Cher journal,
Cela fait longtemps que j’observe, avec un certain dédain, la façon dont les citadins parlent des habitants des campagnes. Ils semblent penser que la vie au‑delà de leurs avenues goudronnées est indigne, que si un paysan vient travailler à Paris, il s’empare d’un « poste légitime » qui ne le regarde pas.
Et pourtant, je n’ai aucune honte d’être issu d’un petit hameau du Limousin. Au contraire, j’en suis fier comme d’un drapeau planté sur le sommet d’une colline.
Je ne me sens pas coupable de gagner ma vie dans la capitale. Chacun a le droit de travailler, de progresser, de choisir son existence. Si j’ai dû quitter ma terre natale pour trouver un emploi, cela ne me rend pas inférieur à ceux qui ont grandi entourés de verre et de béton.
Mon village m’a appris à être humain. Je suis né dans une famille ordinaire, dans un bourg paisible où les champs de blé ondulent et les rivières murmurent. L’odeur du foin fraîchement coupé et la chaleur d’un poêle à bois étaient mon quotidien.
J’ai connu le travail dès mon plus jeune âge. Je me souviens de mes parents qui se levaient avant l’aube pour labourer, de mon père réparant la clôture après la pluie, de ma mère dressant la table pour que toute la maisonnée se retrouve autour du repas du soir. J’ai appris à respecter le labeur, car ici personne ne s’attend à ce qu’un autre fasse le travail à sa place. J’ai compris la valeur du pain, le prix du pain, et j’ai développé une gratitude sincère pour chaque miche posée sur la table. J’ai aussi appris à honorer la nature, à sentir que notre existence dépend de sa bienveillance.
Je ne veux pas troquer ces leçons contre des murs de béton, le brouhaha des embouteillages interminables et l’air chargé de pollution. On me demande souvent :
— « Alors, si tu aimes tant la campagne, pourquoi travailles‑tu à Paris ? »
Réfléchissez : pourquoi tant de jeunes nés dans les villages partent en ville ? Est‑ce parce qu’ils y trouvent du plaisir ? Non. C’est le système qui pousse les petites collectivités à perdre leurs emplois, tandis que les familles doivent encore se nourrir.
Cela ne signifie pas que nous sommes des surplus ou que nous valons moins que les citadins de grands immeubles. Je n’ai pas envie de vivre dans la ville, mais j’ai besoin de travailler.
Honnêtement, je ne comprends pas l’engouement pour la vie urbaine. Le bruit, la saleté, les maisons où chaque pas résonne chez le voisin, les voitures coincées dans les bouchons pendant des heures, les gens qui habitent à côté sans jamais se dire bonjour. Vous appelez cela du confort ?
Moi, je vis dans ma maison. Une bâtisse à deux étages, spacieuse, avec un grand jardin. J’ai mon potager, mon verger, ma petite sauna. Un lieu où je peux respirer à pleins poumons, sortir le matin et voir non pas des façades grisâtres, mais le ciel infini.
Oui, je dois prendre le train pour Paris chaque jour. Et oui, c’est parfois contraignant : la voiture qui tombe en panne fait perdre une journée, le bus qui ne passe qu’une fois par heure entraîne des retards. Mais je supporte ces désagréments, car la liberté et l’étendue de ma campagne valent bien les boîtes de béton du mégapole.
Parfois, j’entends des citadins qualifier les ruraux de « provinciaux » avec mépris. C’est risible. Ils croient que leur mode de vie est le modèle du succès, pourtant de plus en plus d’entre eux cherchent à fuir la ville. Acheter une maison de campagne, c’est‑t‑il la garantie d’une vie réussie ? Dès qu’un paysan arrive à Paris, il devient immédiatement « le provincial ».
Paradoxe. Vous voulez la vérité ? Il y a plus de personnes bienveillantes, solidaires et honnêtes dans les villages que parmi ceux qui ont grandi dans les quartiers chics de la capitale. Dans la campagne, on s’entraide, on ne passe pas son chemin quand quelqu’un est en détresse, on connaît le véritable sens de la camaraderie.
En ville, on peut habiter dans le même immeuble pendant des décennies sans jamais savoir qui vit à côté. On peut tomber dans la rue et personne ne tend la main. On crie, et personne n’entend.
Alors, qui sont les vrais « provinciaux » ?
Le lieu de naissance ne détermine ni l’intelligence ni la moralité. On peut venir d’un hameau et être cultivé, ou naître dans le quartier le plus huppé et rester rustre. Le problème n’est pas l’endroit, mais la personne que l’on devient.
Ainsi, il ne faut plus dire, avec dédain : « Il vient du village. » Car le village n’est pas une condamnation, c’est mon petit coin de terre, et j’en suis fier.







