**Élodie**
Tout avait commencé si simplement, comme dans un livre décole : ils sétaient rencontrés en CP, et en seconde, ils étaient tombés amoureux. Leur amour avait fleuri durant ces deux dernières années de lycée, et tout le monde ladmirait, car ils étaient beaux tous les deux, et leur relation semblait presque idéale, pudique et pure. Tout le monde était certain quils se marieraient après le bac. Cétait une évidence. Louis et Élodie.
Et Louis croyait en cet avenir avec une foi aussi solide quun serment décolier. Élodie, elle, ne doutait pas de lui, comme si son existence était aussi certaine que le carillon de Notre-Dame à minuit le 31 décembre.
Moi, leur professeur principal, je les aimais bien. Tous les deux. Louis était déterminé, sûr de lui, toujours en marche vers son but. Il rêvait de devenir avocat, et cest pourquoi il excellait en histoire et en sciences sociales. Élodie, elle, devait devenir « le plus grand écrivain français de tous les temps », comme disait Louis. Car elle écrivait sans cesse des romans chevaleresques, dont il était le premier lecteur. Le deuxième, cétait moi. Jenseignais la littérature, et le français, bien sûr.
Dans ses romans, il y avait tout : des amours déchirantes, où Elle renonçait aux richesses du monde pour Lui, tandis que Lui combattait sans relâche ceux qui voulaient La lui arracher. Il y avait des forteresses, des châteaux, des ponts suspendus au-dessus de gouffres, des mères cruelles et des pères tyranniques, aveugles au bonheur véritable de leurs enfants. Mais à la fin, « les sortilèges seffondraient » et, brutalement, dans lultime chapitre, Elle mourait. Ou Lui. La Vérité triomphait, mais toujours trop tard, laissant derrière elle une mélancolie profonde.
Malgré ces récits fleuris, Louis et moi croyions en notre Élodie. Louis parce que son cœur et son regard semblaient à jamais liés à elle. Moi parce que, parfois, au milieu de ces phrases exubérantes, jaillissaient des mots dune justesse rare. Des images qui restaient :
*« la croûte des feuilles mortes craquait sèchement sous les pas »*
*« les capuches des moines, flottant au-dessus de la foule, ressemblaient à des pains de sucre chargés de péchés »*
*« la porte bâilla lourdement, et tout sombra de nouveau dans le sommeil matinal »*
Je men souviens encore.
Mais tout a une fin. Ils ont quitté le lycée.
Élodie a intégré lÉcole des lettres et étudié sous la direction du grand Le Clézio. Elle ma même invité à quelques-uns de ses séminaires, où jai pu écouter un ami de Modiano. Elle réussissait brillamment. Dès sa première année, ses textes ont commencé à paraître. Jétais fier delle. Et de moi aussi. Parce que javais *« vu, protégé, nourri, fait grandir »*.
Louis, lui, nétait fier que dElle. Après chaque nouvelle publication, il venait me voir au lycée, sagitait sur sa chaise, se frottait les mains, me conseillant de relire certains passages, dy *« prêter une attention particulière »*. Puis il me fixait droit dans les yeux et demandait : *« Alors ? »* Et dans ce seul mot, il y avait tout : lémerveillement, lespoir, la peur de la critique, lamour, ladoration tout ce qui animait une âme jeune, à peine vingt ans.
Mais la mère de Louis, elle, détestait Élodie. Je ne sais pourquoi. Et elle a tout fait pour détruire cet amour. Avec subtilité, lentement, pour que ni Louis ni Élodie ne sen aperçoivent. Elle ne ma jamais pris pour allié : elle savait que je ne laiderais pas. Mais elle restait courtoise avec moi, presque trop. Comment ?
Imaginez quon vous serve un thé sucré, avec de la confiture, du sirop et de la glace. Et quon vous propose encore des bonbons. Et du miel. Avec le sourire. Cétait ça. Une fausse générosité, un piège doucereux.
Nos rares échanges avaient ce goût-là.
Bref, elle a réussi. Louis est parti étudier en Angleterre. À Oxford. Pour devenir avocat. Cest Élodie qui me la annoncé en premier. Elle est venue au lycée, le regard trouble, fixant un point au-delà de lhorizon, et ma dit cela dune voix brisée, comme une héroïne de Dostoïevski.
Puis elle a soupiré, affirmant que cela ne changerait rien : dès que Louis serait diplômé, ils se marieraient. *« Son départ est une bonne chose »,* a-t-elle ajouté, *« jai un contrat avec une maison dédition, et des dettes à lécole. Jaurai le temps de men occuper. »*
Et tout redevint calme.
Ils étudiaient chacun de leur côté, aux deux extrémités de lEurope : lui un peu à gauche, elle un peu à droite de Paris. Cest ce que disait Élodie, quand elle venait me voir. Mais ces visites se firent plus rares. Louis écrivait encore moins, trouvant la vie en Angleterre monotone.
Puis, un an plus tard, Élodie est revenue. Pour minviter à son mariage. Avec un camarade de promo. *« Il étudie la poésie »,* a-t-elle précisé, comme si cétait lobstacle majeur. Son regard ma averti : aucune question nétait permise. Alors je nai pas demandé. Parce que je savais déjà comment la vie fonctionnait.
Et voilà. Une autre histoire damour séteignait. Une fois encore, *« la raison des adultes lavait emporté »*. Une famille *« normale »* était née. Et bientôt, Louis en fonderait une autre.
Élodie nest plus jamais revenue. Elle a déménagé avec son poète. Louis non plus nest jamais repassé.
Cest tout.
Hier, je sortais du lycée après ma sixième heure. Mai, doux, lumineux, plein de jeunesse. Comme cétait beau Cest alors que Louis ma abordé. Il avait beaucoup vieilli, mais je lai reconnu aussitôt, après seize ans dabsence.
*« Bonjour. Je vous attendais Oui, tout va bien, merci Oui, je suis marié, deux filles. Le travail ? Jai mon cabinet. Mais Élodie Son mari est mort. Cela fait neuf jours aujourdhui. Elle est seule, avec sa fille Venez la voir, jai ma voiture. »*
Son regard ma averti : aucune question nétait permise. Alors je nai pas demandé. Parce que je savais déjà comment la vie fonctionnait.




