant des années pour jouer à la science. »
Je voulais juste
Et quand elle a soutenu sa thèse ? « Pas mal fouiller dans de vieux bouquins. » Tu lui as déjà demandé ce quelle étudie ?
Irène se tut, tripotant nerveusement la sangle de sa montre de luxe le dernier cadeau dAntoine pour son anniversaire.
Et tu sais quoi ? continua Antoine. Elle a restauré plusieurs textes perdus du XVIIIe siècle. Son travail a été reconnu dans une conférence internationale. Tu lignores, parce que largent et le statut sont les seules choses qui tintéressent.
Leur père passa devant la vitre un homme grand et grisonnant dans un costume gris sobre. Il parlait avec inquiétude à sa femme, jetant des regards vers le balcon.
Antoine, Irène posa une main sur son épaule, ne gâchons pas la fête. Jadmets que jai eu tort. Je vais mexcuser auprès de Juliette
Non, il écarta doucement mais fermement sa main. Ce nest pas une question dexcuses. Je me disais peut-être que tu changerais ? Que tu comprendrais quil y a plus dans la vie que largent et le prestige ? Mais aujourdhui Il secoua la tête. Aujourdhui, jai compris que javais tort.
Quest-ce que tu racontes ? La peur perça dans la voix dIrène.
Tu te souviens de notre rencontre ? demanda-t-il. À cette soirée dentreprise ? Tu étais si belle, si sûre de toi. Je suis tombé amoureux de ton sourire, de ton rire
Antoine
Et puis ça a commencé, poursuivit-il comme sil ne lentendait pas. Dabord, il fallait un appartement dans un quartier chic. Puis des vêtements de marque, parce que « tu es lépouse dun cadre ». Salons, restaurants, signes extérieurs de richesse Jespérais peut-être que ça passerait ? Peut-être quun jour tu apprendrais à apprécier les choses simples ?
Antoine la regarda droit dans les yeux. Tu sais ce qui fait le plus peur ? Jai cessé de reconnaître la femme dont je suis tombé amoureux. Elle savait se réjouir des petites choses, rire sincèrement, rêver Et toi tu comptes largent des autres et tu les envies.
Je ne commença Irène, mais elle sinterrompit sous son regard.
Aujourdhui, tu as humilié ma sœur chez elle. Tu as insulté mes parents, qui ont travaillé toute leur vie pour leurs enfants il inspira profondément. Je te remercie.
Tu me remercies ? Irène cligna des yeux, déconcertée.
Oui. Parce que maintenant, je suis sûr dune chose : nous devons divorcer.
Irène blêmit, son maquillage parfait semblant soudain un masque inadapté :
Tu ne peux pas
Si, dit doucement Antoine. Et je le dois. Parce que je ne veux pas me réveiller dans vingt ans et réaliser que je vis avec quelquun qui ne sait quenvier et exiger.
De lautre côté de la porte, la voix de leur mère séleva :
Antoine ! Irène ! Quest-ce qui vous retient ?
Antoine saisit la poignée de la porte.
Je retourne voir les invités. Et toi tu peux partir. Ou rester et féliciter sincèrement Juliette. Le choix tappartient.
Il ouvrit la porte et entra, laissant Irène seule sur le large balcon. Elle le vit aller vers sa sœur, létreindre fort, lui murmurer quelque chose à loreille. Elle vit le visage de Juliette silluminer. Elle vit leurs parents se détendre en voyant leur fille sourire.
Irène contempla son reflet dans la vitre. Une belle femme soignée dans une robe chère. Tout était parfait cheveux, maquillage, manucure. Seuls ses yeux étaient vides.
Elle sortit son téléphone et appela un taxi. Puis, après un dernier regard vers la famille heureuse derrière la vitre, elle quitta discrètement lappartement. Dans le vaste hall aux miroirs, le claquement de ses talons sonna étrangement solitaire.
« Quatre-vingt-dix mètres carrés, pensa-t-elle tandis que lascenseur descendait. Certains ont quatre-vingt-dix mètres, dautres ont un divorce »
Dehors, une fine bruine tombait. Irène sortit un miroir de poche et, par habitude, retoucha son rouge à lèvres. Mais pour la première fois depuis longtemps, elle se moquait que son reflet soit parfait.





