Maman ne reconnaît pas sa fille

— Excusez‑moi, pourriez‑vous m’indiquer le chemin du cabinet du généraliste ? — s’adressa la jeune femme à l’infirmière en blouse blanche.

— Prenez à droite dans le couloir, puis à gauche, le cabinet 18. Mais il y a toujours une longue file devant le Dr Marie‑Philippe Dubois, alors vaut mieux prendre un ticket, — répondit l’infirmière sans lever les yeux de son magazine.

— Merci, — la femme s’engagea sur le trajet indiqué, puis s’arrêta net. — Pardon, Marie‑Philippe… quel est le nom de famille ?

— Dubois. Vous la connaissez ? — l’infirmière leva enfin la tête et la fixa d’un regard attentif.

— Non, c’est juste que le prénom m’a paru familier, — la femme tourna les talons précipitamment et continua.

Devant le cabinet 18, la foule s’entassait. Élise prit un ticket numéroté 23 et s’assit sur le banc. Son cœur battait si fort qu’elle crut l’entendre résonner dans tout le couloir. Dubois… Marie‑Philippe Dubois. Après le divorce, la mère avait repris son nom de jeune fille. Des années s’étaient écoulées, mais chaque détail était resté gravé.

— Le suivant ! — retentit une voix autoritaire depuis le cabinet.

Élise frissonna. Cette voix… elle était plus sèche, officielle, mais les intonations restaient les mêmes que celles qui, autrefois, l’avaient bercée : « Élise, viens manger », « Élise, as‑tu fait tes devoirs ? », « Élise, pourquoi si tard ? »

La file avançait lentement. Toutes les quinze minutes, la porte s’ouvrait, un patient sortait, et la voix appelait le suivant. Élise comptait : dix‑sept, dix‑huit, dix‑neuf…

— Où est le vingt ? — s’impatienta une vieille dame au déambulateur.

— Elle est sûrement partie, — haussa les épaules une autre dame au foulard coloré. — Ça arrive, on ne supporte plus l’attente.

— Alors le vingt‑et‑un ! — lança quelqu’un.

— Le vingt‑et‑un s’est égaré, — balaya l’infirmière qui veillait au bon ordre.

— Le vingt‑deux ! — la voix du cabinet se fit plus irritée.

— Je suis la vingt‑troisième, — murmura Élise en se levant.

— Alors passez, le temps presse, — fit signe la dame au déambulateur.

Élise s’avança vers la porte, s’arrêta un instant, puis la poussa d’un geste résolu.

Assise derrière le bureau, une femme d’une soixantaine d’années, les cheveux argentés rassemblés en un chignon strict, portait une blouse blanche et des lunettes à monture fine. Son visage était marqué par les rides, mais les traits restaient identiques. Élise reconnut immédiatement ces yeux parmi tant d’autres.

— Entrez, asseyez‑vous, — invita le médecin sans quitter la carte médicale des yeux. — Nom, prénom, date de naissance ?

— Dubois Élise‑Marie, — balbutia la patiente sur le patronyme.

— Année de naissance ?

— Mille‑neuf‑cent‑soixante‑dix‑huit.

— Quel est votre motif de consultation ? — Marie‑Philippe Dubois leva enfin les yeux vers elle.

Élise resta figée. Sa mère la regardait d’un calme absolu, sans la moindre lueur de reconnaissance, comme si elle la voyait pour la première fois.

— J’ai… mal à la tête, — finit‑elle par dire.

— À quelle fréquence ? Quelle nature de douleur ? — la docteure commença à noter.

— Souvent, surtout le matin. Et parfois mon cœur me transperce.

— Vous avez mesuré votre tension ?

— Non, je ne me souviens plus de la dernière fois.

Marie‑Philippe Dubois se leva, s’approcha avec le tensiomètre. Elle gonfla le brassard. Ses mains, celles qui autrefois tressaient les petites tresses d’Élise, caressaient maintenant son front, frappaient son‑dos quand elle était malade, et tapotaient sa fesse lorsqu’elle faisait des bêtises.

