— Dégage ! — s’écria Lydie. — Et préviens Nina : elle ne reviendra plus.

— Sors d’ici ! — cria Lydie. — Et préviens Ninon : elle ne reviendra plus.

— Lydie, tu ne vas pas croire ce qui s’est passé ! — s’élança Marion, en franchissant le seuil sans même enlever ses chaussures, et jeta son sac sur la chaise du vestibule. — Cette pauvre Ninon, de l’immeuble du troisième étage, s’est encore fourrée dans le pétrin ! Son mari l’a larguée, emportant tout l’argent, et elle se retrouve avec deux gamins dans les bras, sans un sou ! Je lui ai dit de venir chez moi, qu’on l’aiderait du mieux possible. Mais elle pleure, elle a honte de demander. Moi, je sais ce qu’on peut faire ! Tu vas m’aider, Lydie ? Tu as toujours le cœur sur la main !

Lydie, qui remuait le potage de légumes sur le feu, essuya ses mains sur son tablier. Marion se tenait au milieu de la cuisine, les bras en l’air, les joues rouges comme si elle revenait d’une bagarre.

— Marion, attends, ne parle pas à la hâte. Quelle Ninou ? Celle qui travaille à la grande surface ? Et pourquoi tout de suite chez moi ? Tu as ton propre appartement, tes propres soucis. Je ne suis pas une millionnaire pour nourrir tout le monde.

— Oh, Lydie, ne sois pas si dure ! — s’effondra Marion sur un tabouret, attrapa une pomme dans le vase et croqua avec un bruit sec. — Ninon, oui, celle de la surface, tu te souviens, on l’avait croisée au marché ? Elle est gentille, la vie l’a simplement malmenée. Son mari était un alcoolique, il la battait, puis il s’est enfui avec sa maîtresse, emportant toutes leurs économies. Les enfants ont faim, le plus grand a sept ans, la petite cinq. Je lui ai promis qu’on rassemblerait de l’argent, des vêtements, peut‑être même un travail. Toi qui es comptable, tu as des contacts dans les entreprises, ils pourraient la prendre à temps partiel ?

Lydie soupira en remuant le potage. Marion était toujours la même : toujours à s’en mêler des malheurs des autres, puis à en entraîner tout le voisinage. Elles se connaissaient depuis l’école, mais Lydie était lasse de ces drames. Un jour elle ramène un chat errant, le lendemain elle apporte des provisions à la vieille voisine, et maintenant, une famille entière.

— Marion, je ne refuse pas d’aider, mais soyons raisonnables. Appelle‑la, demande ce dont elle a besoin. Peut‑être on peut lui offrir des produits alimentaires, ou des habits. Mais la charger d’emménager tout de suite, c’est trop.

Marion bondit, les yeux brillants.

— Non, Lydie, tu ne comprends pas ! Elle est au bord du gouffre, elle parle même de se pendre ! Je l’ai déjà invitée à venir ce soir. Chez toi, parce que chez moi les travaux sont partout, la poussière, alors que chez toi c’est propre et cosy. Prépare du thé, je vais l’appeler pour lui rappeler.

Lydie voulait protester, mais Marion composait déjà le numéro, le téléphone collé à l’oreille.

— Ninon ? C’est Marion. Oui, viens chez Lydie, tu te souviens ? L’appartement quinze, troisième étage. Ne pleure pas, tout ira mieux. Nous t’attendons. — Elle raccrocha avec un sourire à Lydie. — Tu vois, c’est simple ! Tu as bien fait d’accepter.

— Je n’ai pas accepté, — grogna Lydie, mais Marion ne l’écoutait plus, remplissant sa tasse de thé.

Le soir sonna à la porte. Lydie ouvrit et découvrit Ninon — une femme maigre, les yeux rougis, un vieux manteau usé, suivie de deux enfants, un garçon et une fille, tous deux dans des vestes trouées. Le petit tenait la main de sa sœur, qui suçait son pouce en regardant en biais.

— Bonjour, — dit doucement Ninon. — Marion m’a dit que vous pourriez m’aider…

— Entrez, — répondit Lydie en s’écartant. Marion s’affaire déjà à dresser la table.

Ils s’assirent; les enfants se jetèrent sur les sandwichs que Lydie tranchait à la hâte. Ninon, la tête baissée, raconta son histoire d’une voix saccadée.

— Il m’a tout pris : l’argent, les affaires, même les draps. Il a dit qu’il partait pour une autre, que j’étais trop vieille pour ses enfants. Mais les miens, c’est moi qui les élève ! Je travaille à la surface, mais le salaire est dérisoire, à peine assez pour le pain. Les crédits s’accumulent, je ne sais même pas comment payer le loyer. Marion m’a dit que vous, Lydie, vous pourriez me conseiller.

Marion hocha la tête en servant le thé.

— Bien sûr, Lydie pourra vous guider ! Elle est brillante, comptable au bureau de la mairie. Peut‑être un forfait d’aide sociale, ou un emploi plus stable.

