« Je ne te pardonnerai jamais ! »
« Je ne peux plus te voir, » répondit Jules d’une voix détachée avant de raccrocher. De l’autre côté, la belle rousse Élodie éclata en sanglots, glissa le long du mur jusqu’au sol et marmonna à voix basse ses regrets. Jules, lui, n’entendit rien…
Autrefois, Élodie était la fierté de la classe et du lycée. Ses résultats étaient excellents, le baccalauréat lui ouvrait les portes d’une brillante carrière universitaire, puis scientifique. Avant cette rencontre fatidique avec Victor, elle était convaincue que la vie suivrait le scénario que tout le monde lui dictait.
La mère d’Élodie s’est mariée tard, près de la trentaine. Elle ne voulait pas se précipiter, mais son dernier prétendant, un certain Henri, était tenace. Cinq ans à courtiser la capricieuse Léa, il finit par obtenir sa main. Henri ne se contenta pas d’organiser un somptueux mariage : il acheta une petite maison où Léa se sentit immédiatement maîtresse des lieux. Sa belle‑mère était déjà décédée, quelques années avant qu’Henri ne rencontre sa future épouse.
Henri rencontra sa femme grâce à une petite annonce dans le « Paris‑Match ». Après quelques rencontres, ils se marièrent et s’envolèrent pour la Belgique. Ainsi, Henri n’avait aucun proche qui aurait pu le déranger avec des visites trop fréquentes.
Léa ne réussit pas tout de suite à tomber enceinte. Deux fausses couches, puis la troisième fut couronnée de succès : la petite Sophie vit le jour. Ses yeux bleus perçants, son nez retroussé et ses taches de rousseur charmantes ne laissaient personne indifférent. Ses cheveux châtains roux aux reflets cuivrés étaient une vraie fierté pour ses parents, qui se rappelaient la chevelure somptueuse de la mère décédée d’Henri. Il n’avait jamais douté que sa fille serait unique.
Le plus étonnant fut la transformation de Léa. Avant la naissance, elle se croyait l’univers entier ; après, elle devint la mère et l’épouse la plus attentionnée et tendre. Henri rentrait chaque soir dans une maison propre et chaleureuse, où l’attendaient sa femme radieuse et leur fille espiègle.
Un jour, Léa confessa qu’il était difficile de vivre avec un tout‑petit dans une petite maison. Henri resta muet, mais six mois plus tard, il fit déménager la famille dans un immeuble moderne du centre de Paris, avec de grandes pièces. Léa raffola immédiatement de la cuisine et du salon :
« Enfin, on a de l’espace pour s’étirer ! Et Sophie pourra jouer en plein air, regarde tous ces gamins dans la cour. »
Elle avait raison. La petite charmante attira vite l’attention de tous les garçons du quartier, qui se précipitèrent sur le balcon pour l’appeler :
« Sophie, viens jouer ! »
« Sophie, on t’achète deux glaces ! »
Les mères ricanaient :
« Qu’est‑ce qu’on fait d’une fille qui fait tant de bruit ? On dirait qu’il n’y a pas d’autres filles dans le coin. »
À la rentrée, Sophie entra en CE1 dans l’école d’en face. Au troisième jour, elle revint contrariée :
« La maîtresse m’a assise avec un garçon. Il ne parle jamais et ne me laisse pas voir dans sa trousse. »
« Comment s’appelle‑t‑il ? » demanda son père en souriant.
« Victor. Un prénom ridicule, tout comme lui. »
Léa, pensant que de telles situations donnaient souvent naissance à de grands amours, observait la scène comme on regarde l’eau couler. Sophie ne voulut jamais changer de place, et toute la primaire, les enfants restèrent à la même table, ne changeant que de rangée. Les profs et les camarades les taquinaient, les appelant le « duo », mais Sophie s’en moquait. Victor la plaisantait déjà, et elle ne voulait pas qu’il aille avec une autre.
En classe de troisième, Victor avoua son amour à Sophie et l’embrassa. Elle devint toute rouge, à la fois ravie et embarrassée. Très sûre d’elle, elle déclara à ses amies que leur couple était pour la vie, comme dans les films à l’eau de rose.
Leur idylle ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. Sophie, capricieuse, aimait pousser Victor à bout, le rendre jaloux, même à faire des yeux à d’autres pour tester sa réaction. Victor se bagarrait pour elle, se faisait même frapper par des garçons plus costauds. Sa mère soupirait :
« Ne fréquente pas cette fille, elle est trop volontaire et imprévisible. »
« Sophie n’est pas comme ça, » rétorquait Victor. « Elle fait semblant, mais elle m’aime vraiment. »
Sa mère secoua la tête, sachant que plus Sophie l’irriterait, plus Victor finirait par la fuir. Son caractère rappelait celui de son père, qui ne supportait pas les répétitions. Il pouvait frapper et envoyer les enfants plus âgés se débattre, comme la mère de Victor l’avait vécu autrefois. Elle resta veuve, son mari ne supportant plus les caprices de Sophie.
Chaque fois que Victor voyait Sophie, il perdait le fil de ses pensées, surtout quand elle souriait, rayonnante. Il avait l’impression que le monde s’arrêtait, ne laissant que son visage et ses yeux malicieux.
Mais l’amour de Sophie n’en faisait pas d’elle un ange. Parfois, elle testait la patience de Victor à l’extrême : elle claquait la porte en plein visage, le déclarant « ennuyeux ». S’il essayait de se racheter, elle se moquait de lui devant ses amies, le montrant comme un animal dressé. Victor explosait alors, la renvoyait à plusieurs reprises, puis revenait repentant, suppliant le pardon.
Sophie, de son côté, s’excusait aussi souvent. Sa jalousie sauvage et son refus de céder menaient souvent à de grosses disputes. Ils se disputèrent même lors du bal de fin d’année, pour ne reprendre la main que trois jours plus tard, jurant un amour éternel et se promenant au bord de la Seine, embrassés sous le coucher du soleil.
Un soir, Victor confessa :
« J’ai peur de te perdre. Et si tu rencontrais quelqu