— Cent‑quarante sur quatre‑vingt‑dix, — constata la médecin. — Hypertensionnée. Vous avez du stress au travail ?

— Oui, — acquiesça Élise.

— Des soucis de famille ?

Élise ne put s’empêcher de rire. Oui, des problèmes familiaux. Il y a vingt ans, la mère l’avait expulsée pour avoir fréquenté « le mauvais garçon ». Elle n’avait que dix‑sept ans, persuadée de savoir mieux que les adultes.

— On peut dire que oui, — répondit‑elle.

— Des enfants ?

— Une fille, elle a dix‑neuf ans.

— Mariée ?

— Divorcée.

Marie‑Philippe Dubois hocha la tête, continuant d’écrire.

— Consommation ? Tabac ? Alcool ?

— Pas de tabac. L’alcool… de façon occasionnelle.

— Antécédents familiaux ?

Élise se sentit étouffée. Que dire ? Que sa mère souffrait d’hypertension et de maladies cardiaques ? Que son père était mort d’un infarctus à quarante‑huit ans ? Mais la mère, assise en face, ne la reconnaissait toujours pas.

— Mon père avait un cœur malade, — dit‑elle avec précaution.

— Il est vivant ?

— Non.

— De quoi est‑il décédé ?

— D’un infarctus.

— À quel âge ?

— Quarante‑huit ans.

Marie‑Philippe Dubois s’arrêta un instant, puis reprit sa rédaction.

— Votre mère est‑elle vivante ?

— Je ne sais pas, — avoua Élise honnêtement. — Nous ne nous parlons plus.

— Je comprends. Je vais écouter, — la docteure saisit le stéthoscope.

Le froid du métal toucha la poitrine d’Élise. Elle tenta de respirer calmement, mais son cœur battait comme un tambour.

— Tachycardie, — constata la médecin. — Arythmie. Depuis quand ?

— Je ne me souviens plus.

— Il faut des examens. Je vous prescris un électrocardiogramme, des analyses sanguines, et une consultation chez le cardiologue, c’est impératif.

— Docteure, pourquoi… pourquoi les proches se coupent parfois du reste ? — balbutia Élise.

Marie‑Philippe Dubois posa son stylo, fixa la patiente d’un regard profond.

— Vous parlez de votre mère ? — demanda‑t‑elle.

— Oui. Nous nous sommes disputées il y a vingt ans, à cause d’une broutille. Aujourd’hui je ne sais même plus si elle est vivante, si elle va bien.

— Vous avez essayé de la retrouver ? De la contacter ?

— J’ai peur. Et si elle ne me pardonnait pas ? Et si elle me disait que je n’étais plus sa fille ?

Le silence s’étira, la main de la médecin tremblant légèrement sur le papier.

— Vous savez, j’ai moi aussi eu une dispute avec ma fille. Elle est partie en claquant la porte, m’accusant de ne pas la comprendre. J’ai cru la protéger, croire savoir ce qui était bon pour elle. L’orgueil m’a empêchée d’avancer vers la réconciliation.

— Et après ?

— Les années ont coulé, et je ne sais même plus si je la reconnaîtrais dans la rue. Les gens changent, surtout quand le temps s’égrène.

Élise sentit une boule se former dans la gorge.

— Vous ne regrettez pas ?

— Chaque jour, chaque instant. J’ai une petite‑fille, peut‑être un petit‑fils, je ne les ai jamais vus. Je ne sais pas à quoi ils ressemblent, comment ils rient.

— Pourquoi ne pas les chercher ? Aujourd’hui, on peut tout retrouver, tout localiser…

— Et si elle ne pouvait pas me pardonner ? Si, à ses yeux, je suis déjà morte depuis vingt ans ? — la voix de la médecin trembla.

— Mais vous êtes sa mère. Une mère pardonne toujours, — chuchota Élise.

