Mon petit-fils ne sera pas gaucher, sexclama Françoise Béranger, la voix vibrante dindignation.
Louis releva la tête, adressant à sa belle-mère un regard assombri dagacement.
Mais enfin, quy a-t-il de mal à cela ? Jules est né ainsi. Cest sa singularité, répondit-il en tentant de contenir sa colère.
Singularité, tu parles ! siffla Françoise. Ce nest pas une singularité, cest un défaut, un manque Depuis toujours, la main droite est celle qui compte. La gauche, cest la main du diable.
Louis faillit éclater de rire. À cette époque, et Françoise raisonnait encore comme si on était en pleine France du Moyen Âge.
Madame Béranger, la médecine prouve pourtant que
Ta médecine, je men moque, coupa-t-elle dun ton cassant. Jai rééduqué mon fils, et regarde-le, il est devenu quelquun de normal. Rééduquez Jules avant quil ne soit trop tard. Vous me remercierez plus tard.
Elle tourna les talons et quitta la cuisine, abandonnant Louis face à son café refroidi et au malaise grandissant qui bouillonnait en lui.
Au début, Louis ny prêta pas grande attention. Après tout, une belle-mère avec ses idées dun autre temps, ce nétait pas rare. Chaque génération transporte ses propres préjugés. Il observait Françoise replacer délicatement la cuillère dans la main droite de son petit-fils, comme on corrige une faute légère, et se disait que ça navait pas dimportance. Lesprit dun enfant est souple, non ? Les manies dune grand-mère ne pouvaient pas laisser de marque profonde.
Jules, dès sa naissance, avait clairement préféré la gauche. Louis se rappelait ces premiers gestes maladroits, le petit poing gauche qui attrapait une peluche, le dessin mal assuré, toujours de la main gauche. Cétait naturel. Cétait… juste lui. Comme la couleur de ses yeux, ou cette fossette sur sa joue.
Mais pour Françoise Béranger, cétait une aberration. Elle sétait fixé pour mission de corriger cette erreur de la nature. Chaque fois que Jules saisissait un crayon de la main gauche, elle serrait les lèvres, lair offusqué comme sil profanait un secret de famille.
Prends-la de la main droite, Jules. Toujours la droite.
Encore cette histoire ? Chez nous, il ny a jamais eu de gauchers, il ny en aura pas.
Jai corrigé ton oncle Étienne, je le ferai aussi pour toi.
Un soir, Louis surprit Françoise en train de raconter son « exploit » à sa fille, Marion. Elle se vantait davoir su remettre Étienne « dans le droit chemin ». Elle parlait du petit garçon quelle forçait à attacher la main gauche derrière le dos, des punitions, du contrôle de chaque geste et du résultat : un homme normal, à sa façon de voir.
Il y avait dans sa voix une telle fierté, une certitude si glaciale dans la justesse de ses principes, que Louis en eut des frissons.
Les changements chez Jules furent subtils au début. Il hésitait avant datteindre une fourchette, la main en suspens quelques secondes, comme si cétait une question difficile. Puis il se mit à regarder du coin de lœil : grand-mère surveille-t-elle ?
Papa, je prends de quelle main ?
La question tomba pendant le dîner, la voix de Jules tremblante, la fourchette suspendue dans lair.
De celle que tu veux, mon chéri.
Mais mamie Françoise dit que
Tu nécoutes que toi, daccord ? Utilise la main qui test naturelle.
Mais Jules ny arrivait plus. Il se trompait. Il lâchait ses affaires. Il paraissait incapable de faire confiance à son propre corps.
Marion percevait tout. Louis la voyait se mordre la lèvre, détourner les yeux chaque fois que Françoise reprenait Jules, ou lançait sa sempiternelle leçon déducation correcte. Marion, écrasée depuis lenfance par la volonté de fer de sa mère, avait appris à se taire, à attendre que la tempête passe.
Louis tenta de lui parler.
Ce nest pas normal, Marion. Regardes-le.
Maman croit bien faire.
Croire, ça ne suffit pas. Regarde-le, il perd toute assurance.
Marion haussait les épaules, senfuyait dans le silence. Les vieux réflexes dobéissance étaient plus forts que son instinct maternel.
