**Prends ta mère et partez** exigea la belle-fille dans la maternité.
**Allô, Ludivine, ça va ?** Éliane Dubois serra le téléphone contre son oreille et sassit au bord du lit. **Les contractions ont commencé ?**
**Maman, tout va bien pour linstant** la voix de sa belle-fille sonnait fatiguée. **Le médecin dit que cest encore tôt. Mais on devrait aller à lhôpital, au cas où.**
**Bien sûr, bien sûr ! Jai déjà préparé le sac. Est-ce que Thibault rentre du travail ?**
**Oui, il est en route. Maman juste, ne vous inquiétez pas trop. Tout ira bien.**
Éliane sourit dans le combiné. Ludivine avait toujours su se soucier des autres, même quand elle-même avait besoin de soutien.
**Daccord, ma chérie. On arrive rapidement.**
Elle raccrocha et shabilla en hâte. Dans son sac, elle avait glissé des oranges, des biscuits et un thermos de thé chaud. Tout ce dont on pouvait avoir besoin pour une longue attente dans les couloirs de lhôpital.
Thibault arriva une demi-heure plus tard, nerveux et agité.
**Maman, dépêche-toi** dit-il en laidant à monter dans la voiture. **Ses contractions sont déjà toutes les dix minutes.**
**Calme-toi, mon fils** Éliane lui tapota la main. **Les premiers accouchements ne sont jamais rapides. On aura le temps.**
Mais elle était tout aussi inquiète que lui. Ludivine était une fille frêle, mince, et sa grossesse navait pas été facile : nausées constantes, œdèmes, tension instable. Les médecins disaient que tout était normal, mais le cœur dune mère ne se rassure jamais.
À la maternité, une infirmière de garde les accueillit, une femme sévère dune cinquantaine dannées.
**Cest laquelle qui accouche ?** demanda-t-elle sans lever les yeux de son registre.
**Cest elle** Thibault soutint Ludivine par le bras.
**Documents, carnet de santé** linfirmière tendit la main. **Les membres de la famille attendent dans le couloir, pas au deuxième étage.**
On emmena Ludivine, tandis quÉliane et son fils restèrent dans le hall du rez-de-chaussée. Il y avait foule hommes avec des bouquets, femmes avec des sacs, tous avec la même expression anxieuse.
**Maman, tu crois que ça va être long ?** Thibault arpentait nerveusement les rangées de chaises en plastique.
**Je ne sais pas, mon fils. Ça varie. Quand je tai eu, jai souffert pendant dix-huit heures.**
**Dix-huit heures ?** Il pâlit.
**Ce nest rien. Regarde le costard que tu es devenu** Éliane tenta de le réconforter.
Les heures passèrent. Thibault appelait toutes les trente minutes, mais aucune information ne filtrait. Juste un laconique : *”Tout se passe bien, attendez.”*
**Tu veux rentrer à la maison ?** proposa Éliane. **Te changer, manger un peu. Je reste ici.**
**Non, Maman, je ne peux pas. Et si quelque chose arrivait ?**
**Quest-ce qui pourrait arriver ? Ludivine est une fille courageuse, elle sen sortira.**
Mais son fils refusa. Il sassit, tapota du pied, fumait dehors toutes les demi-heures, revenait les joues rougies par le froid.
Le soir, une sage-femme apparut.
**Famille Moreau ?** lança-t-elle dans le couloir.
Éliane et Thibault bondirent.
**Nous, nous !** Thibault arriva le premier. **Comment va-t-elle ? Elle a accouché ?**
**Pas encore. La dilatation est lente, les contractions molles. On va stimuler.**
**Cest dangereux ?** sinquiéta Éliane.
**Procédure normale** la sage-femme fit un geste rassurant. **Beaucoup de femmes accouchent comme ça.**
Elle repartit, les laissant avec de nouvelles angoisses.
**Maman, et sil faut une césarienne ?** Thibault recommença à marcher de long en large.
**Sil le faut, alors ils le feront. Limportant, cest que la maman et le bébé soient en bonne santé.**
La nuit, Éliane sassoupit sur une chaise, enroulée dans son manteau. Thibault ne dormit pas, fumant et appelant sans cesse linfirmière.
Au matin, quand la lumière commença à poindre, la sage-femme revint.
**Alors, papy et mamie, félicitations !** Elle sourit. **Cest une petite fille, trois kilos deux cents.**
**Et Ludivine ?** demandèrent-ils en chœur.
**Tout va bien. Fatiguée, bien sûr, mais elle a été formidable. On va la recoudre et la transférer en chambre.**
Thibault serra sa mère dans ses bras, et tous deux pleurèrent de joie et dépuisement.
**Papy** répéta Éliane en essuyant ses larmes. **Tu te rends compte, Thibault, tu es papa maintenant !**
**Et toi, mamie** il sourit jusquaux oreilles. **Notre petite est née !**
Ils ne were autorisés à monter en salle de réveil quen début daprès-midi. Ludivine était pâle mais radieuse, un petit paquet dans les bras.
**Regardez comme elle est belle** murmura-t-elle en leur montrant sa fille.
Éliane sapprocha et contempla ce petit visage rose et fripé.
**Ah, ma petite perle** chuchota-t-elle. **Elle ressemble à son papa.**
**Maman, comment ça ?** Ludivine rit. **Elle a à peine quelques heures !**
**Je le vois. Ses yeux, son petit nez. Nest-ce pas, Thibault ?**
Son fils restait comme hypnotisé, nosant pas toucher lenfant.
**Prends-la** proposa sa femme.
**Je ne vais pas la casser ? Elle est si petite.**
**Tu ne la casseras pas** Ludivine sourit. **Tu es son papa, maintenant.**
Thibault prit délicatement sa fille dans ses bras. La petite sétira et se rendormit aussitôt.
**Comment on lappelle ?** demanda-t-il.
**On avait dit Aurélie, non ?** répondit Ludivine.
**Aurélie** répéta Éliane. **Cest un joli prénom.**
Ils restèrent dans la chambre jusquau soir, se relayant pour porter le bébé, prenant des photos, faisant des projets. Éliane imaginait déjà acheter un landau, un petit lit, se promener avec sa petite-fille dans le jardin du Luxembourg. Le lendemain, en rentrant à la maison, Éliane ouvrit grand les fenêtres pour laisser entrer lair frais du matin. Elle posa le sac de Ludivine dans lentrée, rangea les oranges restantes dans la cuisine et suspendit son manteau. Puis elle sassit à la table, une tasse de thé entre les mains, et regarda le ciel pâlir derrière les toits. Tout était calme. Tout était neuf. Elle sourit, seule dans la lumière du jour, et murmura : « Bienvenue, Aurélie. Le lendemain, en rentrant à la maison, Éliane ouvrit grand les fenêtres pour laisser entrer lair frais du matin. Elle posa le sac de Ludivine dans lentrée, rangea les oranges restantes dans la cuisine et suspendit son manteau. Puis elle sassit à la table, une tasse de thé entre les mains, et regarda le ciel pâlir derrière les toits. Tout était calme. Tout était neuf. Elle sourit, seule dans la lumière du jour, et murmura : « Bienvenue, Aurélie. »







