LE LIEU DE RENDEZ-VOUS EST SACRÉ.
Amélie avançait lentement le long de l’étang, se rapprochant de l’endroit où ils devaient se retrouver. Elle était certaine qu’il ne viendrait pas, mais une lueur d’espoir persistait malgré tout dans son cœur.
Un vent glacial et mordant semblait vouloir l’en empêcher. Il s’infiltrait sous son manteau, lui glaçant les os, comme pour la raisonner et la ramener vers son appartement bien chauffé.
Oui, les chances que ce rendez-vous, fixé vingt ans plus tôt par le petit Théo, alors âgé de dix ans, se concrétise, étaient infimes. Trop d’eau avait coulé sous les ponts depuis.
Et s’il s’en souvenait ?
Une fois encore, ses pensées la ramenèrent vers ce passé lointain. Les souvenirs les plus vifs de son enfance défilèrent devant ses yeux, aussi nets que si tout cela s’était passé la veille.
Leurs courses folles *”du pont à l’îlot”*, les parties de chat, de cache-cache, les chardons accrochés à sa robe, les genoux écorchés de Théo, toujours en sang
Son compagnon d’aventures intrépide accumulait tant de bosses et d’égratignures qu’Amélie se demandait parfois s’il ne le faisait pas exprès. Il arborait toujours un sourire satisfait lorsqu’elle pansait soigneusement ses blessures.
Un jour, assise au bord de l’étang face à l’îlot pittoresque où poussait un arbre solitaire, Amélie observait Théo s’agiter comme un fou. Il gambadait, faisait le pitre, avant de glisser et de tomber dans l’eau avec un grand plouf.
*À quoi ressembleras-tu dans vingt ans ?* fit-elle, secouant la tête avec reproche. *Plus sage, ou toujours aussi tête brûlée ?*
*Aucune idée*, répondit-il en haussant les épaules, tout en regagnant la rive. *Mais pour toi, cest clair. Tu seras médecin. Une très bonne médecin.*
*On verra bien*, murmura Amélie. *Je ny ai même pas encore réfléchi*
C’est alors que l’idée géniale frappa Théo.
*Si on se retrouvait ici, dans vingt ans, exactement au même endroit ?* sexclama-t-il, rayonnant. *Retiens bien : le 20 avril 2022, à quinze heures pile, face à l’îlot. Comme ça, on verra ce que nous sommes devenus.*
*Daccord*, rit Amélie. *Marché conclu. Mais pas question de changer lheure ou le lieu, sinon on sy perdra !*
À partir de ce moment, ils partagèrent un secret. De temps en temps, l’un ou l’autre vérifiait, sur le ton de la plaisanterie, si l’autre se souvenait encore du rendez-vous. La date s’était gravée en eux pour toujours.
Les années passèrent. Leur amitié d’enfance commença doucement à se transformer en quelque chose de plus profond. De plus en plus souvent, Amélie surprenait le regard de Théo, où l’espièglerie habituelle laissait place à une expression pensive, presque adulte.
Mais à la fin de la troisième, le père de Théo, ingénieur militaire, fut soudain muté sur une base isolée en Guyane, où même les communications étaient impossibles. Ainsi, Théo et Amélie se séparèrent.
Lors de leur dernier au revoir, tous deux restèrent silencieux. Théo, visiblement contrarié, chercha longtemps ses mots avant de lâcher une blague maladroite :
*Noublie pas, hein 2022. Le lieu de rendez-vous est sacré.*
Les premiers temps, Amélie ressentit un grand vide. La vie lui semblait terne, dénuée de sens. Pour s’en sortir, elle décida de quitter le lycée et d’entrer directement en école dinfirmière.
Pourquoi infirmière ? Elle ne savait pas trop. Peut-être parce que Théo l’avait prédit. Mais cela n’avait plus d’importance.
Le changement denvironnement, les nouvelles rencontres la ramenèrent à la vie. Elle se plongea dans ses études, sinvestissant pleinement dans sa vocation.
École, université, spécialisation Dix ans sécoulèrent. Maintenant, elle travaillait depuis trois ans dans une clinique privée. La prédiction de Théo sétait réalisée.
*« Une professionnelle accomplie, mais une vie sentimentale en suspens »*, songea Amélie en frissonnant sous le vent. Elle jeta un coup dœil à sa montre : quinze heures moins cinq. Elle serait à lheure.
Malgré lattente probable d’une déception, son cœur battait plus vite à mesure qu’elle approchait du lieu de rendez-vous.
L’îlot apparut enfin. Sur le sentier longeant l’étang, seuls quelques promeneurs courageux affrontaient le froid. Qui d’autre irait se balader par un temps pareil ?
Soudain, son cœur fit un bond, puis semballa. Un homme en treillis et casquette militaire était assis sur la berge, contemplant lîlot avec curiosité.
*Théo ?* murmura-t-elle, presque sans voix.
Lhomme se retourna brusquement et se leva. Non, ce nétait pas Théo, mais un inconnu.
Une vague de désillusion lenvahit.
*Vous êtes Amélie ?* demanda le soldat avec un sourire.
Elle hocha silencieusement la tête.
*Désolé, Théo na pas pu venir. Il est en mission, loin dici. Il ma demandé de vous dire quil na jamais oublié ce rendez-vous. Dès quil reviendra, il vous retrouvera.*
Son cœur se remit à tambouriner, comme frappé par de petits marteaux. *Il s’en souvient ! Il s’en souvient !*
Elle ouvrit son sac, en sortit une carte de visite et la tendit au soldat.
*Prenez ça. Pour quil me trouve plus facilement. Et dites-lui que je lattendrai. Aussi longtemps quil faudra.*
*Je lui transmettrai*, répondit-il gravement. *Pour lui, c’est très important en ce moment.*
Puis il lui fit un bref signe dadieu et séloigna dun pas pressé vers larrêt de bus.
Amélie resta immobile, le suivant des yeux, insensible au vent glacial qui la transperçait. Une douce chaleur sétait répandue en elle.
Elle lattendrait. Elle lattendrait, cétait certain. Le lieu de rendez-vous était sacré.






