Ne te prive pas…

Je ne comprends pas comment tu peux, la tête à lenvers, tomber amoureuse? Oublier ton mari, tes enfants? Cest irresponsable,! sexclama Romain, outré par mon insouciance.
Romain, je sais ce que je dis avec la tête, mais mon cœur joue sa propre mélodie. Il ny a plus personne comme mon Théodore. Jaime, et cest tout!je roulais des yeux dun air las.
Romain haussa les épaules, perplexe :
Calme-toi, Clémence! Pense à ta famille, ma petite girouette.
Romain, ne me fais pas la leçon,lancé-je, irritée.Assure-toi que rien de tel ne tarrive, alors on pourra reparler.
Avec moi? Dieu nous garde! jamais!
Romain croisa les doigts avec une précision presque cérémoniale.
Ne jure pas sur le feu du ciel

Romain avait, jadis, figuré parmi mes amants. Lui, marié ; moi, épousée. Nous partagions une liaison discrète, sans feu ni reproches déchirants. Une rencontre chaque semaine, ni lun ni lautre nosant rompre nos foyers. Un passetemps agréable, rien de plus.

Ce duo dura trois années. Puis, comme un éclair dorage brûlant, une passion inattendue sinfiltra dans ma vie, renversant tout. Aucun jour paisible. Tout était à lenvers.

Comparé à Théodore, Romain paraissait une pâle imitation de machiste. Avec Théodore, tout éclatait en fragments, en flammes, en tourbillon. Il était le vent glacial dont je navais besoin que dun ouragan qui balayerait tout sur son passage.

Je me souviens que Romain soffensa un jour :
Quaije été, Clémence, pour toi?
Comment expliquer à un ancien amant quil nest quune brise fraîche alors que jai besoin dun cyclone ?

Nous finîmes par épouser Théodore. Sans lui, je ne pouvais respirer, vivre. Javais limpression davoir atteint mon but. Mais soudain, la nostalgie de Romain revint. Avec lui, tout était simple, serein, stable.

Théodore, en revanche, était imprévisible : il partait pour toujours, puis revenait, implorant le pardon à genoux ; il mélevait aux cieux, puis me foudroyait de mots durs. Un nuage sombre sabattit sur mon âme.

Je composai Romain, que je navais pas vu depuis cinq ans :
Salut, cher homme de famille! On se retrouve, on papote?
Romain accepta à contrecoeur :
Clémence? Daccord, à bientôt

Il mattendait dans le parc, une rose bordeaux à la main. «Regarde, il se souvient de la couleur de mes roses préférées». Nous fîmes un détour par notre vieux café du Marais.

Raconte, Romain, quoi de neuf?je demandai, arrivant de loin. Javais en tête de passer du temps ensemble.
Tu te souviens, Clémence, de lamour hors du commun dont je tai parlé? Eh bien, il marrive la même chose. Jai rencontré une fille irrésistible, envoûtante. Tu y crois?ses yeux silluminèrent.
Vraiment?je répliquai, méfiante.
Je suis sérieux. Six mois déjà que je suis heureux avec elle. Jen suis étonné moimême. Comme un gamin qui aurait trouvé un trésor, je veux crier au monde entier cette soudaine passion.
Cest à cause du divorce?aije demandé, logique.
Je ne sais pas encore. On verra. Tu as un conseil?Romain, les oreilles tendues, semblait écouter le vent.
Comme on dit, le produit se vend; lesprit souvre Romain, je te suggérerais doffrir des fleurs à ta femme, dorganiser un dîner aux chandelles, doublier tes caprices. Sinon, tu finiras à mordre tes coudes, comme moi.
Tu regrettes?Romain haussa les sourcils, surpris.
Pas du tout. Mais croismoi, il serait plus sage de rompre ce lien illicite. Tu me diras merci plus tard. Ces unions parallèles ne sont pas pour tout le monde. Mais fais comme bon te semble, cest ta vie.

Je mapprêtais à partir quand il me déposa un baiser froid sur la joue.

Je ne jalousais pas Romain pour cette inconnue. Jétais sûre quil senvolerait comme un oiseau, laissant derrière lui un sillage de surprise. Javais toujours vu Romain comme un homme pragmatique, incapable dactes impulsifs. Et voilà quil se perdait dans une passion éclatante, presque mystique.

Un an plus tard, je le croisai par hasard dans le métro.
Clémence! Jai tant rêvé de te voir! sexclama Romain, me cédant son siège. Installetoi, tu as un moment pour moi? Il était prêt à danser autour de moi.
Bien sûr, Romain. Quoi de neuf?je linterrogeai, intriguée. Tu tes séparé?
On va dans un café, Clémence? Ou tu es pressée? Romain me tira la main vers la sortie du wagon.

