Quand je serai grand, je l’épouserai

— Enfin, j’ai mon diplôme ! Je pars dans un petit village, on dit qu’il y a une nouvelle école là-bas. J’enseignerai aux enfants locaux, s’enthousiasmait Aurélie. Les rêves se réalisent vraiment. Depuis petite, je rêvais de devenir enseignante, comme mon oncle Sébastien.

Aurélie regardait par la fenêtre du bus en souriant, songeant à son oncle Sébastien, un ami de son père. Il leur rendait visite autrefois, mais cela faisait des années qu’elle ne l’avait pas revu. Son père disait qu’ils avaient servi ensemble dans l’armée. À neuf ans, elle était tombée amoureuse de lui.

Dès qu’elle l’avait vu, Aurélie s’était dit :

— Il sera mon mari.

Elle ne l’avait pas quitté d’une semelle, et il lui avait offert des bonbons et une grande tablette de chocolat.

Quand il était reparti, il l’avait soulevée dans ses bras et embrassée sur la joue. Elle lui avait alors murmuré :

— Oncle Sébastien, ne vieillissez pas et ne mourez pas. Je grandirai et nous nous marierons.

Il avait bien ri, ce jour-là.

**La nouvelle arrivée**

Le vieux bus grinça avant de s’arrêter. Aurélie était arrivée dans le village où elle commencerait à enseigner. Elle demanda son chemin à un vieil homme, Arsène, qui semblait guetter quelqu’un à l’arrêt, une main en visière devant les yeux. Le soleil tapait fort, et la poussière soulevée par le bus ne s’était pas encore posée.

— Bonjour, pourriez-vous me dire où se trouve l’école ?

Le vieil homme la détailla, mais un garçon d’une douzaine d’années le devança.

— L’école est là-bas, sur la colline, indiqua-t-il en pointant du doigt un grand bâtiment neuf au loin. Je peux vous guider.

Arsène souffla dans leur sillage :

— Ce petit Louis est toujours trop pressé. Une nouvelle institutrice, visiblement… Mais si jeune, qu’est-ce qu’elle peut bien leur apprendre, aux enfants ?

Ne voyant personne arriver, il se dirigea vers l’épicerie en traînant les pieds.

— Je vais prévenir les commères. Une nouvelle maîtresse est arrivée…

Louis, lui, était sous le charme d’Aurélie Dumont, qui s’était présentée ainsi. Il s’exclama :

— C’est comme la nourrice de Victor Hugo ! Je l’ai lu dans un livre.

Elle rit.

— Tu es bien cultivé, toi.

Il ne l’accompagna pas jusqu’à l’école.

— Voilà, c’est ici. Bon, je file !

— Merci, Louis, lui lança-t-elle.

Le garçon, excité, courut d’abord vers chez lui avant de bifurquer vers l’atelier de son grand frère pour partager la nouvelle.

— Antoine ! La nouvelle institutrice est arrivée. Elle est trop jolie. On n’a jamais vu ça ici ! Elle s’appelle Aurélie Dumont, comme la nourrice de Victor Hugo.

Il éclata de rire avant de repartir.

Antoine sourit en regardant son petit frère s’éloigner. Neuf ans les séparaient, mais Louis était un garçon vif, sérieux comme leur père, toujours prêt à aider.

On installa Aurélie dans une maison inoccupée près de chez Louis. Il l’apprit rapidement et en informa Antoine.

— Elle habite chez la vieille Clémence, la maison où la grille pendouille et la clôture est à moitié défoncée. Il faudrait l’aider…

— Qui ça ? demanda Antoine, qui avait déjà oublié l’institutrice.

— Aurélie Dumont, pardi ! Allez, finis ton repas et on y va.

Antoine hocha la tête. Son frère ne lâcherait pas l’affaire.

**Les bonnes actions**

Ils entrèrent dans la cour par la grille bancale. Louis en tête, Antoine derrière, une boîte à outils à la main. Une jeune femme en t-shirt rose et jean usé apparut sur le perron, un foulard léger noué sur ses cheveux blonds épars.

— Il a raison, elle est jolie, songea Antoine.

— C’est mon frère, Antoine. On va réparer la grille et la clôture, annonça Louis.

— D’accord, répondit-elle avant de retourner à son ménage.

— Alors, Antoine, je t’avais pas menti ?

— Non, grommela son frère. Au travail.

La tâche fut vite réglée. Une fois les planches clouées, Antoine rentra, mais Louis entra chez Aurélie.

— Voilà, tout est en ordre !

Elle le remercia.

Le lendemain soir, Antoine était assis sur les marches de la maison tandis que leur mère trayait la vache. Louis s’installa près de lui.

— J’ai porté de l’eau à Aurélie depuis chez les Lambert. Son puits est bouché. Il faudrait le nettoyer, sinon elle devra toujours aller chez eux, et ils sont radins.

Antoine le regarda.

— Demain, c’est mon jour de repos, on s’en occupera. Tu deviens sérieux, Louis, tu grandis ?

— Bien sûr ! rétorqua fièrement le garçon en poussant son frère. Maman trait la vache ? Je pourrais apporter du lait à l’institutrice…

**Les présentations**

Le lendemain, ils nettoyèrent le puits. Aurélie les remercia et les invita à boire un thé, mais ils refusèrent poliment.

L’année scolaire commença. Louis voyait Aurélie à l’école, lui demandait comment l’aider, passait chez elle avec des gâteaux que leur mère envoyait. Aurélie parlait de ses parents ; Louis, lui, dépeignait le village, ses habitants, les bons comme les méchants.

— Louis, pourquoi ton frère ne parle-t-il jamais ? demanda-t-elle un jour.

Il sourit malicieusement.

— Il n’a plus de langue. Il est tombé petit et l’a mordue. Depuis, il ne parle plus.

— Oh, le pauvre… Un si beau garçon.

Elle hocha la tête, navrée, tandis que Louis, hilare, prit congé.

**Le coup de foudre**

Une nuit, sous la pluie, quelqu’un frappa à la porte des Dumont.

— Qui vient à cette heure ? grommela la mère en ouvrant.

— Marie-Claire, je l’ai tué ! sanglotait Aurélie, trempée. J’ai cru que c’était Louis… mais c’était un ivrogne !

Antoine surgit, suivi de Louis. Il attrapa une veste et sortit. Peu après, il revint. Aurélie et Marie-Claire buvaient un thé calmement.

— C’était ce roux, Firmin. Je l’ai jeté dehors et corrigé. Il ne reviendra plus.

Il tendit son manteau à Aurélie.

— Je vous raccompagne.

Mais elle le fixait, stupéfaite.

— Vous… vous parlez ? Louis m’a dit que…

Le garçon éclata de rire.

— J’ai dit à Aurélie que t’avais plus de langue ! C’était une blague !

Tout le monde rit.

— Bonne nuit, dit Aurélie en sortant avec Antoine.

— Revenez quand vous voulez, lança Marie-Claire.

Antoine mit du temps à rentrer. Ils avaient parlé, plaisanté, évoqué Louis.

**La déclaration**

Les vacances d’automne arrivèrent.

— Je rentre chez mes parents, annonça Aurélie.

— Louis s’occupera de ton poêle, répondit Antoine.

Ils s’appréciaient, mais il n’osait rien dire.

Les vacances terminées, Aurélie prépara Noël avec ses élèves. Elle cousait chez les Dumont, aidée par Marie-Claire. Antoine l’attendait toujours pour la raccompagner.

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