On veut un peu dintimité, pas de conseils à tout bout de champ, dit le fils en regardant sa femme.
Camille, et ta mère, elle vient aujourdhui ? demanda Valentine en scrutant sa belle-fille à travers ses lunettes épaisses. Elle avait promis de maider avec les salades.
Elle est occupée, répondit sèchement Camille, continuant à couper des concombres. Elle est restée au bureau.
Encore au bureau, soupira la belle-mère en secouant la tête. Et la famille, alors ? Quand est-ce que vous nous donnez des petits-enfants ? Vous avez trente ans passés, vous nêtes plus des gamines.
Camille serra le couteau plus fort et ne répondit rien. Dans le salon, la télé salluma cétait Théo qui revenait du jardin, où il avait passé la journée à bêcher.
Théo ! appela Valentine. Viens nous aider à mettre la table.
Tout de suite, maman, répondit-il, sans bouger du canapé.
Valentine soupira et commença à sortir la belle vaisselle du placard. Demain, sa sœur et son beau-frère arrivaient de Lyon, et le repas de famille sannonçait gargantuesque.
Camille, tu as bien lavé les tomates ? demanda-t-elle en inspectant le saladier. Jai lestomac fragile, tu sais.
Oui, Valentine, répondit calmement sa belle-fille.
Et ces concombres, tu les coupes trop fins. Les hommes aiment les morceaux plus gros, plus consistants. Théo a toujours été comme ça une salade, cest pour se remplir lestomac.
Camille sarrêta net et fixa Valentine.
Peut-être que vous devriez les couper vous-même, alors ?
Mais non, ma chérie, protesta Valentine en agitant les mains. Je fais juste des suggestions. Quarante ans de cuisine, ça compte. Toi, tu es jeune, tu as encore à apprendre.
Théo entra dans la cuisine, en pantoufles et vieux t-shirt, les cheveux en bataille et une trace de terre sur la joue.
Alors, mesdames, ça avance ? sourit-il. On dirait que vous préparez un festin pour un régiment.
On sactive, on sactive, acquiesça sa mère. Mais tu ferais mieux daller te laver et te changer. Tu ressembles à un épouvantail.
Maman, je suis chez moi, dit Théo en attrapant une bouteille deau dans le frigo. Je me détends après le boulot.
Chez soi, on se respecte aussi. Ta femme te regarde, elle doit se demander ce quelle ta trouvé.
Camille se tourna brusquement vers sa belle-mère.
Valentine, jaime mon mari comme il est. En tenue de travail ou en pyjama.
Bien sûr, bien sûr, concéda Valentine. Mais lamour, cest une chose, les bonnes manières en sont une autre. Regarde le gendre de la voisine, toujours tiré à quatre épingles. Même le dimanche.
Et il fait quoi, le gendre de la voisine ? demanda Théo en finissant son eau.
Un genre de manager. Assis dans un bureau, il ne se salit pas.
Moi, je suis sur les chantiers. Difficile de porter un costume.
Je comprends. Mais une fois rentré, on peut se rafraîchir.
Théo agita la main et quitta la cuisine. Camille reprit sa découpe de légumes, évitant le regard insistant de Valentine.
À propos, jallais te dire, commença Valentine en sasseyant sur un tabouret. Vous mettez la télé trop fort le soir dans votre chambre. Avec le mur mitoyen, je narrive pas à dormir.
On ne la met pas fort, répliqua Camille.
Si, si. Et vous parlez fort aussi. Hier, cétait jusquà minuit.
Camille sentit le rouge lui monter aux joues. La veille, ils avaient effectivement discuté tard mais de choses intimes. La télé couvrait juste leurs échanges.
Valentine, si on vous achetait des bouchons doreilles ? proposa-t-elle. En pharmacie, ils en vendent des très discrets.
Des bouchons doreilles ? soffusqua Valentine. Dans ma propre maison ? Cest à vous de faire moins de bruit.
Théo revint à ce moment-là, cette fois en chemise propre.
Quest-ce qui se passe ? demanda-t-il, voyant les visages tendus.
