**Dix ans plus tard**
Je nai pas eu de chance en amour. À trente ans, jai divorcé après trois ans de mariage.
«Au moins, nous navons pas eu denfant, » disais-je à mes collègues. «Ça aurait été dur de labandonner.»
Je métais trompé sur Tatiana. Elle ne voulait pas de famille, seulement des sorties entre amies, des fêtes. Jétais tombé sous son charme, séduit par son énergie. Mais avec le temps, jai compris quelle était trop impulsive, trop insouciante.
«Étienne, tu pars en mission à Saint-Pierre, un village à cinquante kilomètres de Lyon, » ma annoncé lingénieur en chef. «Un mois, peut-être moins si tu ten sors vite. Tu es libre maintenant, sans attaches profites-en.»
Javais besoin de changer dair, alors jai accepté avec plaisir. À Saint-Pierre, on ma proposé :
«Vous pouvez loger à linternat, mais cest en rénovation. Sinon, il y a une petite maison près de la sous-station où vous travaillerez.»
«Non, les travaux, cest infernal, » ai-je répondu en riant. «Je préfère une chambre chez lhabitant. Qui sait, peut-être quon me fera de bons petits plats un homme seul, ça apprécie.»
On ma installé chez une veuve, une certaine Élodie. Une femme austère, peu loquace. Elle portait des robes noires jusquaux pieds, un fichu sur la tête, mais je devinais quelle était jeune. À première vue, javais cru à une vieille femme jusquà ce que je remarque la vivacité de ses gestes.
Nous vivions côte à côte, échangeant peu. Mais elle cuisinait divinement. Javais négocié les repas avec elle mieux que la cantine locale, et puis, payer lun ou lautres, quelle différence ?
«Dis-moi, Julien, » ai-je demandé un jour à mon collègue, «Élodie nest pas vieille, mais elle shabille comme une religieuse. Elle est pieuse ? Pourtant, je ne lai jamais vue prier.»
«Élodie ? Tu ne las jamais vue sans son fichu ?»
«Non. Le matin, elle est déjà couverte comme une nonne. On échange trois mots, cest tout. Mais le petit-déjeuner est toujours prêt, et les dîners un régal.»
«Ça compte, Étienne. Moi, ma Léa me nourrit même si je rentre ivre. Elle râle, me sermonne cest son rôle mais elle me sert toujours un plat chaud. Elle grogne, mais cest pour la forme Je la connais, ma Léa.» Ses yeux brillaient en parlant delle. Lamour, quoi.
«Je te comprends, Julien. Nous, les hommes, on a ce petit faible pour la bonne cuisine.»
Après un silence, jai demandé :
«Pourquoi cette question sur le fichu ? Il y a quelque chose ?»
«Rien de spécial. Elle a de beaux cheveux, quelle cache. Elle est jeune, mais elle se comporte comme une vieille.»
«Pourquoi ?»
«À cause du malheur qui la frappée. Elle et Mathieu, cétait un amour rare. Il ladorait. Ils se sont mariés jétais à leur mariage. Mathieu était mon cousin, presque un frère. Tout le monde les admirait. Mais ils nont eu quun mois ensemble. Un printemps, il a pris sa voiture pour rentrer plus vite. La neige fondait, la rivière était encore gelée Il a voulu couper par la glace. Elle a cédé. La voiture a coulé. On la retrouvé des jours plus tard, emporté par le courant.»
Jai sifflé entre mes dents.
«Quel gâchis Il a voulu gagner du temps.»
«Cinq kilomètres de plus par le pont Mais non, il a pris le risque.» Julien a haussé les épaules. «Depuis, Élodie sest enfermée dans son deuil. Elle doit avoir vingt-huit ans maintenant.»
Le soir, en rentrant, jétais songeur. En entrant, jai eu le souffle coupé : Élodie, dos à moi, brossait ses longs cheveux sombres. Ils cascadaient en vagues sur son dos. La porte a grinçé. Elle sest retournée je nai pu prononcer un mot. Elle était dune beauté saisissante, ses boucles encadrant un visage délicat.
«Oh !» sest-elle exclamée, rattrapant vite ses cheveux en un chignon avant de remettre son fichu, cachant son front.
«Élodie pourquoi cacher une telle beauté ? Et vous êtes si jeune. Je vous imaginais à cause de ces vêtements.»
«Jai fait une promesse.»
Elle est sortie vers la cuisine. Je lai suivie après mêtre lavé les mains. Elle mettait la table. Après cela, elle est devenue encore plus distante. Moi, je ne tenais plus en place, cherchant comment lui parler.
Un soir, je suis rentré avec un bouquet de coquelicots. En la voyant dans le jardin, je les lui ai tendus.
«Pour vous. Ne refusez pas aujourdhui, cest mon anniversaire.»
Elle a souri, légèrement.
«Merci. Vous mauriez prévenue, jaurais préparé un gâteau.»
«Inutile.» Jai sorti de mon sac une bouteille de vin, une tarte et deux tablettes de chocolat. «Célébrons.»
Elle a dressé la table. Jai servi le vin. Elle a trempé ses lèvres dans son verre avant de le reposer.
«Je ne bois pas, ne men veuillez pas.»
Sa voix était douce, presque murmurée.
«Élodie, profitez de cette occasion pour parler. Je sais un peu Parfois, mettre des mots sur la peine, ça soulage.»
Silence. Alors jai parlé de moi.
«Ma vie na pas été simple non plus. Après larmée, jai été gravement malade. Longue convalescence. Ensuite, mariage raté. Jai cru à lamour, mais nous étions trop différents. Elle ne voulait pas denfants Je nai pas su le voir à temps.»
Elle mécoutait, attentive. Puis elle sest confiée.
«Je laime toujours, mon Mathieu. Le destin me la donné, puis repris trop vite. Je nai même pas eu le temps de savourer notre bonheur. Sur sa tombe, jai promis de ne vivre que par le souvenir.»
«Élodie la mémoire est précieuse, mais la vie ne nous est donnée quune fois.»
Elle a hoché la tête.
«Je sais. Mais je ne peux rompre ma promesse Vous, vous êtes quelquun de bien. Vous serez heureux un jour.»
Quelques jours plus tard, ma mission sest terminée. Je suis parti le cœur lourd. Élodie na rien laissé paraître. Juste un :
«Adieu, Étienne. Soyez heureux.»
Dix ans ont passé. Je ne lai pas oubliée. Elle hantait mes nuits. Je ne regardais même plus les autres femmes. Puis, peu à peu, le temps a fait son œuvre. Je ne me suis jamais remarié.
Un été, revenant de vacances, jai vu le panneau pour Saint-Pierre.
«Y aller ? Ne pas y aller ?»
Jai pris la route. Le village avait changé la route était goudronnée maintenant. Devant la maison dÉlodie, mon cœur battait. Un nouveau portail, des fleurs Peut-être ne vivait-elle plus là ? Un chien me fixait, silencieux.
Jallais repartir quand une voix ma arrêté :
«Vous cherchez quelquun ?»
Je me suis retourné. Cétait elle. Plus belle encore







