Une Surprise Inattendue

On prend un verre ? Une bière, un peu de discussion ? demanda Nicolas à la fin de sa journée.

Désolé, je rentre. Regarde. Eugène sortit une petite boîte de sa poche et louvrit.

Tu as vraiment pris ta décision ? dit Nicolas en examinant la bague. Je ne taurais jamais cru capable de te marier. Il donna une tape amicale sur lépaule de son ami.

Ça fait quatre ans que je suis avec Victoire, il est temps de légaliser tout ça. Elle ne sait rien, cest une surprise. Si je ne le fais pas maintenant

Tu ne le feras jamais, acheva Nicolas. Tu doutes encore ? Laisse tomber, Victoire est une belle fille. Je tenvie un peu, avoua-t-il.

Bon, je file. Eugène rangea la boîte dans sa poche. Jai promis à Vic darriver tôt.

Sur le chemin, il sarrêta dans une fleuriste et acheta un bouquet de roses rouges. Victoire les adorait. Dans la voiture, il posa les fleurs sur le siège passager. Aux feux rouges, il répétait mentalement sa déclaration : *« Ma chérie, tu attends cette demande depuis si longtemps Victoire, je taime, veux-tu mépouser ? Non, ce nest pas ça »*

Il narrivait pas à trouver les mots. Une fois garé, il prit le bouquet et se dirigea vers limmeuble. Sa main touchait la poignée de la porte lorsque son téléphone sonna.

Jeannot, mon fils

Rien quà la voix de sa mère, il comprit que quelque chose nallait pas.

Quest-ce qui se passe, maman ?

Tout va bien pour moi. Cest Hélène Elle est morte, mon chéri.

Mon Dieu Eugène lâcha la poignée sans ouvrir.

Ça ne voulait pas entrer dans sa tête. Hélène, quil connaissait depuis lenfance, était morte. Comment ?

Une voiture la renversée. Morte sur le coup. Le conducteur sest enfui. Lenterrement est demain. Tu viens, mon fils ? Elle taimait tant Sa mère sanglota. Il ne reste quAnastasia. Il faut décider Jai peur quon la mette à lorphelinat

Daccord, jessaierai dêtre là, promit Eugène.

Viens, mon fils Sa mère pleurait.

*« Hélène nest plus. »*

Il ne lavait jamais aimée comme il aurait dû, comme elle lavait aimé. Elle ne méritait pas ça

Il ne se souvint pas de son ascension dans lascenseur. Il reprit conscience devant la porte de lappartement, entra, le bouquet à la main, gênant. Où le poser ? La nouvelle lavait bouleversé. Faire une demande en mariage maintenant lui semblait sacrilège.

Cest pour quelle occasion, ces fleurs ? demanda Victoire en sortant du salon. Eugène perçut enfin lodeur alléchante qui emplissait lappartement. Autrefois, il aurait humé lair avec gourmandise, mais ce soir, cette odeur, comme les fleurs, lui paraissait déplacée.

Victoire le regardait, attendant quil lui offre le bouquet. Mais il hésitait, comme sil avait oublié quoi en faire. Il avait lair perdu.

Les fleurs nont pas besoin doccasion. Il sapprocha, lui tendit les roses et déposa un baiser sur sa joue.

Victoire baissa les yeux, cachant sa déception, et partit vers la cuisine. Bientôt, le bruit de leau courante résonna.

Quand Eugène la rejoignit, les roses trônaient dans un vase, et Victoire dressait la table.

Il navait pas faim, mais il sassit pour ne pas la froisser.

Tu ne manges pas ? demanda-t-elle.

Pas envie. Désolé. Maman a appelé Hélène est morte. Lenterrement est demain.

Hélène, cest Victoire sinterrompit, attendant la suite.

Mon ex-femme, précisa-t-il. Je dois y aller, régler ce qui concerne Anastasia. Notre fille.

Attends, tu ne mas jamais parlé dune fille. Elle a quel âge ?

Douze ans, je crois.

Donc tu veux lemmener ici, avec nous ?

Je ne sais pas. Hélène navait personne, ses parents sont morts quand elle était au lycée. Et ma mère Elle a des problèmes de santé. Désolé, je dois faire mes valises.

Tu vas vraiment à lenterrement ? demanda Victoire, incrédule.

