La Vengeance Éclate

— Juliette ! Juliette, arrête-toi tout de suite !

À peine la jeune femme avait-elle quitté son travail qu’une femme petite et rondelette lui courut après. D’habitude, sa voix hautaine et autoritaire résonnait presque douce ce soir-là, mais avec un reproche.

— Ma petite Juliette, qu’est-ce qui s’est passé avec Alexandre ? Il m’a appelée hier et m’a dit que tu l’avais quitté. Comment peux-tu faire ça ? Il a plus que jamais besoin de ton aide et de ton soutien, et toi, au lieu de lui en donner, tu plies bagage ? Quelle femme aimante tu fais !

— Aussi aimante que ce qu’il est, un homme aimant, rétorqua Juliette avec un sourire méchant. Ou avez-vous oublié la conversation que vous avez eue avec lui dans notre cuisine il y a un an et demi ? Peut-être que je devrais vous la rappeler ? Vous approuviez tellement son idée et ses principes de vie commune, alors pourquoi maintenant, la flèche ne tourne plus ? Ou « c’est différent » ?

— Mais de quoi parles-tu ? Je n’ai jamais approuvé qu’une personne qui aime abandonne son partenaire. Surtout dans une situation aussi difficile.

— C’est étrange. Moi, je me souviens très bien du contraire. Et comment vous vous êtes opposées à mon idée de me marier avec votre fils, et comment vous lui avez dit que si jamais il le faisait, je me pendrais à son cou et que, en cas de problème, je deviendrais un boulet. Alors, pourquoi lui peut éviter ce fardeau, et pas moi ?

— Quel fardeau ? Vous vous aimez, vous devez surmonter tout cela ensemble…

— Sauf qu’il n’a pas voulu être ensemble. Et vous non plus. Maintenant, débrouillez-vous avec cette situation, moi je vais suivre mon chemin, ces problèmes ne me concernent plus.

Et merci à vous, grâce à vous, nous ne sommes toujours pas mariés — je n’aurai même pas à lui verser de pension alimentaire. Merci, Suzanne.

Après une révérence ironique, Juliette tourna les talons et se dirigea d’un pas vif vers l’arrêt de bus.

Dans sa tête, l’idée de contracter un prêt pour un appartement plus proche de son travail refit surface. Sa vieille petite chambre de bonne héritée de sa grand-mère lui coûtait deux heures de voyage aller-retour, avec tous les embouteillages et les arrêts de transport en commun.

Puis ses pensées revinrent à la question de savoir si elle avait bien fait de quitter Alexandre dans un tel moment. La logique lui soufflait que oui, son cœur, lui… était trop compatissant.

Heureusement, toute compassion disparaissait dès qu’elle se rappelait la conversation qu’elle avait surprise par hasard quelques mois plus tôt.

Juliette n’aimait pas écouter aux portes. Elle ne s’y adonnait jamais. Mais ce soir-là, après avoir dormi toute la journée à cause d’un rhume, elle était sortie de sa chambre pour boire un verre d’eau et n’avait pas trouvé ses pantoufles près du lit.

Alexandre ou elle-même les avaient sans doute poussées sous un meuble. Elle ne voulut pas les chercher et sortit en chaussettes.

C’est pourquoi ni son futur mari (comme elle le considérait encore à l’époque) ni sa future belle-mère ne l’entendirent approcher.

Mais Juliette l’entendit, elle.

— C’est une bonne fille, bien sûr, mon fils, mais ne l’épouse pas. Si elle était riche, on pourrait parler, tu pourrais compter sur un héritage intéressant, mais tu sais ce qui arriverait si tu te mariais avec elle maintenant ?

— Qu’est-ce qui pourrait arriver, maman ? Juliette travaille, elle n’a pas besoin que je l’entretienne. Et si je me marie maintenant, je pourrais avoir une promotion. Mon patron adore ces valeurs traditionnelles, la famille solide, les enfants, tout ça.