Le cœur de Lydie se serra. Les enfants la regardaient avec de grands yeux, et elle pensa à la misère qui pouvait frapper à tout moment, même dans notre belle France. Elle sortit de son porte‑feuille un billet de cent euros et le tendit à Ninon.

— Prenez‑en pour le dîner. Demain on verra ce qu’on peut faire, peut‑être aller à la CAF.

Ninon éclata en sanglots, enlacée à Lydie.

— Merci du fond du cœur ! Vous êtes mon ange gardien !

Le lendemain, Marion arriva à l’aube, frappant à la porte.

— Lydie, lève‑toi ! Ninon a de la fièvre, sa tension monte à cause du stress. J’ai dit qu’elle amènerait les enfants chez toi, on ira à la polyclinique ensemble. Tu es libre aujourd’hui ?

Lydie, encore en peignoir, acquiesça, un peu perdue.

— D’accord, mais seulement quelques heures.

En trente minutes, les enfants étaient installés dans le salon, les dessins animés tournant à la télé, et Lydie leur servait de la bouillie. Le petit, Théo, parlait sans cesse.

— Tante Lydie, est‑ce que papa reviendra ? Maman dit que non, mais je ne le crois pas.

— Je ne sais pas, mon petit, l’important c’est que vous soyez ensemble.

La petite, Léa, resta silencieuse, puis vint s’asseoir sur les pieds de Lydie et la serra.

— Vous êtes douce comme mamie.

Lydie sentit une boule dans la gorge. Elle n’avait jamais eu d’enfants, son mari était mort depuis dix ans, et elle vivait seule dans son petit appartement du Marais.

Marion revint avec Ninon, le médecin en main.

— Le docteur a dit que c’est le stress, il a prescrit des sirop et des comprimés. Merci, Lydie, d’avoir gardé les enfants. Ils vous adorent.

Marion applaudit.

— Tu vois, tout s’arrange ! Maintenant, appelons ton patron, peut‑être il y a un poste d’aide‑cuisine.

Lydie, réticente, décrocha le téléphone.

— Allô, Madame Dupont ? C’est Lydie. J’ai une amie qui cherche un emploi, peut‑être comme femme de ménage ou aide‑cuisine ? Oui, elle a de l’expérience à la surface. Merci, je vous tiens au courant.

Elle raccrocha, puis regarda Ninon.

— Demain, viens au bureau, je déposerai ta candidature.

Ninon pleura de joie, et Marion la serra dans ses bras.

— Tu es en or, ma chère !

Les jours passèrent. Ninon trouva un travail à mi‑temps, mais les ennuis ne cessèrent pas. Parfois les enfants tombaient malades, Lydie les soignait; parfois Ninon demandait de l’argent pour des médicaments ou des cahiers. Marion était toujours là, mais Lydie remarquait que son amie ne donnait jamais rien de concret, seulement des paroles.

Un soir, après le départ de Ninon et des enfants, Lydie s’adressa à Marion.

— J’aime aider, mais c’est trop. J’épuise mon temps, mon argent. Ma retraite est maigre, et toi, tu ne fais que promettre.

Marion se vexa.

— Lydie, quel cœur ! Ninon a besoin d’aide, et tu parles d’argent ? Nous sommes amies depuis l’enfance, on doit se soutenir.

— Se soutenir ? — éleva Lydie la voix. — Tu as amené Ninon chez moi sans jamais rien apporter !

Marion ricana.

— Je te soutiens moralement ! C’est plus important que les sous.

Lydie agitait la main, la colère grondant en elle.

Une semaine plus tard, Ninon revint seule, sans les enfants, et s’assit à la table, jouant avec une serviette.

— Lydie ! Pardonnez‑moi, mais j’ai encore besoin d’aide. Le propriétaire menace de couper l’électricité, il faut cinq cents euros pour la facture.

Lydie resta figée.

— J’ai déjà donné trois cent euros la semaine dernière. As‑tu reçu ton salaire ?

— Oui, mais tout s’est envolé en nourriture.

Lydie fouilla son porte‑feuille, il était vide, à l’exception de quelques pièces. Elle se dirigea vers le tiroir où elle gardait un petit matelas d’épargne.

— Tiens, c’est tout ce que je peux, mais c’est la dernière fois. Trouve un second emploi.

Ninon hocha la tête, les yeux brillants d’une lueur étrange.

Le lendemain, Marion arriva en trombe.

— Bravo, Lydie ! Tu l’as sauvée. Mais Ninon vient de dire que son mari est revenu, il réclame les enfants. Il faut un avocat !

— Quel avocat ? — soupira Lydie, épuisée. — Marion, arrête. Ce ne sont plus nos problèmes.

— Ce sont les nôtres ! Nous nous sommes engagées à aider !

Elles se disputèrent pendant une demi‑heure, Marion criant que Lydie était sans cœur, Lydie répliquant qu’elle en avait assez de porter les fardeaux des autres. Marion claqua la porte en sortant.

Le matin suivant, Ninon appela.

