Reine sous contrat

Cher journal,

Il marrive parfois de penser que tout sest enfin stabilisé: le travail avance, les collègues me respectent, les patients retiennent mon nom. Puis la vie me réserve un nouveau virage qui ne fait que me laisser un soupir dexaspération: pourquoi encore?

Après l«Externat» où Mireille a fait ses premiers pas dans la médecine américaine, et le «Docteur, jai la nausée!», où les journées de consultation se sont révélées un mélange dabsurdité et de fatigue, vient le temps dun nouveau chapitre: «La Reine sous contrat». Et devant nous sannonce la «Résidence», où la médecine impose ses propres règles: sévères, mais justes, parfois même drôles.

«Cette histoire peut se lire seule; vous pouvez commencer ici même si vous navez pas vu les précédents chapitres.»

**La Reine sous contrat**
«Au cinéma tout est simple: lavocat va jusquau bout, le juge est sage et impartial, le bien triomphait.
Dans la vraie vie non.» Ces souvenirs amers ont submergé Mireille après une soirée cinématographique américaine avec son mari.

Après plusieurs années comme généraliste au Centre de santé de SaintMaurice, elle sest enfin sentie à sa place. Les patients la connaissaient par son prénom, les collègues la respectaient, les avantages selon les standards français: excellents.

Jusquau jour où le directeur, pressé, a jeté, en passant:
On nous vend. Tout va empirer. Je vous conseille de chercher un autre poste.

Deux heures plus tard, une amie lui a apporté une invitation à une conférence au centre du Docteur Armand Leclerc cardiologue réputé et propriétaire de la moitié des immeubles de la rue principale. Tout se déroulait dans son restaurant français, avec une harpiste, du vin et un dîner raffiné.
Il veille à chaque nouveau médecin,murmura lamie, et il déduira tout des impôts.

La soirée fut parfaite: conférence de haut niveau, cuisine exquise, musique envoûtante. Puis la rencontre: costume coûteux, cadre doré, sourire assuré. Et une proposition dentretien.
Le salaire nest pas fou, mais les primes sont généreuses,déclara-t-il en agitant une facture de quarante mille euros. Les congés sont de deux semaines, parfois les samedis. Mais léquipe est soudée. Vous serez ma reine.

Le seul point qui le dérangeait dans le contrat était la clause de nonconcurrence: cinq ans et quinze miles (environ vingtquatre kilomètres).
Cest standard,réponditil au téléphone. Nous la réduirons à dix. De toute façon, vous ne voudrez pas partir.

Elle a cru. Elle a cru aux baies vitrées, à la cheminée du cabinet, au café aromatique servi dans une petite cafetière par la secrétaire. Elle a cru à ce chèque qui, à lépoque, semblait gigantesque. Elle a cru, parce quelle voulait désespérément que tout ressemble à un conte.

Les premiers mois ont ressemblé à un rêve: son propre cabinet, un jardin vert à la fenêtre, une assistante médicale dévouée, des collègues avec qui débattre de cas complexes. Mais il sest vite avéré que les généralistes nétaient pour le Dr Leclerc que des machines à rédiger des orientations vers ses centres. Les primes dépendaient du nombre de tests prescrits, pas de la qualité des soins.

Le point culminant fut lordre denvoyer un adolescent de seize ans pour un examen cardiologique complet, alors que Mireille ne voyait quune simple élongation musculaire. Sa mère, en voyant le diagnostic présumé sur le formulaire, a failli sévanouir.

Lair était chargé danxiété: contrôles permanents, surveillance, licenciements brusques. Un jour, comme une bouée de sauvetage, Hélène amie depuis la résidence a proposé douvrir une clinique ensemble.
Jai une vieille doctoresse qui vend son cabinet à prix modique. Nous amènerons nos patients.
Mais la clause de nonconcurrence
Le tribunal ne la reconnaîtra pas,affirma Hélène avec assurance.

Mireille sentit la liberté pour la première fois depuis longtemps. Elle naurait jamais osé sans Hélène. Elles commencèrent à planifier jusquà ce quHôtel Hélène disparaisse. Elle réapparut au bureau du Dr Leclerc avec une offre irrésistible: son propre cabinet, ses patients. Une condition: ne pas emmener Mireille.

Vous voulez que je vous ajoute dix mille euros?demanda Leclerc, toujours avec la même voix, la surnommant «ma reine».
Je pars,réponditelle, luttant contre la colère et le ressentiment.
Vous verrez, vous regretterez. Je vous poursuivrai si besoin!lancetil, les lèvres crispées.

Un garde, appelé sur le champ, la conduisit hors du bâtiment comme une criminelle. Le cabinet resta derrière: les étagères de manuels, le tableau peint par le mari, la lampe de bureau de son ancien chezelle. Elle ne put emporter que ce qui tenait dans ses mains. Dans la voiture, elle sanglota.

Les semaines suivantes furent une recherche acharnée dun local, des rencontres avec des propriétaires, des listes déquipements. Quand tout semblait seffondrer, ses anciennes assistantes lappelèrent:
Docteur M., nous sommes avec vous.

Grâce à elles, la clinique ouvrit. Les patients la trouvaient, malgré les rumeurs selon lesquelles elle aurait «mort» ou «fui en Russie». Le nouveau cabinet était à seulement neuf kilomètres et demi (environ quinze kilomètres). Une demikilomètre, ce nest rien, nestce pas? Peu après, une lettre des avocats de Leclerc arriva.

Le procès fut lent, gluant comme une grippe qui séternise: factures de plusieurs centaines deuros pour chaque appel, piles de dossiers, témoinspatients. Mireille rentrait chez elle après chaque réunion davocats épuisée, comme un chiffon essoré, et commença à croire que le conte de Leclerc pouvait bien se solder par sa ruine totale.

Et puis le verdict.
Le juge, bâillant en déplaçant des papiers, déclara:
Je ne vois aucun problème. Le rayon sera maintenu, la durée réduite à un an.

Tout. Tous les mois de lutte, les milliers dépensés, les nuits blanches, résumés en un bref «je ne vois aucun problème». Elle rouvritre dans un nouvel endroit, loin des zones surpeuplées. Les patients affluèrent même davantage. Alors que le passé semblait derrière elle, le téléphone sonna.
Cest le Dr Leclerc. Comment va ma reine? Jespère que tu ne men veux pas? Peuxtu signer le nouveau formulaire dIRM? Jai besoin de signatures de médecins.

Une seconde, le cœur se serra. Elle aurait pu raccrocher, dire tout ce quelle pensait de lui. Mais elle prit une profonde inspiration et répondit dune voix calme, presque souriante:
Tout va bien, Dr Leclerc. Merci. Vous mavez endurci.

Après avoir raccroché, elle comprit: oui, il ma endurcie. Tellement que je nai plus besoin de couronne.

Leçon personnelle: on ne peut pas choisir les cartes que la vie distribue, mais on contrôle toujours la façon dont on les joue.

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