— Ne me dis pas que tu veux un enfant avec elle ! s’exclama Suzanne en agitant les mains.

— Bien sûr que non. Dépenser de l’argent pour un morveux, non merci. Et Juliette n’en veut pas non plus, elle est du genre carriériste, elle veut grimper. Les enfants ne l’intéressent pas.

Je comptais lui mentir plus tard, dire qu’elle était stérile. Comme quoi je suis un type bien, j’épouse une femme défectueuse.

— Ne l’épouse pas, mon fils ! Personne. Tu ne comprends rien à mon travail, et c’est dommage.

Tu sais combien de conséquences légales ça aurait ? Tout ce que tu achèterais en mariage serait un bien commun. Si vous divorcez, Juliette pourrait prendre la moitié de l’appartement, de la voiture, du compte en banque — et elle en aurait le droit.

On pourrait faire un contrat de mariage, mais crois-tu qu’elle renoncerait à une bonne part ? Personne ne le ferait.

Et si quelque chose lui arrivait dans le mariage, tu serais obligé de la prendre en charge.

Un homme est venu me voir récemment. Sa femme l’a trompé, puis elle s’est retrouvée handicapée après une bagarre avec son amant.

Il a réussi à se séparer d’elle, mais il a perdu beaucoup de choses financièrement, et maintenant il doit payer une pension.

Comme s’il était responsable de son handicap.

Non, mon fils, ne te marie pas avec Juliette. Comme ça, si quelque chose ne va pas, tu peux la mettre à la porte du jour au lendemain.

Un mariage officiel ne t’apportera rien.

À moins qu’elle soit riche ou qu’elle fasse vraiment carrière… Mais elle n’a ni l’un ni l’autre.

Juliette était retournée silencieusement dans la chambre et avait pleuré toute la nuit.

Non, elle savait qu’Alexandre ne l’épouserait probablement pas, vu qu’en deux ans de relation, il ne lui avait jamais fait de demande.

Mais c’était une chose de savoir qu’un homme ne se pressait pas pour officialiser leur union, et une autre d’entendre comme raison qu’on voulait pouvoir la jeter dehors si jamais, Dieu nous en préserve, elle tombait gravement malade.

Avant, Alexandre lui disait qu’il ne pouvait pas se marier à cause de sa direction, qui n’aimait pas les employés mariés.

Il lui promettait que dès qu’il trouverait un poste plus adapté, il changerait de travail et là, ils pourraient aller à la mairie.

En réalité, tout était bien différent de ce qu’elle imaginait.

Ses larmes s’étaient taries rapidement. Et avec elles, semblait-il, tout son amour pour Alexandre.

Le lendemain, Juliette avait simplement réfléchi à leur relation d’un point de vue économique.

Vivre avec Alexandre lui faisait économiser du temps pour les tâches ménagères et les trajets, puisque l’homme habitait presque en plein centre-ville.

Et malgré ses défauts, Alexandre était plutôt doué au lit, et trouver un autre homme « pour la santé » en cas de rupture serait une perte de temps et pas forcément une réussite.

De plus, en vivant avec Alexandre, Juliette pouvait louer son propre studio en périphérie, ce qui lui rapportait un petit revenu.

Si l’on retirait les sentiments, qui, visiblement, n’existaient plus du côté d’Alexandre, leur relation restait un bon arrangement où chacun trouvait son compte.

Ils avaient donc continué ainsi, jusqu’à ce qu’Alexandre ait un accident quelques mois plus tard.

Il avait pris le volant en état d’ébriété, raté un virage, et avait fini par détruire non seulement la barrière de sécurité, mais aussi sa voiture presque neuve, pour laquelle il devait encore rembourser un prêt, et surtout, sa propre colonne.

Les médecins avaient dit qu’il avait de bonnes chances de se rétablir, mais que la rééducation serait longue et difficile.

Heureusement, Alexandre était le seul impliqué dans l’accident. Au moins, il n’avait pas eu d’ennuis judiciaires.

C’

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