Oui, par le train de nuit. Jai prévenu le bureau.

Vous êtes divorcés depuis des années. Elle devait avoir quelquun

Vic, pas maintenant. Je laisse la voiture, tu peux ten servir.

Cest ça, la surprise que tu mavais préparée ? Victoire quitta la table.

Non. Je te dirai à mon retour. Il glissa la main dans sa poche, refermant les doigts sur la petite boîte.

Dans le train, impossible de dormir. Allongé sur la couchette, il repensait au passé

***

Ils sétaient connus enfants. Même crèche, même école. Hélène, frêle et blonde, était souvent malade, un éternel foulard autour du cou.

Quand ses parents moururent en terminale, sa grand-mère ne tint pas le coup et la suivit trois mois plus tard. Les parents dEugène lavaient recueillie.

Son père plaisantait : *« Voilà une fiancée pour toi. »* Mais Eugène sénervait, refusait.

Avant le bac, ses parents partirent deux jours. Ils se retrouvèrent seuls. Il ne savait plus comment les choses sétaient enchaînées, mais Hélène tomba enceinte. Ses parents insistèrent : il devait lépouser.

Il la voyait comme une amie, une sœur. Lamour, pensait-il, devait être plus romantique. Pourtant, il lépousa. Hélène eut du mal à mener la grossesse à terme. Quand il vit sa fille, il ne ressentit rien. Une vérité amère simposa : il naimait pas Hélène, était indifférent à lenfant. Il nétait pas prêt. Il termina à peine sa première année de fac, demanda une mutation à Paris et partit.

Son père lui avait dit : *« Dans cette famille, on nabandonne pas ses enfants. Si tu pars, ne compte plus sur moi. Tu nes plus mon fils. »* Hélène et la petite resteraient avec eux.

Depuis, Eugène nétait jamais revenu. Pas même aux vacances. Seule sa mère appelait. Même à la mort de son père, il ne vint pas.

Hélène avait fini par refaire sa vie. Sa mère lui téléphona un jour, lui avoua quelle les regrettait. Eugène répondit quil sen moquait.

Elle envoyait des photos dAnastasia grandissante. Plus elle vieillissait, plus elle ressemblait à Hélène. Eugène regardait les images, insensible. Il lavait vue bébé, puis lavait effacée de sa vie.

Et maintenant, le voilà qui rentrait, douze ans après. Quoi que dise sa mère, il ne prendrait pas Anastasia. Quel père serait-il ? *« Dans cette famille, on nabandonne pas ses enfants. De qui tiens-tu ? Tu nes plus mon fils »* Il frissonna en repensant aux mots de son père. Cétait lui qui avait insisté pour le divorce, disant quHélène méritait mieux

Dommage quils ne se soient jamais réconciliés.

Puis Victoire était entrée dans sa vie. Impossible de ne pas tomber amoureux. Mais il avait traîné, retardé la demande. Et quand enfin il sy résolut, acheta lanneau, il partait enterrer sa première femme Comme si Hélène, une dernière fois, voulait se venger, briser son bonheur.

Enfin, sil était honnête, il ny avait plus grand-chose à briser. La passion sétait éteinte depuis longtemps. Ils vivaient ensemble par habitude, non par amour. Il nétait même pas sûr de vouloir se marier. Cétait Victoire qui le voulait, et il avait peur de la perdre.

Avec cette pensée *« advienne que pourra »* , il finit par sendormir.

Sa mère laccueillit en pleurant, le serra contre elle. Anastasia, elle, restait en retrait, méfiante.

Anastasia, viens, cest ton père, dit sa mère en se détachant de lui.

La fille fit *« pfft »*, tourna les talons, ses nattes voltigeant, et disparut dans sa chambre autrefois la sienne.

Laisse-lui du temps, murmura sa mère.

Hélène fut enterrée dans un cercueil fermé. Comme si elle navait jamais existé. Anastasia ne pleura pas, les sourcils froncés, évitant son regard.

Il tenta de lui parler, mais elle ignora ses questions. Un jour, il surprit sa conversation avec sa mère :

Anastasia, je suis vieille, on ne me laissera pas te garder. Tu dois partir avec ton père à Paris, ne serait-ce que temporairement.