Nous entrâmes dans le petit bistrot du coin.
Clémence, je veux que tu reviennes à moi,me ditil, les yeux fixés sur les miens.
Arrête tes bêtises!je balayai dun geste.
Clémence, je ne plaisante pas. Jai rompu avec cette fille. Cétait une flamme passagère, pas un vrai amour. Elle était exigeante, une coquille vide.
Romain, je suis mariée une seconde fois. Pourquoi chercher des aventures? Cest toujours lautre bateau qui semble plus rempli. Assez! Je ne veux plus empiler les péchés. Il ne reste que lamertume de ces passions.
Tu as bien fait de retourner à la famille. La famille, cest le port sûr de chaque âme. Elle doit exister, tu comprends?Je me demandais si je devais tenseigner la sagesse
Romain, comme sil parlait à lair, ne sembla pas mentendre.
Clémence, je tattendrai.
En vain. Nous ne serons plus amis. Nattends rien.

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Ne te prive pas…
Sept jours avant minuit Lundi soir, dans une petite ville de province, on a encore coupé l’eau chaude. Pas pour tout le monde, seulement pour quelques immeubles près du marché, mais dans les conversations, on aurait dit qu’on avait bouché la Seine. Au kiosque à pain on râlait, dans la file pour les clémentines on commentait, dans le bus on débattait à qui les tuyaux étaient les plus vétustes. Il n’y avait toujours pas de neige, l’asphalte luisait de taches humides, et les guirlandes suspendues rue du Commerce paraissaient accrochées beaucoup trop tôt. Madame Tamara Ferraud ferma la porte de son rayon derrière la cliente et se massa le bas du dos. Au rayon “Tricotages”, il faisait lourd, même si le froid s’infiltrait par un jour entre le châssis et le rebord. Sur les cintres pendaient des pulls avec des rennes, de grosses chaussettes, des pyjamas avec “Bonne Année” en anglais et d’autres expressions dont elle ignorait la signification. Au-dessus du comptoir, une ampoule grésillait, comme si quelqu’un fredonnait doucement dans le coin. Il restait vingt minutes avant la fermeture. Tamara comptait déjà la caisse dans sa tête, s’imaginant chez elle, mettant la bouilloire en marche devant la fenêtre et appelant son fils. Cela faisait presque deux semaines qu’ils ne se parlaient plus, depuis une dispute au sujet de l’argent et de son nouveau travail. Il avait dit qu’il ne pouvait plus aider, qu’il avait un prêt immobilier, qu’elle devait “penser à l’avenir”. Elle avait répondu sèchement, puis encore plus. Depuis, son numéro s’affichait dans le répertoire comme celui d’un inconnu. Une nouvelle cliente entra, capuche et bouton manquant. — Ce serait pour des chaussettes, dit-elle, essuyant quelques gouttes sur son épaule. Pour mon mari. Il les use toutes, ces hommes-là… — Les maris, c’est toujours pareil, sourit Tamara, par routine. Là-bas, la laine est en promo. Tandis que la cliente fouillait les sachets, le téléphone vibra dans la poche de la blouse. Tamara le sortit, regarda l’écran et se figea. Numéro inconnu, mais un indicatif bien d’ici. — Prenez plutôt ceux-là, répondit-elle machinalement à la cliente. Ils partent bien. La femme acquiesça, cherchant son porte-monnaie. Le téléphone vibrait toujours. — Excusez-moi, murmura Tamara. J’en ai pour une seconde. Elle s’isola, appuya sur la touche verte. — Allô ? — Bonsoir… c’est le magasin “Tricotages” au marché ? — Oui. — C’est que… j’ai acheté chez vous un pull la semaine dernière, bleu, à losanges. On m’a dit qu’on pouvait échanger, si besoin. Mais il est… un peu court. J’ai noté le numéro du ticket, mais j’ai peut-être inversé un chiffre, je suis bien tombé chez vous ? Tamara regarda le pull bleu sur le comptoir, soigneusement plié. — Nous en avons, répondit-elle. Vous n’avez pas dû vous tromper. — Vraiment ? Je croyais avoir mal composé. J’ai pris le numéro sur le ticket, il y avait une tache dessus… sept ou un, je savais plus. — Passez demain, on ferme à dix-huit heures. On verra ce qu’on peut faire. — Merci. Ma femme n’ose pas avouer qu’elle s’est trompée de taille. Elle raccrocha, revint à la cliente, encaissa. Quand la dernière porte claqua, Tamara fixa longtemps son téléphone. Elle