Le destin a racheté sa faute
Élodie rentra chez ses parents un vendredi soir, après ses cours à l’université. Elle avait hâte de leur annoncer une merveilleuse nouvelle. Son père était absent, mais en voyant sa mère dans la cuisine, elle s’exclama, les yeux brillants de bonheur :
— Maman, salut ! Je suis amoureuse, et cette fois, c’est du sérieux ! — Elle se précipita vers elle. — Tu m’entends ? Je suis folle de lui !
Anne serra sa fille dans ses bras et répondit d’un ton sceptique :
— Bonjour, ma chérie. J’entends très bien, et je comprends que tu es encore amoureuse.
— Pourquoi tu dis ça comme si c’était rien ? — insista Élodie.
— Parce qu’à ton âge, moi aussi, je tombais souvent amoureuse, — dit sa mère en disposant les assiettes sur la table pour le dîner. — Tu en connaîtras bien d’autres, des amours. Pour l’instant, concentre-toi sur tes études, tu n’es qu’en première année.
— Maman, ce n’est pas une question d’études, ça va de soi. Je parle d’Antoine, celui que j’aime de tout mon cœur, et avec qui je vais me marier. Il m’a demandée en mariage, alors je suis venue vous le dire tout de suite.
— Qui donc va se marier ici ? — demanda Henri, son père, en entrant dans la cuisine avec un sourire. — Encore un coup de foudre ? Et c’est du sérieux, bien sûr ?
— Bonjour, Papa ! Oui, c’est vrai ! Cette fois, c’est différent, mais Maman ne me croit pas… Antoine est parti chez ses parents pour leur parler de notre mariage, et moi, je suis venue à la maison. Il viendra bientôt vous demander votre permission.
Anne regarda sa fille avec inquiétude, échangeant un regard avec son mari. Jamais Élodie ne leur avait parlé ainsi. Oui, elle avait eu des amourettes, mais ça ne durait jamais. Qu’un garçon vienne demander leur bénédiction pour un mariage, c’était du jamais-vu.
Anne s’assit à table et demanda :
— Qui est-ce, ce Antoine ?
— Il est génial, un peu plus âgé que moi, mais on s’entend si bien. Il travaille dans la logistique. Un jour, il m’a emmenée à la fac quand j’étais en retard. On s’est revus, et il a dit qu’on se marierait dès mes dix-huit ans. Ça arrive dans deux semaines, vous vous souvenez ?
— Ma chérie, calme-toi, — soupira Anne. — Ce garçon t’a embrouillé l’esprit avec ses promesses. Tu en rencontreras bien d’autres.
— Élodie, ta mère a raison, — appuya Henri. — Tu es trop jeune pour te marier. Finis d’abord tes études. Et puis, es-tu sûre qu’il est l’homme de ta vie ? Les mots, c’est facile…
Élodie les regarda, déçue. Elle poussa son assiette sans appétit et murmura :
— Je viens vous partager ma joie, et vous ne me croyez même pas.
Elle quitta la table et claqua la porte de sa chambre.
— Laisse-la, ça lui passera, — dit Anne. — On a tous eu nos moments de folie.
Le lendemain matin, Anne entra dans la chambre de sa fille et la trouva vide. Le placard était ouvert, des vêtements jonchaient le sol. Elle ouvrit le tiroir du bureau : les papiers d’Élodie avaient disparu, ainsi qu’une partie de leur argent.
— Henri ! — cria-t-elle, paniquée. — Elle est partie avec l’argent !
Anne s’effondra sur le canapé, le visage pâle. Henri appela les secours. Après une crise cardiaque, elle fut emmenée à l’hôpital.
Quand elle revint chez elle, ils tentèrent d’appeler Élodie, mais le numéro était injoignable.
— Elle a changé de carte SIM, — murmura Anne. — Cette fois, c’est grave.
Les mois passèrent sans nouvelles.
— Va à l’université, — supplia Anne. — Ça fait trois mois.
Henri revint le lendemain, l’air épuisé.
— Elle a quitté la fac et la ville. Ses colocataires m’ont dit qu’elle était partie avec Antoine, mais elles ignorent où. Elle leur a demandé de ne rien nous dire.
Anne porta la main à son cœur. Henri lui donna ses médicaments.
— On la retrouvera, — dit-il, sans en être convaincu.
Deux ans plus tard, un appel bouleversa leur vie.
— Madame Morel ? C’est la police. Élodie Morel était-elle votre fille ?
— Oui, — murmura Anne.
— Nous sommes navrés de vous annoncer son décès. Son car est tombé d’un pont. Aucun survivant. Son passeport a été retrouvé.
Anne fut hospitalisée une nouvelle fois après l’enterrement. Les années passèrent.
Aujourd’hui, Élodie aurait eu vingt-quatre ans. Anne tenait une photo d’elle à dix-sept ans, souriante. Six ans déjà. La douleur ne s’était jamais atténuée.
— Anne, il faut avancer, — murmura Henri.
Ils s’apprêtaient à se rendre sur sa tombe quand le téléphone sonna. Un numéro inconnu.
Un petit garçon parlait, d’une voix qui rappelait étrangement celle d’Élodie.
— C’est vous, Anne Morel ?
— Oui… Qui es-tu ?
— Je m’appelle Daniel Morel. Votre petit-fils. Je suis à l’orphelinat. — Il nomma la ville où Élodie était morte. — Pouvez-vous me prendre chez vous ? Ici, c’est dur.
La communication fut coupée.
— Henri ! On a un petit-fils !
Le lendemain, ils étaient devant l’orphelinat. Une femme sortit, et ils l’abordèrent discrètement.
— Je m’appelle Véronique. Je suis femme de ménage ici.
Anne lui parla de Daniel.
— Oui, je le connais. Sa mère et son compagnon louaient ma chambre. Après l’accident, le père a été arrêté. Daniel est arrivé ici à deux ans.
— Il est vraiment notre petit-fils ?
— Si vous êtes Anne Morel, alors oui.
Ils passèrent la nuit chez Véronique. Le lendemain, la directrice accepta de les laisser voir l’enfant.
Daniel avait les yeux noisette, les cheveux foncés, et un air d’Élodie.
— Ne pleure plus, — murmura Anne. — Tu viens avec nous.
— J’ai une photo de Maman ?
— Oui, mon chéri.
Les tests ADN confirmèrent leur lien. Daniel emménagea avec eux. Véronique leur rendait parfois visite.
Le destin, après leur avoir tout pris, leur avait offert une seconde chance.







