– Tout ça est à moi, et toi tu n’es personne ici – a déclaré la fille en exigeant qu’on libère sa chambre

Tout ça est à moi, et toi, tu n’es personne ici déclara la fille en exigeant qu’on libère la chambre.

Maman, tu as encore oublié déteindre le gaz ! cria Aurélie en se précipitant dans la cuisine et en tournant brusquement le bouton de la cuisinière. Combien de fois faut-il te le répéter ? Tu vas brûler la maison !

Jeanne Dubois sursauta, détourna les yeux de la fenêtre où elle observait les moineaux sur le rebord.

Ne me crie pas dessus, Aurélie. Je me suis juste laissée distraire… Je faisais chauffer leau pour le thé.

Distraite ! rétorqua la fille avec un soupir exaspéré. À ton âge, se laisser distraire est dangereux. Les voisins se plaignent déjà de lodeur de gaz dans limmeuble.

Aurélie disait vrai. Jeanne avait effectivement commencé à oublier les choses, surtout depuis quelle avait enterré son mari, Henri, un an plus tôt. Comme si, avec lui, était partie sa capacité à retenir les petits détails du quotidien. Les grands événements, elle sen souvenait parfaitement la naissance dAurélie, la demande en mariage dHenri, les premiers pas de sa fille. Mais ce qui sétait passé hier ou avant-hier se brouillait dans un épais brouillard.

Je vais préparer le thé, dit Jeanne dun ton conciliant. Tu veux des croissants ? Jen ai acheté ce matin, comme tu les aimes.

Aurélie sassit à table, tapotant nerveusement la toile cirée du bout des doigts.

Maman, il faut que je te parle sérieusement.

Quelque chose dans le ton de sa fille alarma Jeanne. Elle posa lentement les tasses sur la table, coupa les croissants.

Je técoute.

Tu ne peux plus vivre seule. Cest dangereux pour toi et pour les voisins. Le gaz, lélectricité… Et si tu tombais ? Qui te trouverait ?

Aurélie, de quoi tu parles ? Je me débrouille très bien. Oui, joublie parfois des choses, mais ça arrive à tout le monde.

Sa fille secoua la tête, sortit quelques papiers de son sac à main.

Jai déjà tout organisé. Je tai inscrite dans une bonne maison de retraite. Là-bas, on soccupera de toi, on te nourrira à heures fixes, on te donnera tes médicaments à temps. Et il y aura des gens de ton âge, tu ne tennuieras pas.

Jeanne sentit le sang quitter son visage. Le croissant lui resta en travers de la gorge.

Une maison de retraite ? Aurélie, quest-ce que tu racontes ?

Pas un hospice, si cest ce que tu crois. Une résidence privée, très convenable. Jai déjà versé le premier mois.

Sans mon accord ? La voix de Jeanne tremblait. Aurélie, cest ma maison ! Toute ma vie est ici !

Maman, sois réaliste. Tu es seule dans un trois-pièces. Les charges sont énormes, la maison est vieille, il y a toujours quelque chose à réparer. Et cest moi qui paie tout ça sur mon salaire.

Jeanne voulut protester, mais Aurélie leva la main.

Et puis, Théo veut déménager à Paris. Nous avons décidé de nous marier. Cet appartement nous conviendrait parfaitement centre-ville, bonne disposition. Je ne veux pas le vendre, cest tout de même le nid familial.

Théo ? Jeanne fronça les sourcils. Mais ça ne fait que six mois que tu le fréquentes.

Maman, jai quarante-deux ans. Je sais ce que je veux. Théo est un homme sérieux, il a sa propre entreprise. Et il est daccord pour que jarrête de travailler, que je moccupe enfin de moi.

Et moi, je fais quoi ?

Mais la maison de retraite, voyons ! Là-bas, tu seras bien, crois-moi. Jai regardé sur internet ils ont du yoga pour seniors, de la peinture, une chorale. Tu te feras des amis, une nouvelle vie.

Jeanne se leva lentement de table, fit quelques pas dans la cuisine. Quarante ans quelle prenait son petit-déjeuner à cette table, quarante ans quelle regardait par cette fenêtre. Aurélie était née dans la chambre dà côté, avait fait ses devoirs sur cette même table. Henri lisait son journal ici chaque matin, grognant devant les nouvelles politiques.

Donc, tu as déjà tout décidé ? Sans me demander, sans en discuter ?

Quest-ce quil y a à discuter ? Aurélie haussa les épaules. De toute façon, tu naurais pas accepté. Alors jai pris les choses en main.

Les choses en main… répéta Jeanne. Aurélie, je suis ta mère, pas un fardeau.

Personne ne dit que tu es un fardeau ! Mais il faut être pratique. Jai passé trente ans à me sacrifier pour toi et papa. Maintenant, cest mon tour de vivre pour moi.

Ces mots frappèrent douloureusement. Jeanne se souvint quelle et Henri avaient dépensé leurs derniers sous pour les études dAurélie, quelle avait cousu des robes pour le bal de fin dannée de sa fille, quelle avait gardé sa petite-fille pendant quAurélie travaillait tard.

Sa petite-fille… Et où était Élodie ?

Et Élodie, elle est où ? Elle est daccord pour quon mette sa grand-mère en maison de retraite ?

Aurélie détourna le regard.

Élodie est adulte, elle a sa propre vie. Elle étudie à Lyon, elle ne vient presque jamais à la maison. Pourquoi lembêter avec ça ?

Donc tu ne lui as même pas dit ?

Je lui dirai plus tard. Quand tu seras installée.

Jeanne se rassit. Ses jambes étaient soudain comme du coton.

Et si je refuse ?

Maman, comprends, tu nas pas le choix. Jai déjà payé pour la maison de retraite. Théo emménage la semaine prochaine. Tu peux prendre lessentiel, on triera le reste plus tard.

Mes affaires ? Aurélie, tout ici est à moi, chaque cuillère, chaque tasse ! Ce service, on nous la offert pour notre mariage, cette nappe, je lai brodée moi-même ! Et les fleurs sur le rebord de la fenêtre ? Qui sen occupera ?

Tu pourras avoir des plantes en pot là-bas. Et la vaisselle… Maman, ils ont leur propre vaisselle. Pourquoi emporter de vieilleries ?

Vieilleries. Aurélie venait de qualifier leurs souvenirs familiaux de vieilleries.

Jeanne se leva et sapprocha du buffet. Elle prit une photo elle et Henri tenant Aurélie nouveau-née dans leurs bras. Si heureux, si jeunes, pleins de projets.

Tu te souviens quand ton père ta fabriqué une balançoire dans la cour ? Tu y passais tes journées, javais peur que tu tombes.

Maman, pas de souvenirs, sil te plaît. Ça ne fait que tout compliquer.

Et quand tu as eu une pneumonie à lécole ? Je suis restée deux semaines à ton chevet. Ton père a pris des congés pour me remplacer.

Maman, je ten prie…

Et quand ton premier amour ta quittée, comment il sappelait déjà… Marc ? Tu as pleuré pendant un mois, je passais mes nuits à te parler, à te remonter le moral.

Aurélie se leva brusquement.

Ça suffit ! Ce nest pas ma faute si la vie est comme ça ! Pas ma faute si tu ne peux plus vivre seule ! Mais je

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