Jexpliquais à Camille quil faut faire moins de bruit ici, dit sa mère. À cause de vous, je ne dors plus.
Quel bruit ? sétonna Théo.
Votre télé, vos discussions. Hier, minuit passée.
Théo échangea un regard avec Camille, qui détourna les yeux.
Maman, on fait attention, dit-il prudemment.
Faites encore plus attention, alors. Je nai plus de tranquillité chez moi.
Valentine, lâcha Camille, si on envisageait de vivre séparément ? On louerait un appartement pour ne plus vous déranger.
Valentine en resta bouche bée.
Comment ça, séparément ? Et qui maidera ? Je ne suis plus jeune, ce nest pas facile toute seule. Et cette maison est grande.
On viendra vous aider, dit Théo. Pour tout ce dont vous aurez besoin.
Venir ! sexclama Valentine. Et si je tombe malade ? Si quelque chose arrive ? Les voisins sont loin ! Non, mes enfants, on est une famille, on reste ensemble.
Alors il faudrait aussi arrêter les critiques, dit fermement Camille. Une famille, ça se respecte.
Bien sûr que je vous respecte. Je vous donne juste des conseils, cest tout.
Théo soupira et sassit à table.
Maman, assez de conseils pour aujourdhui. Camille est fatiguée.
Quest-ce que jai dit de mal ? sétonna Valentine. Juste des vérités de bon sens.
On na pas besoin de vos vérités, rétorqua Camille. On sait comment vivre.
Valentine pinça les lèvres.
Ah bon. Donc je suis de trop chez moi. Quarante ans ici, et maintenant je gêne.
Personne ne dit ça, tempéra Camille. Mais chacun a droit à une vie privée.
Une vie privée ! ricana Valentine. Et qui fait la lessive, la cuisine, le ménage ? Ça aussi, cest privé ?
On ne vous a rien demandé, dit Camille. On peut gérer.
Ah oui ? Avec vos journées de travail ? Moi, je suis à la retraite, jai du temps. Je croyais aider.
Théo se leva et alla à la fenêtre. Dehors, les lampadaires sallumaient.
Écoutez, dit-il sans se retourner. Trouvons un terrain dentente. Maman, on test reconnaissant. Mais parfois, on a envie dêtre seuls, sans commentaires.
Donc je dois rester dans ma chambre ? demanda Valentine.
Non, se retourna-t-il. Viens, parle avec nous. Mais ne timmisce pas dans notre intimité.
Et cest quoi, votre intimité ? Jaimerais savoir.
Camille posa le couteau et essuya ses mains.
Valentine, on est mariés. On a notre vie, nos projets, nos relations.
Quelles relations ? insista Valentine. On est une famille, pas des Robinsons.
Notre famille à nous, corrigea Théo. Vous faites partie de la grande famille, pas de la nôtre.
Valentine leva les mains au ciel.
Ah, je vois ! Donc je ne compte plus ! Mon propre fils me rejette !
Vous interprétez mal, commença Camille, mais Valentine linterrompit.
Non, jai bien compris ! On chasse la vieille de chez elle ! Quarante ans ici, et maintenant je dérange !
Maman, pas de drame, dit Théo, épuisé. Personne ne te chasse.
Alors quoi ? Je nai plus le droit de parler ?
Si, répondit Camille. Mais pas sur tout. Pas sur nos conversations, nos vêtements, ou le moment davoir des enfants.
Je force personne ! Je minquiète pour mes petits-enfants.
Vous les aurez quand on sera prêts, dit Théo.
Et ça sera quand ? Vous nêtes plus des enfants !
Vous voyez ? fit Camille. Encore des conseils.
Valentine renifla, vexée.
Des conseils De mon temps, on respectait les aînés.
De votre temps, on vivait à quinze dans un deux-pièces, rétorqua Camille. Les temps changent.
Ils changent, oui, ironisa Valentine. Et le résultat ? Divorces, solitude. La voisine, son fils a déménagé Maintenant, il est divorcé, et elle est seule.
Maman, on ne divorce pas, dit Théo. On veut juste vivre normalement.
Cest quoi, « normalement » ?
Théo regarda Camille, puis sa mère.
