Notre génération était plus soudée, plus honnête, plus humaine… et véritablement heureuse.
Chaque année qui passe me confirme que le monde où j’ai grandi s’est dissipé comme un brouillard au petit matin.
Je vieillis. Mon âge s’éloigne, et avec lui s’évanouit l’esprit de camaraderie qui, jadis, donnait à nos vies un sens palpable, un travail partagé.
Aujourd’hui, j’allume le téléviseur et je ne vois que la même scène : des inondations qui montent comme des vagues d’encre, des routes déchirées, des détritus qui s’accumulent sur les places, le chaos qui se déverse. Les accusations s’enchaînent à l’infini : la responsabilité repose sur le gouvernement, les fonctionnaires, les chefs d’entreprise, mais jamais sur les simples gens.
Je regarde les jeunes et je sens qu’une fissure s’est ouverte dans le tissu du temps. Ils se plaignent, ils réclament, ils manifestent. Nous, autrefois, nous nous contentions d’agir, sans palabres.
Nous bâtissions la France de nos mains.
Mon époque, c’est l’après‑guerre, l’ère des grands chantiers. Nous ne restions pas enfermés dans des bureaux, nous ne rédigeons pas de pétitions, nous ne réclamions pas d’indemnités. Nous relevions le pays des ruines, le modelions à notre façon, parce que nous savions que nous le faisions pour nous, pour nos enfants.
Nous érigeâmes routes, tunnels, ponts. Nous créâmes usines, travaillâmes les champs, construisâmes des barrages qui nourrissaient l’agriculture. Et nous ne nous contentâmes pas de construire ; nous maintenions tout en ordre.
J’ai grandi dans un hameau au bord de la Loire. Nous savions que si l’on négligeait le cours du fleuve, le printemps pouvait le transformer en un serpent d’eau qui engloutirait les maisons.
Personne n’attendait l’arrivée des « experts ».
Au printemps comme à l’automne, tout le village se rassemblait. Nous nettoyions le lit du fleuve, dégageâmes les obstructions, abattîmes les vieux arbres qui auraient pu bloquer le courant.
Aucun ne réclamait d’argent. Aucun n’attendait des ordres venus d’en haut.
Après le labeur, nous étalions des couvertures sur l’herbe, sortions des victuailles de nos sacs, partagions nos repas. Le soir, quelqu’un apportait un accordéon, et le village entier chantait comme une seule voix.
Nous formions une famille.
Aujourd’hui, les gens sont devenus d’autres.
Personne ne veut plus prendre la responsabilité de sa propre existence.
Je vois de jeunes hommes robustes, en pleine santé, qui gémit dans les réseaux sociaux parce qu’un pont s’est effondré près de leur fenêtre ou qu’une conduite a explosé, qui envoient des courriers aux mairies et reçoivent le silence en retour.
Et je ne peux m’empêcher de demander :
« Et toi, qu’as‑tu fait ? »
Pourquoi n’as‑tu pas rassemblé tes voisins, pourquoi n’es‑tu pas sorti, pourquoi n’as‑tu pas nettoyé, renforcé, réparé ? Pourquoi attends‑tu que quelqu’un vienne résoudre tes problèmes ?
Je ne justifie pas le pouvoir. Il a déjà trop de fautes : il a oublié que son devoir n’est pas seulement de rester derrière un bureau et de promettre.
Mais les gens ont changé.
Aujourd’hui, chacun regarde avant tout son propre reflet.
Certains profitent de tout ce qui peut être monnayé, vendent les terres qui nourrissaient des générations, pompent l’eau des réservoirs pour leur profit.
Et quand la misère frappe, ils haussent les épaules : « Que pouvions‑nous faire ? »
Je suis fier de ma génération.
Je sais que l’on nous qualifie d’« anciens », que l’on se moque de nos habitudes, de notre résistance.
Mais savez‑vous quoi ?
Je suis fier de la façon dont nous vivions.
Fier que nous connaissions la valeur du travail.
Que nous ne nous cachions pas derrière les épaules d’autrui, mais que nous résolvions les problèmes nous‑mêmes.
Nous n’attendions pas l’aide de l’État ; nous construisions notre existence à la force de nos bras.
Nous étions unis. Authentiques.
Honnêtes.
Humains.
Nous vivions, et non pas simplement existions.
Et nous étions heureux, comme dans un rêve où les ponts s’élèvent dans le ciel et les rivières chantent sous la lune.







