— Tu comptes accoucher encore longtemps ? — m’a lancé ma belle-mère sur un ton sarcastique.

Tu comptes ouvrir une crèche, ou quoi ? Combien denfants tu veux encore mettre au monde ? La mère de mon épouse, Colette Girard, ma lancé ça avec son ton moqueur habituel, à peine avais-je décroché.

Bonjour à vous aussi, Colette, si seulement on pouvait éviter lironie, répondit gentiment Élodie. Guillaume a annoncé quon attendait un bébé, ça vous contrarie tant que ça ?

Bien sûr que oui ! Javais pourtant bien insisté après le troisième petit-fils : il fallait arrêter de jouer à la poule pondeuse ! À Nouvel An, je tavais même offert une boîte géante de préservatifs, tu pourrais te protéger au lieu de continuer ! a marmonné la belle-mère.

Élodie se rappelait très bien ce réveillon où sa belle-mère avait déposé, faussement innocente, un énorme paquet de préservatifs sur la table, sous prétexte dun clin dœil dadulte pour « penser à plus tard ». Ce soir-là, cétait lanniversaire de leur aîné, Antoine. Colette avait dit sans détour quil était temps de penser à sarrêter.

On a bien compris votre avis, mais on ne contrôle pas tout dans la vie, a répondu la belle-fille, tout en gardant son calme.

Tu te moques du monde ? Eh bien, débrouille-toi donc toute seule avec tes enfants, ne compte plus sur moi pour taider… Et puis dailleurs La tonalité stridente du téléphone avant que la conversation sachève ma empêché découter la suite.

Élodie posa le téléphone sur le lit, sourit et caressa son ventre encore plat. Nous attendions notre quatrième enfant, ce qui semblait fâcher profondément Colette Girard. Je peinais à comprendre lagacement de ma belle-mère.

Il faut dire que Colette navait jamais vraiment pris soin de ses petits-enfants ni aidé notre famille matériellement. Elle se contentait de rendre visite aux enfants, allez, une fois par mois, et seulement pour leur offrir des cadeaux lors des fêtes. Élodie nen parlait jamais, mais je savais que ça lui déplaisait un peu ; ma mère nétait pas dans le besoin, pourtant elle navait jamais lélan doffrir ne serait-ce quun sachet de bonbons aux enfants. Elle gardait ce ressentiment pour elle, ne me reprochant rien. Nos enfants étaient bien habillés, bien nourris, et cest tout ce qui comptait à nos yeux.

Je travaille dans une entreprise dingénierie à Bordeaux et Élodie a réussi à monter une activité artisanale à la maison, ce qui nous permet de nous offrir une nounou pour quelques heures : la garde des enfants devient plus facile et Élodie peut se concentrer sur ses commandes.

Notre famille est joyeuse, chaleureuse, mais la mauvaise humeur de Colette vient troubler notre bonheur. Elle ne ma jamais vraiment accepté, et larrivée rapprochée des enfants na clairement rien arrangé.

Je me souviens encore de sa réaction à la naissance de notre troisième fille, Camille : elle avait plaidé pour une interruption de grossesse, arguant de la difficulté à élever trois enfants. Avec le temps, elle avait pourtant fini par sattendrir et sattacher à la petite. À peine la situation apaisée que nous avons appris larrivée du quatrième ; ce nétait pas prévu si tôt, mais le destin en avait décidé autrement. Nous avons accueilli cette nouvelle avec bonheur.

Cétait sans compter la réaction de la belle-mère, bien entendu. Jai parfois limpression que ce qui linquiète, cest que je cesse de laider financièrement. Je lui envoie régulièrement de largent, et depuis des années jai réglé ses soins dentaires, payé ses voyages à la mer et financé la rénovation de son appartement à Toulouse.

Élodie nest pas contre le fait que jaide ma mère, tant que cela ne nuit pas au bien-être de nos enfants. On sen sort bien, alors elle ne voit pas dinconvénient à continuer. Mais si ma mère pense que la naissance dun nouvel enfant va réduire son « budget », elle va sans doute se montrer encore plus désagréable, et ses reproches pourraient finir par affecter léquilibre de la famille.