Pouvoir parler sans être épiés. Ne pas avoir chaque geste commenté. Que Camille nait plus peur de sortir de notre chambre.
Peur ? sétonna Valentine. De quoi ?
De vos remarques, avoua Camille. Vous trouvez toujours quelque chose à redire.
Je ne critique pas ! Je conseille !
On na pas besoin de conseils, trancha Théo. On veut de lintimité, pas des leçons.
Valentine se leva comme si on lavait giflée.
Pas besoin de mes conseils ! répéta-t-elle, la voix tremblante. Quarante ans de maternité, et rien ne compte !
Maman, calme-toi, fit Théo en sapprochant, mais elle le repoussa.
Ne me touche pas ! Si mes conseils ne valent rien, alors je ne sers à rien !
Elle sortit en claquant la porte. Théo et Camille restèrent seuls.
Voilà, soupira Camille. Elle va bouder une semaine.
On fait quoi ? On endure indéfiniment ?
De la chambre de Valentine, la télé hurla, volontairement forte.
On part, vraiment ? murmura Camille.
Et la laisser seule ? Elle a soixante-dix ans, elle nest pas en forme.
Alors on continue comme ça ?
Théo la serra contre lui.
Je ne sais pas. Peut-être quelle finira par comprendre
Camille se blottit contre lui.
Je veux juste quon soit heureux. Sans intrusions.
Moi aussi.
Ils restèrent enlacés au milieu de la cuisine, tandis que la télé de Valentine grondait derrière le mur une vengeance sonore.
On va voir un agent immobilier demain, déclara soudain Théo. On verra ce quil y a.
Et ta mère ?
Elle vivra un peu seule. Peut-être quelle réalisera quon est ses enfants, pas ses domestiques.
Ça va être dur
On va venir tous les jours. Laider. Mais on aura notre chez-nous.
Camille hocha la tête, soulagée pour la première fois depuis longtemps.
Ne lui dis rien pour linstant, demanda-t-elle. Quelle se calme.
Oui.
Ils finirent les salades en silence, perdus dans leurs pensées. Camille imaginait un petit appartement, rien queux deux. Où parler sans crainte. Rire, écouter de la musique, vivre.
Théo, lui, pensait à sa mère. Comment prendrait-elle la nouvelle ? Comprendrait-elle ? Ou les traiterait-elle dingrats ?
La télé de Valentine continuait son vacarme. Message reçu.
Et si elle avait raison ? murmura Camille. Si on était vraiment ingrats ?
Ingrats de quoi ? sétonna Théo. De vouloir notre vie ?
Elle nous a aidés
On na rien demandé. On sait faire notre lessive.
Peut-être quelle sennuie, suggéra Camille. Une retraitée seule
Alors quelle trouve un loisir. Des amies. Pas notre couple.
Camille acquiesça, mais un doute persistait. Valentine était la mère de Théo. Elle lavait élevé, tout sacrifié. Maintenant, elle voulait rester dans sa vie.
Mais participer et contrôler sont deux choses différentes. Et Valentine contrôlait trop.
Le repas était prêt. Demain, les invités arriveraient, et il faudrait jouer les familles unies. Sourires, banalités, faux-semblants.
Puis, une fois partis, les critiques reprendraient.
Cest décidé, dit Théo. On cherche demain.
Et si elle nous en veut pour de bon ?
Ce sera son choix. On est prêts à laider, mais pas à vivre sous sa coupe.
Camille lui prit la main.
Merci, murmura-t-elle.
De quoi ?
De me choisir, plutôt quelle.
Théo serra sa main.
Tu es ma femme. La personne la plus importante. Personne na le droit de simmiscer.
La télé de Valentine séteignit enfin. Demain matin, elle ferait peut-être semblant que rien ne sétait passé. Ou bouderait encore.
Peu importait. La décision était prise.
Camille imagina le lendemain : les invités, le déjeuner, les politesses. Puis, le soir, les visites dappartements. Leur avenir. Leur liberté.
Enfin, ils vivraient comme ils lentendaient. Pas comme Valentine le voulait.