composa le numéro de son fils, garda le doigt sur la touche verte… puis rangea le portable. “Demain”, pensa-t-elle. “Demain, il sera temps.” Au même moment, la ligne 3 du bus passait devant le marché. Au volant, Monsieur Nicolas Petit, cinquante-sept ans, connaissait chaque nid-de-poule du quartier. Il aurait préféré la neige cette année, non pour les embouteillages, mais pour la lumière des lampadaires dans la poudreuse. Prochaine station, une femme en bonnet à pompon et un sac de la boulangerie “Chez Sylvie” montèrent, suivis d’un ado, puis d’un homme âgé à canne. — Les tickets, s’il vous plaît, lança Nicolas, sans hausser le ton. Monnaie, cartes, tickets. L’odeur des clémentines se mêlait à celle du tissu mouillé. Une voix derrière demanda si le bus allait jusqu’à la gare. — Oui, jusqu’au bout. Un message du régulateur s’afficha : “À partir de demain 7h, nouveau planning. Passe prendre la feuille.” Il soupira. Encore se lever plus tôt. À la station “Médiathèque”, il reconnut la silhouette d’une femme — Tatiana, son ex-femme, qu’il n’avait plus vue depuis des années, à part lors de rares baptêmes ou communions. L’hiver, la ligne 3, la fin décembre : la vie suivait ses détours. Dans la bibliothèque, Tatiana Chevalier, responsable du prêt, posait son sac lorsque sa collègue lui signala que l’ordinateur avait gelé alors que les lecteurs rapportaient leurs livres. En dépannant, Tatiana trouva dans un ouvrage une vieille photo : un garçon de huit ans en luge, un homme en bonnet derrière lui, un sourire familier — une parenté de regards avec Nicolas, autrefois. Dans le groupe Facebook local, une discussion éclatait : un paquet de jouets oublié dans le bus, retrouvé et restitué par erreur… ou bien, juste au bon moment, à celui qui, par miracle, devait le recevoir. Le lendemain, Tamara reçut l’homme au pull. Pendant qu’elle cherchait la bonne taille, il lui remit un papier avec quelques conseils sur les téléphones vieillissants, et elle sourit, soudain décidée à appeler son fils pour la première fois depuis des jours. Les excuses mutuelles coulent plus facilement autour du choix d’un forfait que sur de vieilles querelles. Troisième jour, la neige tomba enfin sur la petite ville. Le bus numéro 3 patinait près de la bibliothèque où Tatiana repartait en repensant à la vieille photo. À la question de savoir si elle allait poster une annonce, Nicolas lui dit : “Les gens doivent se souvenir qu’ils ont eu quelque chose.” Elle proposa, il accepta. Ce soir-là, la photo trouva sa propriétaire, reconnaissante en larmes. “C’est la dernière photo de mon mari et mon fils ensemble. Monsieur est décédé l’an passé.” Tatiana lui tendit l’image et murmura ce qui est parfois tout le réconfort qu’on peut donner : “Parfois, ce qui part revient. Même si on croyait que c’était perdu.” Au fil des jours, la petite ville changeait imperceptiblement. Marché enneigé, odeurs de mandarine et de pâté en croûte. Au hasard des files d’attente, des numéros mal composés tissaient de nouveaux liens : une inconnue conseillée d’être honnête avec sa mère pour le Nouvel An, un cadeau retrouvé, des excuses murmurées, une invitation à passer à la bibliothèque. À l’aube du 31 décembre, tout le monde se préparait. Tamara attendait son fils, Nicolas relisait une vieille lettre jamais envoyée, Tatiana posait entre deux livres la copie d’une photo retrouvée. Sur la place, inconnus et voisins étaient réunis, frappés parfois par la magie discrète des coïncidences. Au passage du Nouvel An, alors que Paris s’embrase, que les bulles claquent et que les souhaits croisés flottent, dans cette ville ordinaire où il y a sept jours encore il n’y avait ni neige, ni eau chaude, ni attente de miracle, chacun se couchait avec ce sentiment étrange — qu’il s’est produit quelque chose. Rien d’immense, rien d’éclatant, mais un léger déplacement de l’ordre du monde, un fil tendu entre inconnus. Sept jours avant minuit, dans cette petite ville française, on s’est contenté d’un peu de chaleur retrouvée, de mots attendus et d’un espoir discret — et cela valait bien une nuit blanche sous la neige.