Adieu, chère belle-mère

«Adieu, ma chère bellemaman!»
«Alors, il est reparti, celuici?» sexclame Antoinette Dupont, un peu pressée, en disposant sur la table des éclairs à la crème décorés de petites roses colorées. «On se fait un petit thé ou on goûte mon armagnac?»

«Maman, cest quoi cet armagnac dès le matin?» répond Léa en secouant la tête, mais ses yeux brillent. «Bon, on peut en prendre un petit verre, cest une occasion spéciale.»

«Pas du tout ordinaire!» senfle Antoinette, les bras grands ouverts. «Mon Dieu, six mois sans voir ma petitefille!»

Vincent lève les yeux au plafond, mais la bellemaman et la femme ne le remarquent pas. Depuis laube, ils viennent de Paris vers le petit village de SarlatlaCanéda. Léa veut revoir sa mère, quelle na pas vue depuis longtemps; Vincent, lui, veut honorer son devoir de mari. Antoinette les accueille comme des enfants prodigues, avec des câlins, des baisers, des «ah!», des «oh!».

«Maman, jai des souvenirs pour vous», lance Léa en fouillant son sac.

«Attends un instant, je veux dabord tobserver!Vincent, tu la nourris comme une petitefille?Elle ressemble à un biscuit!»

Vincent hausse les épaules et force un sourire.
«Je la nourris, trois fois par jour, à heures fixes, comme il faut.»

«Quel farceur!» ricane Antoinette, pointant du doigt. «Et toi, tu ne perds pas du poids, hein?Allez, puisquon a le beaufils, sortons larmagnac!»

Antoinette file à la cuisine, et Léa se penche vers son mari, murmurant :
«Vincent, pas de crise maintenant, sil te plaît! Une semaine seulement, tiensten.»

«Une semaine?» sétouffe Vincent. «On parlait du weekend!Samedi, dimanche, et puis on rentre.»

«Chéri, maman a tout préparé, tout planifié», sanglote Léa. «Tu peux travailler à distance, comme tu le disais.»

Vincent soupire lourdement. Il sait que débattre ne sert à rien. Avec sa mère, Léa devient aussi ferme que sa bellemaman.

«Léa, jaimerais bien boire, mais mon beaufrère a dautres projets», retentit une voix grave dans le couloir. Nicolas Martin, le beaupère de Léa, apparaît. «Fiston, préparetoi, on va à la pêche!»

Vincent se redresse, attiré par lidée de fuir linterminable conversation et de passer du temps avec Nicolas, un homme simple et sympathique, contrairement à Antoinette.

«Avec plaisir!», sexclame-til, les paumes déjà chaudes danticipation.

«Quel poisson?», ricane Antoinette en revenant avec un plateau contenant une bouteille darmagnac ambré et de petites coupes en cristal. «Ils ont besoin de se détendre après le voyage!»

«Le meilleur repos, cest de changer dactivité», répond calmement Nicolas. «On nest pas loin, deux petites heures. Léa soccupera de tout, et on reviendra pour le déjeuner, comme un éclair.»

Vincent ne sattendait pas à être si reconnaissant envers le beaupère, mais il profite de léchappée.

«Pas maintenant, on sassoit, on boit, je les interroge, puis vous partez où vous voulez, même jusquau pôle Nord!», dit Antoinette en disposant les coupes, le regard fixé sur Vincent.

«Allez, maman, fais comme sans moi,» soupire Nicolas, clin dœil à Vincent. «On sen sortira, je resterai après le repas.»

Ils sinstallent autour dune table ronde recouverte dune nappe blanche comme la neige, un peu usée mais charmante. Vincent tente de sourire, mais chaque minute rend la tâche plus difficile.

«Tu te souviens, ma fille, quand tu as appris ce poème en CM2?», lance Antoinette, déjà dans les souvenirs.

«Oui, maman, je men rappelle,» répond Léa, un sourire. «Javais même décroché la première place»

«Non, la deuxième!La première, cest Veronique Samochine, parce que sa mère était amie avec le directeur.», corrige Antoinette.

Vincent, en sirotant larmagnac, pense «Ça commence», se rappelant les conseils dun psy de luniversité.

«Et quand tu étais à luniversité, je tai cousu cette jupe violette à plis,» poursuit Antoinette.

«Je men souviens, maman,» acquiesce Léa. «Et le petit pull blanc brodé»

«Pas blanc, crème!», rectifie la bellemaman. «Tu oublies, on vit à Paris, on oublie les trucs importants!»

Vincent compte mentalement jusquà vingt, sans grand effet. Il remarque Nicolas, qui, discrètement, a retourné le journal à lenvers, comme pour faire semblant de lire.

«Et quand vous nous donnerez des petitsenfants?», lance Antoinette dun ton soudain, faisant presque tomber son verre.

«Maman, on en a déjà parlé», rougit Léa. «On veut dabord stabiliser nos finances, agrandir notre appartement»

«Oui, oui, on soccupait dabord de largent, puis des enfants,», intervient Antoinette avec une pointe dironie. «À ce rythme, vous naurez jamais de petitsenfants!»

«Les bonnes choses demandent du temps,», répond soudain Vincent.

Antoinette le fixe, désapprobatrice :
«Vous, les hommes, vous pensez pouvoir devenir pères à soixante ans?Les femmes ont leurs délais.»

«Léa na que vingtsept ans,» répond calmement Vincent. «On a encore du temps.»

«Du temps?Moi, à son âge, jétais déjà maman!Quand javais vingthuit ans, Léa nétait quune petite de trois ans!», sexclame Antoinette.

Vincent veut rétorquer que les temps changent, mais Nicolas referme bruyamment le journal et se lève :
«Allez, fiston, on sort prendre lair, quils puissent parler de leurs trucs de femmes

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