Nous resterons chez vous quelques mois, dit mon mari en même temps que sa mère. Alors je préviendrai le commissaire, répondis-je.
Personne nenlèvera votre appartement ? Vraiment ? Et quand votre exmari apparaît à votre porte, sa mère à ses côtés, les valises en main, prétendant avoir tout droit de sy installer Que faitesvous ? Souriezvous et vous écartezvous, ou puisezvous la force de claquer la porte en plein visage de leur insolence ?
Clémence se souvenait du dernier jour où Sébastien était parti. Cétait un mardi ordinaire ; elle préparait le dîner dans sa petite cuisine. Il avait simplement rangé ses affaires dans un sac et déclaré : « Jen ai assez, cest fini pour moi. »
Il ne fit pas claquer la porte, ne cria pas. Il séclipsa en silence, comme sil seffaçait de sa vie, avec sa mère.
Sébastien et Madame Lemoine formaient deux moitiés dune même pomme. Sa mère avait toujours compté plus que quiconque pour lui. La bru était, à ses yeux, une gêne passagère. « Ta façon de tenir le foyer laisse à désirer, mon fils, » lui lançaitelle lorsquelle venait. « Une famille sans enfants nest pas vraiment une famille, » répétaitelle bien quelle nait jamais souhaité de petitsenfants. Elle ne voulait que son fils à ses côtés, constamment, comme un amour maternel.
Treize ans dunion se dissipaient sans trace.
Dans les premiers mois qui suivirent son départ, Clémence guettait un appel, un message, nimporte quoi. Puis elle cessa dattendre ; étrangement, cela devint plus facile.
Après une année de solitude, elle shabitua au silence, à son propre rythme, au fait que nul ne plisse le nez devant son parfum préféré, que personne néteigne sa musique à michant. Aucun regard ne se porte sur chacun de ses gestes.
Au début, elle se réveillait avec un vide. Puis elle comprit : ce nétait pas le néant, cétait la liberté. Petit à petit, elle se maquilla chaque matin, non pour quelquun dautre, mais pour elle. Elle acheta des coussins colorés, accrocha une toile dune femmetigre que Sébastien avait qualifiée de « sans goût ».
Et elle apprit à aimer sa nouvelle vie, à saimer.
Après le mariage, Sébastien assurait que tout allait bien, que ce nétait que pour eux deux. Mais dès quils rendaient visite à des amis avec des enfants, il changeait. Dabord il jouait, riait, puis se taisait.
Le soir, ils dormaient dos à dos, sans câlins, sans baisers. Un jour, Clémence suggéra : « Et si on adoptait ? » Il secoua la tête : « Je ne veux pas lenfant de quelquun dautre. » Un mur invisible séleva entre eux, non pas à cause de disputes, mais de silences. Chaque soir, dans le même appartement, à la même table, dans le même lit, ils séloignaient infiniment.
À luniversité, elle avait renoncé à porter une grossesse, craignant de ne pas pouvoir concilier études et bébé. Elle le regrettait chaque jour, surtout lorsquelle apprit quelle ne pourrait jamais devenir mère.
Un dimanche soir, un coup retentit à la porte. Clémence venait de sortir de la douche, enveloppée dune grande serviette. Dimanche, son jour, celui où elle se permettait dêtre simplement femme, pas professeure, pas autre chose, un masque facial sur le visage, des douceurs à la main.
Elle enfila son peignoir, ouvrit la porte et resta figée, incrédule.
Là, debout, Sébastien, plus mince, une coupe de cheveux neuve, derrière lui Madame Lemoine, le visage triomphant, deux valises énormes à leurs côtés.
« Salut, » lança Sébastien, lœil parcourant Clémence de la tête aux pieds. « Tu as lair en forme. »
Elle serra instinctivement son peignoir. Son regard était froid, évaluateur, comme sil se sentait en droit.
« Lappartement de maman a eu une fuite, on a inondé, les travaux prendront deux semaines, peutêtre un mois. On doit sécher, refaire les sols. On va rester chez toi. Après tout, tu es seule, lappartement est presque partagé. Nous sommes, en fait, mari et femme. »
Un an sans appel, sans lettre, et il se tient maintenant sur son seuil comme sil était parti hier.
« On ne restera pas longtemps, » ajouta Madame Lemoine. « Deux mois tout au plus, puis on partira. Ça ne te dérange pas, Clémence ? »
« Taïchka, » prononçaelle pour la première fois depuis treize ans un surnom affectueux. Cela effraya Clémence plus que tout.
Une partie delle, toujours obéissante, voulait dire « oui, entrez ». Une autre, qui avait appris à vivre seule, séveilla.
« Non, » déclara Clémence.
« Quoi ? » demanda Sébastien, comme sil nentendait pas.
« Jai dit non. Vous nhabitez pas ici. »
Madame Lemoine savança, se glissant presque entre Clémence et lentrée.
« Mais questce que ce regard, mon chéri ? Tu crois quon vient quémander à ta porte ? On a une force majeure, on na nulle part où aller. Et puis, tu lui dois tant, Sébastien, il ta prise après tes problèmes que dautres nauraient pas acceptés. »
« Sébastien, dégage ton pied, » força Clémence, les dents serrées, poussant son poids contre la porte. « Je ne plaisante pas. »
« Allez, venez, ce nest rien, on ne reste quun mois ou deux, ce nest pas la fin du monde, faites place, ma petite. »
Il tenta de pousser son épaule ; elle recula.
« Essaie juste de me toucher. »
Madame Lemoine profita du moment, se fraîcha le passage, traînant ses valises.
« Quelle performance, ma fille ? » sifflat-elle, scrutant le couloir. « Le mari est rentré et tu joues à la sorcière. Et cette odeur il faut aérer. »
Clémence sentit ses joues senflammer de colère et de honte. Elles avaient osé envahir son chezelle et se permettre de se plaindre!
« Sortez, tout de suite! » hurlatelle. « Cest mon appartement! À MOI! Vous ny avez rien à faire! »
« Calmezvous, » ricana Sébastien. « Vous allez réveiller les voisins. On restera deux mois, personne ne vous enlèvera votre »
« Oui, ma chère, » ajouta Madame Lemoine, enlevant son manteau. « Pas besoin dhystérie, serveznous du







