**Journal Intime**
*Mercredi, 10 novembre*
Quelle journée épuisante Maman ma encore appelée *« idiote »*. Comme dhabitude, elle ne mâche pas ses mots dès quil sagit de mon mari.
Françoise, tu es complètement sotte ! Ton Jean-Louis te laissera sans toit, tu verras ! Crois-moi, il ta déjà fait assez de mal !
Maman, ça fait trente-sept ans que nous sommes ensemble, et depuis trente-sept ans, tu me fais peur avec lui ! Laisse-moi tranquille, je ten supplie ! ai-je crié dans le combiné, une fois de plus.
Je lévite autant que possible. Un seul sujet la préoccupe : mon mari, ce *« bon à rien »*. À force, jai renoncé à la convaincre du contraire, même si, hélas, elle na pas tout à fait tort
Je me souviens de cette époque, il y a bien longtemps. Jeune, naïve, javais quitté Jean-Louis après une dispute violente. Notre fils, Matthieu, avait cinq ans. Je métais retrouvée à lhôpital, commotionnée. Javais cru que cétait la fin. Divorce, mère célibataire Après ma sortie, jétais allée chez maman, où Matthieu avait été placé pendant mon hospitalisation.
Elle avait soupiré, comme toujours, avant de lâcher :
Alors ? Javais raison, non ? Ce nest pas un mari, cest une brute ! Reste ici. Ton père et moi, nous taiderons à élever Matthieu.
Je vais réfléchir, avais-je murmuré, épuisée, indécise.
Réfléchir ? À quoi ? Ce monstre finira par tuer Matthieu aussi ! Je ne vous laisserai pas retourner là-bas !
Elle aurait presque verrouillé la porte à double tour.
Maman a toujours détesté Jean-Louis. Dès le début. Elle avait même caché mon trousseau de mariage : *« Que ton merveilleux fiancé thabille et te nourrisse, puisquil est si parfait ! »*
Une semaine plus tard, Jean-Louis est venu, repentant. Maman la chassé sans ménagement, lui a craché des horreurs avant de claquer la porte au nez. Jétais dehors avec Matthieu, ignorant tout de sa visite. Je ne lai appris que bien plus tard, par Jean-Louis lui-même.
Après un mois de réflexion, jai décidé de revenir. Dans un mariage, il y a des hauts et des bas. Comme dit le proverbe : *« Mari et femme, même dispute, même lit. »* Et puis, je laimais. Je nai jamais eu dautre homme.
Jai trouvé un prétexte : les vêtements dhiver de Matthieu. La saison approchait, cétait parfait. À linsu de maman, jai pris mon fils et je suis rentrée chez moi.
Jean-Louis était ému, incertain. La famille sest reconstruite. Maman, furieuse
Pourtant, nous navions jamais eu de conflits avant. Elle est aimante, attentionnée, une femme admirable. Mais il y a toujours un cadavre dans le placard Un petit recoin poussiéreux.
Un jour, vers quatorze ans, jai trouvé son journal intime. Il traînait parmi les vieilleries dans le grenier. Je cherchais un globe terrestre pour un cours de géographie. En le prenant, une pile de magazines sest écroulée. En ramassant, jai aperçu un carnet élégant. Je me suis assise, curieuse.
Mon Dieu Jaurais mieux fait de ne jamais le lire.
Jai découvert quaprès ma naissance, on mavait mise à lorphelinat. Pourtant, la famille était nombreuse ! Mon père biologique avait refusé de me reconnaître : *« Comment savoir qui ta mise dans cet état ? »* Et lhomme qui ma élevée nétait pas mon vrai père.
Dans son journal, maman se justifiait : *« Les temps sont durs, mais je reprendrai ma fille bientôt. »* Elle vivait alors à la campagne, où tout se sait. Les commérages auraient été insupportables. Finalement, cest ma tante qui ma ramenée chez eux, un an plus tard, après avoir honteusement harcelé la famille.
Le soir même, jai confronté maman. Elle a déchiré le journal sans le lire. Mais moi, javais tout vu.
Depuis ce jour, un mur sest dressé entre nous. Je la voyais comme une traîtresse. Une colère noire a envahi mon cœur. Les liens invisibles qui unissent une mère et sa fille se sont rompus à jamais.
Jai alors juré une chose : mon enfant serait élevé par ses deux vrais parents. Point.
Jean-Louis, sentant la haine de ma mère, a proposé un second enfant. *« Elle ne pourra pas tenlever avec deux petits. »* Jai accepté.
Nicolas est né. Maman a fulminé :
Françoise, ce tyran ta enchaînée avec un deuxième enfant ! Et toi, naïve, tu le crois ? Ce coureur te trompe sans vergogne ! Un jour, il te fera tant souffrir quil te brisera. Tu verras
Bien sûr, elle avait raison. Jean-Louis était un charmeur invétéré. Les larmes ont coulé. Comment résister, avec son physique de roman et son éloquence ? Les femmes saccrochaient à lui comme des sangsues.
Ce fameux jour où jai fini à lhôpital Nous nous sommes disputés à cause dune fille effrontée. Elle était venue chez nous, persuadée que je travaillais. Mais jétais rentrée plus tôt, migraineuse.
Et jai vu ce quaucune épouse ne souhaite voir.
Eux, ivres, à moitié nus dans la chambre, sirotant du champagne. *« Ah, vous allez bien rigoler maintenant ! »* Je me suis plantée dans lencadrement, mains sur les hanches.
La fille a attrapé ses affaires, ma violemment poussée pour fuir. Jai perdu léquilibre, tombant à la renverse, la tête contre le sol. Commotion. Après ça, Jean-Louis sest calmé Temporairement.
Il a eu des aventures avec des collègues, des connaissances, des anciennes camarades de classe. Impossible de retenir le vent dans ses mains Mais au moins, il na jamais eu denfants illégitimes. Ce qui aurait été un drame.
Mon fils Matthieu, hélas, a reproduit le schéma. Une maîtresse lui a donné une fille Alors quil a déjà une épouse et une enfant légitime. Les enfants paient toujours pour les erreurs de leurs parents.
Je ne comprends pas ma mère. Quand on marie sa fille, le rôle maternel sarrête là. Laider, oui. Venir en visite, jouer avec les petits-enfants, bien sûr. Mais pas imposer ses conseils !
Les enfants doivent vivre leur vie, faire leurs propres erreurs. Cest la leur, après tout.
Comme disait ma grand-mère : *« Occupe-toi de ton propre jardin. »*
Le conflit des générations ne séteindra jamais. Nous répétons les mêmes erreurs, sourds aux avertissements.
Cela fait trois ans que maman et moi ne parlons plus. Un silence lourd, rancunier. Elle répète à qui veut lentendre que *« son gendre ne vaut pas la poussière sous les pieds de sa fille »*.
Maman Et si je méritais ce mari, justement ?
Un autre ? Non merci.