— Je ne sais plus quoi dire. J’ai dit des choses… que je n’aurais jamais dû dire. Que je n’avais plus de fille, que je la laisserais vivre comme elle veut, sans jamais revenir. Elle était si jeune, si naïve, amoureuse d’un garçon plus âgé. Je pensais qu’il la tromperait, qu’il ne ferait que l’utiliser. Mais elle n’écoutait pas.

— Et ce garçon ? Que lui est‑il arrivé ?

— Qui le sait ? Peut‑être avais‑je tort. Peut‑être ont-ils vécu heureux. Ou peut‑être je pensais bien et il l’a abandonnée. Quoi qu’il en soit, je n’aurais jamais dû la chasser du foyer.

Élise explosa :

— Il ne m’a pas abandonnée. Nous avons vécu dix ans ensemble, nous avons eu une fille. Nous nous sommes séparés, mais ce n’était pas parce qu’il était mauvais. Parfois les personnes ne correspondent plus.

Marie‑Philippe Dubois releva brusquement la tête :

— D’où tenez‑vous ces informations ?

— Parce que je suis cette fille, maman. C’est moi. Élise.

Un silence lourd s’abattit. Les yeux de la médecin s’embrumèrent, la reconnaissance se fit lentement.

— Élise ? — murmura‑t‑elle. — Ma petite Élise, c’est bien toi ?

— C’est moi, maman, c’est moi.

Marie‑Philippe Dubois se leva, tourna autour du bureau. Élise se leva à son tour. Elles se tenaient face à face, hésitant à franchir le premier pas.

— Tu as tellement changé, — dit la mère. — Je ne te reconnaissais plus. Tu étais si maigre, avec tes tresses…

— Vous avez à peine changé ; seulement vos cheveux ont blanchi. Et vous portez des lunettes maintenant.

— Élise, je… je suis si désolée, — la voix de Marie‑Philippe se brisa.

— Maman, ce n’est pas grave. C’est ma faute. J’aurais dû venir plus tôt.

— Non, c’est moi qui suis fautive. Je suis la mère, j’aurais dû être la première à tendre la main.

Elles s’étreignirent enfin. Élise sentit l’odeur familière du parfum de sa mère, celui des vingt années passées.

— Pardonne‑moi, ma fille. Pardonne cette vieille femme têtue.

— Maman, ne dis pas ça. Vous n’êtes pas vieille.

— Vieille, ma petite, et un peu malade. Ma tension monte, mon cœur fait des siennes. J’oublie parfois où je pose les choses.

— Ce n’est rien, maman. L’essentiel, c’est que nous nous sommes retrouvées.

— Et la petite‑fille ? Vous aviez parlé d’une fille ?

— Camille, elle a dix‑neuf ans, étudiante à la Sorbonne. Elle est brillante, jolie, elle te ressemble.

— Puis‑je la voir ?

— Bien sûr, maman. Elle sera ravie d’apprendre qu’elle a une grand‑mère.

Un coup de porte retentit.

— Marie‑Philippe, la file s’impatiente, — entendit‑on la voix de l’infirmière.

— J’arrive, j’arrive, — s’exclama la docteure. — Élise, j’ai encore des patients. On se revoit ce soir ? Tu viendras chez moi, tu te souviens de l’adresse ?

— Je m’en souviens, maman. J’arriverai avec Camille.

— Tu sais cuisiner ? — sourit la mère.

— Oui, et tu fais toujours tes crêpes le dimanche ?

— Bien sûr. Je les préparerai pour ma petite‑fille.

La docteure convoca le patient suivant, mais ses mains tremblaient, et elle relisait plusieurs fois la même ligne du dossier.

Le soir, Élise se tenait devant l’immeuble familier, un bouquet de fleurs et une boîte de chocolats à la main. Camille, nerveuse, se tenait à ses côtés.

— Maman, et si elle ne m’aimait pas ? — chuchota la jeune femme.