Pourquoi ? Il na pas besoin de moi. Autant aller à lorphelinat tout de suite.

Quest-ce que tu racontes ? Avec un père vivant ? Tu ne sais pas ce que cest, un orphelinat !

Où était-il avant ? Il nous a abandonnés. Je ne pars pas avec lui.

Des pas précipités, une porte claqua.

Pourtant, elle monta dans le train pour Paris. En route, Anastasia demanda :

Avec qui tu vis ?

Grand-mère ta dit ? Oui, il y a une femme. Je vais lui demander de mépouser. Jai même acheté une bague. Elle te plaira. Il doutait en prononçant ces mots.

Lappartement était vide. Les affaires de Victoire avaient disparu. Les clés traînaient sur lentrée.

Ta chambre est là-bas, installe-toi, dit-il en se réfugiant dans la salle de bains. Victoire ne décrocha pas. Sans doute lavait-elle bloqué.

Quand il ressortit, Anastasia préparait des tartines, le thé fumait. Il lui fut reconnaissant de ne pas faire de scène, de ne pas triompher, de ne pas poser de questions.

Le lendemain, ils allèrent à lécole du quartier, firent des courses. Il lui acheta de nouveaux vêtements. Ils parlaient peu. Le matin, elle lui fit une omelette.

Cest grand-mère qui ta appris ?

Et maman.

Bien joué.

Fin de la conversation.

Il lui montra Paris, lemmena au cinéma, au parc. Peu à peu, la glace entre eux fondit.

Puis on lenvoya en Chine pour une semaine. Refuser, cétait saborder sa carrière. Mais Anastasia ?

Je ne suis pas un bébé, dit-elle.

Oui, mais cest Paris, tu ne connais personne. Je vais trouver une solution.

Cest simple, demande à Céline de la garder. Elle est amoureuse de toi, elle sera ravie, suggéra Nicolas.

Eugène avait remarqué que la jeune collègue rougissait en sa présence.

Nicolas avait raison. Céline accepta avec enthousiasme. Il linvita à dîner pour quelle fasse connaissance avec Anastasia. Elles sentendirent aussitôt. Leurs rires emplissaient lappartement.

Il partit en voyage lesprit léger. La présence de sa fille le perturbait encore. Il avait lhabitude de vivre seul. Victoire ne comptait pas, cétait différent. Mais il ne sattendait pas à lui manquer. Il appela chaque jour. Parlait à Céline. Anastasia lui passait le combiné dès quil téléphonait. Il comprit quelle ne lui avait pas encore pardonné.

Avant de rentrer, il les prévint. Devant limmeuble, elles lattendaient, semblables, comme deux sœurs. Son cœur battit plus vite. Personne ne lavait jamais attendu ainsi.

Il descendit du taxi, Anastasia sapprocha. Il lenlaça maladroitement, elle ne se déroba pas. Céline souriait, un peu à lécart. Il eut envie de lembrasser, elle aussi.

Allez, on monte ? Je vous ai rapporté des cadeaux.

En sortant les paquets colorés de sa valise, il se réjouit plus quelles, savourant leur joie.

On a quelque chose à manger ?

Bien sûr ! Céline courut à la cuisine, suivie par Anastasia. Les bruits de vaisselle séchappèrent

*« Elles sont devenues amies. »*

À table, elles lui posaient des questions sur son voyage. Il raconta la Chine. Jamais il ne sétait senti aussi bien.

Après le dîner, Céline voulut partir.

Pa-apa traîna Anastasia en désignant lentrée.

Il navait pas rêvé ? Elle lavait appelé *papa* pour la première fois. Il se leva.

Céline, il est tard, reste. Je nai pas tout raconté.

Anastasia lentraîna dans sa chambre.

La nuit, Eugène ne dormit pas. Tant de choses avaient changé. Anastasia sétait dégelée, et Céline y était pour beaucoup. Elle était agréable, simple. Avec Victoire, ça naurait jamais marché.

Si on lui avait dit, deux mois plus tôt, quil vivrait avec sa fille, il aurait ri. Et Céline Il aimait savoir quelle dormait de lautre côté du mur. Trop tôt pour prévoir, mais pourquoi ne pas essayer ? Elle laimait, et lui Il chercha ce quil ressentait. Juste du bien. Peut-être était-ce ça, lamour ?

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