Chère Maman, ton astuce sur ma générosité ma donné une idée : jai refilé ton service à thé à tante Raymonde.
Maman, tu mas toujours reproché mon égoïsme, répondit la jeune fille, malicieuse. Alors jai pensé à faire plaisir avec ton bien !
Depuis sa tendre enfance, Amélie avait compris que rien ne lui appartenait vraiment. Sa mère, Élodie Dubois, avait ce tic exaspérant doffrir les affaires de sa fille dès quelle rendait visite à quelquun.
Maman, où est passé mon nounours ? senquit Amélie, soupçonneuse.
Ma chérie, la petite voisine est si triste depuis son rhume Je me suis dit quun ours en peluche égayerait sa chambre. On ten achètera un autre, promis ! expliqua Élodie en lissant les boucles de sa fille.
Amélie contempla lespace vide sur son lit, puis sa mère, et sentit une larme lui échapper. Elle adorait ce nounours.
Mais pour Élodie Dubois, lapprobation des autres comptait plus que le chagrin de sa fille.
Arrête tes simagrées, on ne garde pas tout pour soi, grogna-t-elle avant de lenvoyer réviser ses leçons.
En grandissant, ce furent ses livres, ses pulls, même ses chaussures qui disparaissaient subrepticement.
Au début, Amélie se persuadait que sa mère agissait par altruisme, et quelle était effectivement une égoïste.
Mais un jour, elle comprit que la générosité dÉlodie sarrêtait là où commençaient ses propres affaires. Une amertume tenace grandit en elle.
Je dîne chez tante Sophie, je rentrerai tard, annonça un soir Élodie en attrapant le manteau de sa fille.
Tu sors avec mon blouson ? sesclaffa Amélie, amusée.
Bien sûr que non, il est trop petit pour moi ! ricana sa mère, gênée.
Alors pourquoi le prends-tu ? questionna-t-elle, le sourcil froncé.
La cousine de Sophie en a besoin, le sien est troué et
Et moi, je dois grelotter ? coupa Amélie, stupéfaite.
Le printemps arrive, tu survivras ! Sinon, prends le mien, bredouilla Élodie.
Amélie la dévisagea, sentant la colère lui monter aux joues.
*Pourquoi toujours mes affaires ? Pourquoi jamais les siennes ?*
Cette fois, elle ne se laissa pas faire. Dun geste vif, elle reprit son blouson.
Maman, ça suffit ! Si tu veux jouer à la bonne samaritaine, commence par donner TON manteau !
Élodie la fixa, perplexe, comme si cette logique lui échappait. Puis elle claqua la porte sans un mot.
Victorieuse, Amélie raccrocha son veste, soulagée. Mais le lendemain, rebelote : Élodie lempocha prestement avant quelle ne puisse protester.
Les larmes aux yeux, Amélie réalisa quelle ne retrouverait la paix quen quittant ce nid de kleptomanie maternelle.
À force de travail, elle décrocha une place en résidence universitaire. Même sa chambre minuscule, partagée avec deux colocataires, lui parut un havre de sécurité.
Les années passèrent. Diplôme en poche, Amélie sinstalla dans son propre appartement. Elle rendait visite à sa mère par devoir, mais gardait un œil sur ses affaires.
Lors dun déjeuner familial, Élodie repéra un jean neuf dans la penderie.
Amélie, je vais le donner à ta cousine Lucie, il lui ira parfaitement ! déclara-t-elle, triomphante.
Pas question ! Cest MOI qui lai payé ! semporta Amélie.
Quelle radinerie ! Tu nas vraiment pas changé, ronchonna Élodie.
Cest ça, donne MES fringues, ça ne te coûte rien, rétorqua-t-elle, sarcastique.
Élodie pinça les lèvres et partit sans un mot.
Amélie ourdit alors sa vengeance. Lanniversaire de tante Raymonde approchait loccasion rêvée.
La veille, elle subtilisa discrètement le service à café en argent que sa mère chérissait tant.
OÙ EST MON SERVICE ? hurla Élodie en découvrant le vol.
Oh, jai pensé à faire un cadeau comme toi, maman ! répondit Amélie, innocente.
Tu navais pas le droit !
Et mes nounours, eux, tu avais le droit ?
Élodie, bouche bée, resta sans voix. Puis elle explosa :
CEST MOI QUI AI TOUT PAYÉ POUR TOI !
Papa a offert ce service, donc techniquement, cest mon héritage que jai partagé, répliqua Amélie, impertinente.
La dispute fut si violente quÉlodie ne lui adressa plus la parole pendant des mois.
Mais au réveillon du Nouvel An, le téléphone sonna.
Allô ma chérie Tu passes manger des crêpes ?
(La morale ? La générosité, cest comme le camembert : cest meilleur quand cest le tien quon partage.)