— Elle t’aimera, ma chérie. C’est une grand‑mère.

— Pourquoi tant d’années d’absence ?

— C’était une folie, ma fille. Une grande folie.

Elles montèrent au troisième étage. Élise sonna. Des pas résonnèrent derrière la porte.

— Qui est‑ça ?

— C’est moi, maman. Élise, avec Camille.

La porte s’ouvrit. Marie‑Philippe, en peignoir de maison, les yeux embués de larmes.

— Entrez, mes chères, entrez vite.

Elle serra d’abord Élise, puis, après un long instant, embrassa Camille.

— Mon dieu, quelle beauté ! Tu ressembles tant à moi. Les mêmes yeux, le même nez.

— Grand‑mère, puis‑je vous prendre dans mes bras ? — demanda Camille.

— Bien sûr, ma petite.

Elles s’assirent à la cuisine, buvant du thé avec un gâteau que Marie‑Philippe avait acheté en rentrant. Elles évoquèrent les années perdues, feuilletèrent des photos, riaient et pleuraient à la fois.

— Maman, vous travaillez toujours à la clinique ? — demanda Élise.

— Oui, mais je songe à la retraite. La santé n’est plus ce qu’elle était.

— Vous n’avez pas besoin de partir ; votre expérience aide tant les gens.

— Ah, quel comble… aujourd’hui je n’ai même pas reconnu ma propre fille.

— Mais vous l’avez reconnue maintenant, c’est cela qui compte.

Camille feuilletait l’album de Marie‑Philippe.

— Regarde, mamie, comme vous étiez belle quand vous étiez jeune ! Et celui‑ci ?

— C’est ton grand‑père. Il est mort quand j’avais vingt‑cinq ans.

— Pourquoi vous êtes‑vous disputées ? — demanda Camille sans détour.

Élise et Marie‑Philippe échangèrent un regard.

— À cause de l’orgueil, ma petite, — répondit la grand‑mère. — Je pensais savoir ce qui était mieux, elle pensait être adulte et se débrouiller. Nous avions toutes les deux tort.

— Mais maintenant tout va bien ? — insista la jeune femme.

— Maintenant tout va bien, — sourit Élise. — Nous vivrons ensemble, heureuses.

— Et je viendrai chaque week‑end chez vous ? — demanda Camille.

— Bien sûr, mon soleil. Je vous préparerai des crêpes.

— Et si je déménage chez vous ? — lança soudainement Marie‑Philippe. — Je vends mon appartement, je viens vivre avec vous. Une seule, c’est dur, mais à deux c’est plus joyeux.

— Maman, c’est possible ! Nous avons assez de place.

— Hourra ! — applaudit Camille. — Grand‑mère vivra avec nous !

Tard dans la nuit, alors qu’elles s’apprêtaient à partir, Marie‑Philippe retint Élise dans le couloir.

— Élise, je dois te dire… Aujourd’hui, quand tu es entrée, quelque chose a vacillé en moi. Je ne t’ai pas reconnue tout de suite, mais j’ai senti quelque chose de familier. Mon cœur s’est serré.

— Maman, ne te tourmente pas. L’essentiel, c’est que nous sommes réunies.

— Écoute. J’ai toujours senti ta présence, même quand tu étais petite et que tu jouais dans la cour. Je savais que tu rentrais à la maison, même sans te voir. Le cœur d’une mère ne ment jamais.

— Donc tu m’as reconnue ?

— Avec le cœur. Les yeux m’ont trahi, mais le cœur a vu.

Élise l’étreignit.

— Je t’aime, maman.

— Et moi, ma fille. Et Camille, je les aime déjà.

— Grand‑mère, vous allez vraiment vivre avec nous ? — demanda Camille, sortant de la pièce.

— Oui, ma petite. Plus jamais nous ne nous séparerons.

Dehors, la pluie tombait, mais Élise ne la remarqua pas. Pour la première fois depuis vingt ans, elle se sentait réellement

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