— Lydie, les enfants sont fiévreux, puis je peux les amener chez toi ? Marion a dit que ça ne vous dérange pas.

Lydie voulut refuser, mais le petit sanglot d’un enfant l’arrêta.

— D’accord, venez.

Les enfants, grelottants, arrivèrent. Lydie leur donna du paracétamol, les coucha. Théo murmura :

— Tante Lydie, vous êtes comme une maman.

Elle resta auprès d’eux toute la journée, et le soir Ninon revint les reprendre.

Cela se répéta pendant une semaine. Lydie courait à la pharmacie, achetait des sirops, des fruits, son argent s’amenuisait, et Marion l’appelait chaque jour.

— Comment ça se passe ? Ninon dit que tu es un ange. J’ai entendu parler de la tante Klara, son mari l’a trompée…

— Non, Marion ! Assez de problèmes d’autrui. J’ai déjà assez de mes propres soucis.

Un jour, en sortant faire les courses, Lydie rencontra la voisine, Tante Valérie.

— Lydie, tu as pris Ninon sous ton toit ? Je l’ai vue passer avec les enfants.

— J’aide un peu, — répondit Lydie.

Tante Valérie baissa la voix.

— Fais attention. J’ai entendu dire que son mari n’est pas parti. Ils vivent toujours ensemble, ils extorquent les bons gens. Marion a sûrement une part dans tout ça.

Lydie resta pantoise.

— Ce n’est pas possible !

— Peut‑être, demande‑lui directement.

De retour chez elle, Lydie appela Marion.

— Marion, viens, il faut parler.

Marion arriva, les bras chargés de pâtisseries.

— Qu’y a‑t‑il, Lydie ?

Lydie la fixa.

— La vérité, c’est que Ninon te ment ? Que son mari n’est pas parti et que vous partagez l’argent ?

Marion pâlit.

— Qui a dit ça ? Ce n’est pas vrai !

— La voisine. Et je vais vérifier. J’appellerai son mari.

Marion se mit à pleurer.

— Lydie, je suis désolée… Ninon m’a poussée à mentir. On a décidé de profiter de ta générosité. Mais je ne voulais pas que ça aille si loin.

Lydie se leva brusquement.

— Assez ! — cria‑telle. — Et dégage !

Marion s’enfuit en sanglotant.

Le jour suivant, Ninon revint, les enfants sur les épaules, le visage rouge de colère.

— Lydie ! Pourquoi êtes‑vous en colère ? Marion m’a tout raconté.

Lydie, ferme, bloqua la porte.

— Je sais tout. Votre mari est chez vous, vous vous partagez l’argent. Partez et ne revenez jamais.

Ninon rougit, incapable de répondre.

— Ce n’est pas vrai ! Qui vous a dit ?

— Peu importe. Adieu.

On entendit Ninon crier derrière la porte. Les enfants pleurèrent, et Lydie sentit une pointe de tristesse percer son armure, mais elle resta résolue.

Les jours s’écoulèrent. Marion appelait, suppliant le pardon.

— Lydie, je suis une imbécile, je n’ai pas réfléchi. Revenons à l’amitié.

Lydie resta silencieuse, puis répondit :

— Marion, nous sommes amies depuis longtemps, mais tu as franchi la limite. Aider, c’est bien, mais mentir à une amie, c’est inadmissible. Je te pardonne, mais je ne te ferai plus confiance pour ce genre de choses.

Marion sanglota au bout du fil.

— J’ai compris, je ne m’immiscerai plus dans les affaires des autres.

Lydie raccrocha, s’assit à la table. L’appartement semblait vide, mais paisible. Elle versa du thé, repensa aux enfants : ils n’étaient pas responsables des mensonges de leurs parents.

Avec le temps, Lydie rencontra à nouveau Tante Valérie.

— Bien joué, Lydie, tu as démêlé le vrai du faux. Marion n’est plus qu’une ombre.

Lydie sourit.

— L’essentiel, c’est d’apprendre à dire non, ça nous rend plus forts.

Elle reprit sa vie : sorties au théâtre, rencontres avec d’autres amies, une existence plus sereine.

Un soir, le téléphone sonna. C’était Marion.

— Lydie, salut. Comment vas‑tu ?

— Ça va, et toi ?

— J’ai pensé qu’on pourrait aller au parc ? Il fait beau.

Lydie hésita un instant.

— D’accord, mais sans parler de problèmes d’autrui.

Marion rit.

— Promis ! Seulement de nous.

Elles se retrouvèrent dans le parc, marchèrent le long des allées, dégustèrent une glace. Marion, plus calme, parlait de son travail, de ses petits‑enfants.

— Tu sais, Lydie, j’ai compris qu’on ne peut pas sauver tout le monde. Il faut garder ses

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2 × three =

— Dégage ! — s’écria Lydie. — Et préviens Nina : elle ne reviendra plus.
– Pas de souci, Pierre ! Ne te décourage pas ! Au moins, tu as accueilli la nouvelle année avec éclat !