L«pomme» de la discorde
Le mari nest jamais allé rendre à la maternité, pas même un coup de fil. Cest la mère de Mélisande qui a récupéré le bébé, discrètement, sans cérémonie.
Mélisande sétait préparée mentalement à ce scénario, mais ça reste blessant: pas tant pour elle, elle sest habituée aux petites piques pendant la grossesse, mais surtout pour le petit garçon tant attendu, qui se retrouve accueilli dans ce monde avec une froideur inattendue.
Jusquau bout, elle espérait que son époux poserait les yeux sur son fils, que son cœur se troublerait, quil sentirait le lien du sang et verrait en lui la continuité de luimême mais le mari na même pas daigné le regarder.
Ils vivaient ensemble depuis douze ans, on pouvait dire «heureux comme tout», âme à âme. Du moins, elle en était convaincue.
Ils avaient une différence dâge de quinze ans, mais cela ne les dérangeait jamais. Mélisande a rencontré Léon dans le service de planification économique de la société où elle venait dêtre embauchée après lUniversité. Léon, veuf dun mariage raté et sans enfants, la entourée dattention, de soins, de galanteries, et ils se sont mariés rapidement. Elle nen croyait pas ses yeux: quel homme! Intelligent, travailleur, gentil, beau et dune justice implacable.
Le petit défaut de son caractère jetait toutefois une ombre sur la vie de Mélisande. Au fond delle, elle pressentait que son sens aigu de la justice le faisait ressembler plus à un querelleur quà un mari modèle, mais il était trop tard pour le «reéduquer».
Il ne tenait pas à un poste longtemps: parfois les relations avec le chef se détériorent, il se montre insolent envers nimporte qui, dautres fois il refuse dexécuter des exigences quil juge excessives. Il passait dun emploi à lautre, parfois sans travail pendant des mois, tandis que Mélisande, fidèle à la même entreprise, était devenue vicedirectrice du service, ses euros suffisaient à tout.
Mélisande voulait un enfant depuis longtemps, mais rien ny venait. Les médecins affirmaient que le couple était en pleine forme, pourtant aucune petite grâce. Elle était au bord du découragement quand, miracle, la grossesse est arrivée!
Elle rayonnait en annonçant la nouvelle à Léon. Sa réaction la littéralement mise à terre. Dun ton presque moqueur, il a déclaré quil navait plus besoin de ce bébé, quà cinquante ans il ne voulait pas jouer les «papajeune» et quon ne devait pas lui mettre ce fardeau sur le cou.
«Je veux une vieillesse tranquille. Et puis, tu as pensé à nos finances? Tu réalises que tu nous condamnes à la pauvreté? Je ne gagne pas assez pour tout subventionner. Courir après des jobs à la pelle nest plus mon âge,» a-t-il continué.
Léon a donné à Mélisande le choix: si elle gardait lenfant, il la quitterait sans hésiter, puisquils vivaient dans son appartement.
Mélisande a été anéantie. Après tant dannées à ses côtés, entendre cela était un choc. Elle avait déjà remarqué son aversion pour les enfants, mais jamais elle naurait imaginé une telle réaction à la naissance de son propre fils. Cétait la goutte deau qui a fait déborder le vase.
Elle a tenté, en vain, de le faire changer davis. Ses remarques incessantes sur la «bêtise des femmes», son plaisir malsain à la voir mal en point, «cest de ta faute», lont épuisée.
Sa mère, veuve, habitait seule, et Mélisande a emménagé chez elle. Léon a disparu de sa vie comme sil navait jamais existé, ne rappelant plus, ne venant plus. À la veille de laccouchement, elle a reçu une convocation judiciaire: le mari avait déposé le divorce. Le contentieux a été suspendu, mais la procédure lattendait.
Mélisande na jamais regretté davoir désobéi à son mari et davoir mis au monde son petit garçon. Sil veut une vieillesse paisible, quil lait; elle, encore jeune, peut élever son fils.
Voilà une histoire où lenfant est devenu la «pomme» de la discorde. On dit souvent que les enfants renforcent le couple, mais il arrive que ce soit tout le contraire.