Au fil des jours, la situation empirait. Françoise sétait trouvée une nouvelle obsession. Elle ne se contentait plus de corriger Jules, elle commentait chaque geste, chaque prise de stylo, chaque bouchée. Elle félicitait quand il utilisait la droite, soupirait ostentatoirement quand il attrapait un objet de la gauche.
Tu vois, Jules, cest possible ! Il suffit de sappliquer. Jai fait dÉtienne un vrai monsieur, je te ferai aussi devenir quelquun.
Louis comprit quil fallait agir. Il choisit son moment : Jules joué dans sa chambre, la maison sentait le pot-au-feu que Françoise préparait avec le sérieux dun chef étoilé.
Il sapprocha delle.
Vous ne coupez pas correctement les poireaux.
Françoise ne bougea pas, concentrée.
Pardon ?
Il faut les émincer plus finement, dans le sens de la longueur, pas en rondelles.
Un rictus agacé apparut sur son visage.
Ah bon, et qui fait ça ? Cest absurde.
Personne ne les coupe ainsi, persista Louis. Ce que vous faites, cest mal fait. Laissez, je vais vous montrer.
Il tendit la main vers le couteau. Elle le retira vivement.
Tu es fou ?
Pas du tout. Je veux juste que vous coupiez correctement. Regardez, il y a trop deau dans la marmite, et le feu est trop vif. La carotte, il faudrait la mettre plus tard.
Jai toujours fait ainsi !
Ce nest pas une raison. Il faut vous corriger. Réapprenez, recommencez depuis le début.
Françoise resta figée, le couteau suspendu. Son visage exprimait lincompréhension la plus pure.
Quest-ce que tu racontes là ?
Cest ce que vous répétez à Jules, tous les jours quil doit changer. Alors, rééduquez-vous. Ce nest pas ainsi quon fait les choses. Il faut utiliser lautre main.
Ça na rien à voir !
Ah bon ? À mes yeux, cest identique.
Les joues de Françoise rosirent de rage.
Oser comparer ma cuisine à ça ! Jagis comme jen ai envie !
Jules, cest pareil pour lui. Mais ça ne vous arrête pas.
Il a le temps de changer, cest un enfant !
Et vous ? Vous, femme adulte, auriez-vous envie quon vous impose du changement ? Non, vous naccepteriez pas. Alors pourquoi vous le permettez-vous avec lui ?
Françoise serra la bouche, les larmes aux yeux.
Je ne voulais que son bien murmura-t-elle, brisée.
Jen suis certain. Mais vouloir le bien ne signifie pas imposer votre version à chacun. Jules est une personne, avec ses façons dêtre. Jamais je naccepterai quon lui retire cela.
Tu vas me faire la leçon maintenant ?
Oui. À chaque fois que vous ne respecterez pas Jules, je remettrai en question chaque geste, chaque habitude. On verra combien de temps vous tiendrez.
Ils se faisaient face, lun et lautre au bord de la rupture.
Cest bas, Louis.
Mais vous ne comprenez que ce langage.
Quelque chose se fissura en elle. Louis le vit, ce fragile appui qui lavait toujours maintenue dans sa certitude de bien faire venait de seffondrer. Françoise soudain semblait plus vieille, plus petite, plus fragile.
Je lai fait par amour bredouilla-t-elle.
Je le sais. Mais il est temps daimer autrement. Sinon, Jules ne vous verra plus.
Le pot-au-feu débordait sur la plaque. Personne ne bougea.
Plus tard, lorsque Françoise se retira dans sa chambre, Marion vint sinstaller à côté de Louis sur le canapé, sans un mot, la tête posée contre son épaule.
Personne ne ma jamais protégée comme ça, tu sais ? Maman avait toujours raison Jobéissais, cest tout, murmura-t-elle.
Louis la serra dans ses bras.
Dans notre famille, ta mère nimposera plus rien à personne.
Marion hocha la tête, serrant sa main dans la sienne, reconnaissante.
De la chambre denfant, on percevait juste le doux frottement dun crayon sur le papier. Jules dessinait. De la main gauche. Et plus personne ne lui disait que cétait un mal.







