La Vie avec Maman…

Le téléphone sonna avec insistance, annonçant une visite. Lise retira son tablier, s’essuya les mains et alla ouvrir. Sur le seuil se tenait sa fille avec un jeune homme. La mère les fit entrer dans l’appartement.
Bonjour, maman, dit la fille en l’embrassant sur la joue. Je te présente Hugo, il va vivre avec nous.
Enchanté, dit le garçon.
Et voici ma mère, tante Lise.
Lisette, la corrigea-t-elle.
Maman, quest-ce quon mange ce soir ?
De la purée de pois et des saucisses.
Je ne mange pas de purée de pois, répondit le jeune homme avant de se diriger vers le salon.
Eh bien, maman, Hugo naime pas les pois, fit la fille en écarquillant les yeux.
Le garçon sinstalla sur le canapé, son sac à dos jeté par terre.
Cest en réalité ma chambre, dit Lise.
Hugo, viens, je vais te montrer où on va vivre, cria Camille.
Mais jaime bien ici, grogna-t-il en se levant.
Maman, trouve quelque chose pour que Hugo puisse manger.
Je ne sais pas, il reste la moitié dun paquet de saucisses, haussa Lise des épaules.
Ça ira avec de la moutarde, du ketchup et un bout de pain, répondit-il.
Très bien, soupira Lise en se dirigeant vers la cuisine. Avant, elle ramenait des chats et des chiens, et maintenant, elle débarque avec ça. Encore un à nourrir.
Elle se servit de la purée, mit deux saucisses dans une assiette, prit un bol de salade et commença son dîner avec plaisir.
Maman, tu manges toute seule ? demanda Camille en entrant.
Je rentre du travail et jai faim. Ceux qui veulent manger se servent ou cuisinent. Et dailleurs, pourquoi Hugo va vivre avec nous ?
Parce quil est mon mari.
Lise faillit sétrangler.
Ton mari ?
Oui. Je suis majeure, je décide si je me marie ou non. Jai dix-neuf ans.
Tu ne mas même pas invitée au mariage.
Il ny a pas eu de mariage, on sest juste inscrits à la mairie. Maintenant quon est mariés, on vit ensemble, dit Camille en jetant un regard à sa mère qui mâchait.
Je vous félicite. Pourquoi pas de cérémonie ?
Si tu as de largent pour un repas de noce, donne-le-nous, on trouvera comment le dépenser.
Compris, continua Lise en mangeant. Et pourquoi chez moi ?
Parce quils vivent à quatre dans un studio.
Vous navez pas pensé à louer ?
Pourquoi louer quand jai ma chambre ? sétonna Camille.
Daccord.
Alors, tu nous donnes à manger ?
Camille, la purée est sur la plaque, les saucisses dans la poêle. Sil ny en a pas assez, il reste un demi-paquet dans le frigo. Servez-vous.
Maman, tu ne comprends pas, tu as un GENDRE, insista Camille.
Et alors ? Je dois danser la farandole pour loccasion ? Camille, je rentre du travail, je suis fatiguée, épargnons-moi les folklores. Vous avez des bras et des jambes, débrouillez-vous.
Cest pour ça que tu nes pas mariée !
Camille lança un regard noir à sa mère et sortit en claquant la porte. Lise finit de manger, fit la vaisselle, nettoya la table et partit à la salle de sport. Femme libre, elle y passait plusieurs soirs par semaine, entre musculation et piscine.
Vers dix heures, elle rentra. Espérant une tasse de thé, elle trouva la cuisine en désordre. Le couvercle de la purée avait disparu, laissant le plat sec et craquelé. Lemballage des saucisses traînait sur la table, près dune tranche de pain rassis. La poêle était cramée, son fond noirci de traces curieuses. Lévier débordait de vaisselle, et une flaque de soda collait au sol. Lappartement puait la cigarette.
Oh, voilà du nouveau. Camille ne se serait jamais permis ça.
Lise ouvrit la porte de sa fille. Les jeunes gens buvaient du vin et fumaient.
Camille, va nettoyer la cuisine. Et demain, tu machèteras une nouvelle poêle, dit la mère en retournant dans sa chambre sans fermer la porte.
Camille bondit et la rattrapa.
Pourquoi ce serait à nous de ranger ? Et avec quel argent ? Je ne travaille pas, jétudie. Tes assiettes te manquent ?
Camille, tu connais les règles : on nettoie ce quon salit, on remplace ce quon casse. Chacun se débrouille. Et oui, la poêle me manque, elle coûte cher et elle est irrécupérable.
Tu ne veux pas quon vive ici, hurla sa fille.
Non, répondit calmement Lise.
Elle navait aucune envie de se disputer et navait jamais vu sa fille ainsi.
Mais cest ma part, ici.
Non, lappartement est entièrement à moi. Cest moi qui lai payé. Tu y es juste inscrite. Ne règle pas tes problèmes à mes dépens. Si vous voulez vivre ici, respectez les règles.
Jai vécu toute ma vie sous tes ordres. Je suis mariée, tu nas plus à me dicter ma conduite, sanglota Camille. Et puis, tu as déjà vécu, tu pourrais nous laisser lappartement.
Je vous laisse le couloir et le banc dans lentrée. Tu es mariée ? Tu ne mécoutes plus. Dors ici seule ou avec ton mari, mais lui ne reste pas.
Que cet appartement crève ! Hugo, on sen va ! cria Camille en rassemblant ses affaires.
Cinq minutes plus tard, le nouveau gendre fit irruption.
Écoute, belle-mère, pas la peine de sénerver, dit-il, chancelant dalcool. On ne partira pas. Si tu es gentille, on fera même lamour en silence la nuit.
Quels parents nous faisons, ironisa Lise. Tes parents sont chez eux, va les voir et noublie pas ta toute nouvelle femme.
Oh, je vais ten faire Le garçon leva le poing sous son nez.
Vas-y, tente.
Lise lui agrippa le poignet, ses ongles manucurés senfonçant dans sa peau.
Aïe, lâche-moi, folle !
Maman, quest-ce que tu fais ? cria Camille en essayant de les séparer.
Lise repoussa sa fille, donna un coup de genou à Hugo entre les jambes, puis un coup de coude à la gorge.
Je vais porter plainte pour violence, gémit-il. Je vous traîne en justice.
Attends, jappelle la police, ce sera plus simple pour les preuves.
Les jeunes senfuirent du bel appartement de deux pièces.
Tu nes plus ma mère, cria Camille. Et tu ne verras jamais tes petits-enfants !
Quel crève-cœur, ironisa Lise. Enfin, je vais pouvoir vivre à ma guise.
Elle inspecta ses mains quelques ongles étaient cassés.
Tant de pertes à cause deux.
Après leur départ, elle nettoya la cuisine, jeta la purée durcie et la poêle martyre, et changea les serrures.
Trois mois plus tard, sa fille lattendait devant son travail. Elle avait maigri, les yeux cernés, lair malheureux.
Maman, quest-ce quon mange ce soir ?
Je ne sais pas, haussa Lise les épaules. Je nai pas encore réfléchi. Et toi, tu veux quoi ?
Du poulet avec du riz, murmura Camille. Et de la salade russe.
Alors allons chercher du poulet. La salade, tu te la fais.
Elle ne posa aucune question, et Hugo ne reparut plus jamais.

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