Quoi quil en soit, rien de tout cela ne nous fera changer davis. Nous avons choisi daccueillir ce quatrième enfant, point final. Mais tout cela me laisse songeur : une belle-mère a-t-elle vraiment le droit, fût-ce dans la chaleur dun foyer français, de dicter à ses enfants combien ils doivent agrandir leur famille ? Je crois quen famille, le respect doit primer. Vouloir le bonheur de ses proches, ce nest ni compter les biberons ni singérer dans leurs choix de vie, mais les accompagner sans juger. Voilà ce que je retiendrai pour plus tard.

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— Tu comptes accoucher encore longtemps ? — m’a lancé ma belle-mère sur un ton sarcastique.
— Monsieur Martin, vous avez encore manqué le départ ! — la voix du chauffeur de bus, François, est bonhomme, mais teintée d’un léger reproche. — C’est la troisième fois cette semaine que vous courez après le bus comme un dératé. Le retraité, dans sa veste froissée, s’appuie contre la barre, essoufflé. Ses cheveux blancs sont ébouriffés, ses lunettes glissent sur le bout de son nez. — Excusez-moi, François… — souffle l’aîné, en tirant quelques billets froissés de sa poche. — Ma montre doit retarder, ou bien je deviens distrait… François Morel a la quarantaine bien entamée, la peau hâlée par vingt ans de conduite sur le même trajet en banlieue parisienne. Il connaît la plupart des passagers, mais ce Monsieur Martin lui est resté en mémoire : toujours poli, discret, voyageant à la même heure chaque jour. — Allez, montez, ne vous en faites pas. On va où, aujourd’hui ? — Au cimetière, comme d’habitude. Le bus démarre. Monsieur Martin prend sa place habituelle — troisième rang côté fenêtre, un vieux sac cabas usé à la main. Peu de voyageurs : un matin de semaine. Quelques étudiantes papotent, un homme en costume est plongé dans son téléphone. Banale matinée. — Dites-moi, Monsieur Martin, — François jette un œil dans le rétro — vous y allez tous les jours ? Ça ne vous fatigue pas ? — On fait ce qu’on doit… — murmure le retraité, regard perdu dehors. — Ma femme est là-bas, depuis un an et demi. Je lui ai promis de venir chaque jour. Le cœur de François se serre. Lui aussi est marié, il adore sa femme. Dur d’imaginer… — C’est loin, de chez vous ? — Non, en bus, une demi-heure. À pied, ce serait le double — j’ai plus mes jambes d’antan. Et la retraite suffit juste pour le ticket. Les semaines passent. Monsieur Martin est un pilier du trajet du matin. François s’y est attaché, il l’attend même. Parfois, le vieil homme est en retard — François traîne exprès un peu à l’arrêt. — Faut pas m’attendre, — proteste un jour Monsieur Martin, ayant compris qu’on l’attendait. — Les horaires sont les horaires. — Bah, pour deux minutes, on n’est pas à cheval, — sourit François. Un matin, pas de Monsieur Martin. François patiente, mais personne ne vient. Ni le lendemain, ni le surlendemain. — Dis donc, Tamara, — glisse-t-il à la contrôleuse — t’as vu le petit monsieur qui allait toujours au cimetière ? On le voit plus… — Aucune idée, peut-être malade, ou bien de la famille venue… — hausse-t-elle les épaules. Mais François s’inquiète. Il s’est habitué à ce passager discret, à ses « merci » polis, à son sourire triste. La semaine passe, rien. À la pause déjeuner, François prend sur lui : direction le terminus, près du cimetière. — Excusez-moi, — demande-t-il à la gardienne, — je cherche un monsieur âgé, cheveux blancs, souvent en cabas, Monsieur Martin… Il venait tous les jours. — Ah, ce monsieur ! Bien sûr que je le connais. Il passait chaque jour, pour sa femme. — Mais il ne vient plus ? — Non, plus depuis une semaine. — Malade ? — Je ne saurais dire… Il m’avait dit habiter pas loin, rue des Jardins, numéro quinze. Vous êtes de la famille ? — Chauffeur du bus, il montait toujours avec moi… Rue des Jardins, 15. Un vieil immeuble, le crépi usé. François monte et sonne à la première porte. Un homme d’une cinquantaine d’années ouvre, l’air fermé. — Oui ? — Je cherche Monsieur Martin, passager de mon bus… — Ah, le monsieur du douze. Il est à l’hôpital, un AVC la semaine dernière. Le cœur de François vacille. — Quel hôpital ? — La Pitié-Salpêtrière. C’était sérieux, mais il va mieux paraît-il. Le soir même, François va à l’hôpital. Il trouve le service, demande au personnel. — Monsieur Martin ? Il est chez nous. Vous êtes de la famille ? — Un ami… chauffeur de bus, en fait. — Chambre six. Il est encore faible, ménagez-le. Monsieur Martin est alité, pâle, regardant la fenêtre. Il reconnaît François, les yeux s’écarquillent. — François ? Comment avez-vous su… ? — Je me suis inquiété… — François sourit, dépose un sachet de fruits. — Vous ne veniez plus, je me suis renseigné. — Vous êtes venu pour moi ?… — une larme brille. — Mais… qui suis-je pour qu’on s’inquiète ? — Mais voyons ! Je compte sur vous chaque matin. Je m’y suis attaché. Monsieur Martin se tait, contemple le plafond. — Ça fait déjà dix jours… Je n’ai pas pu aller voir ma femme. Une première en un an et demi. J’ai failli à ma promesse… — Allons, votre épouse comprendra. La santé d’abord. — Je lui racontais toujours ma journée… Là, je suis cloué ici, elle est seule… François sent le désarroi du vieil homme, la décision vient d’elle-même. — Si vous voulez, j’irai pour vous. Je lui dirai que vous êtes hospitalisé, que vous guérissez… La méfiance et l’espoir se lisent dans le regard de Monsieur Martin. — Vous feriez ça… pour moi ? — Mais bien sûr ! Vous n’êtes plus un inconnu. Ça fait un an et demi qu’on se voit tous les jours, vous êtes de la famille, presque. Le lendemain, en repos, François va au cimetière. Il trouve la tombe, sur la stèle une photographie au regard doux. « Anne Martin, 1952-2024 ». Un peu gauche, il parle : — Bonjour, Madame Martin. Je suis François, chauffeur du bus que prend votre mari chaque jour pour venir vous voir. Il est à l’hôpital, mais il se remet. Il m’a chargé de vous dire qu’il vous aime et qu’il viendra dès que possible… Il dit aussi combien Monsieur Martin est fidèle, combien il tient à elle, et, bien qu’il se sente maladroit, il sait au fond de lui qu’il fait ce qu’il faut. À l’hôpital, il trouve Monsieur Martin prenant le thé, déjà plus vif. — Je suis passé, — dit simplement François. — J’ai tout transmis. — Et… comment c’est là-bas ? — la voix tremble. — Tout est en ordre. Quelqu’un a déposé des fleurs, sûrement des voisins. Tout est propre. Elle vous attend. Monsieur Martin ferme les yeux, deux larmes perlent. — Merci, mon garçon. Merci… Deux semaines plus tard, Monsieur Martin rentre chez lui. François vient le chercher à la sortie de l’hôpital, le raccompagne. — On se retrouve demain matin ? — demande-t-il en déposant le vieil homme. — Bien sûr, à huit heures, comme d’habitude. Et, effectivement, le lendemain, Monsieur Martin est à son poste. Mais désormais, quelque chose a changé entre eux. Plus seulement chauffeur et passager : un vrai lien. — Vous savez, Monsieur Martin, — lui dit François un jour, — si vous voulez, le week-end, je peux vous emmener en voiture. Ce ne sera pas professionnel — juste pour vous rendre service. Ma femme sera d’accord. — Oh, je ne veux pas abuser… — C’est normal. On s’est attaché à vous. Ma femme m’a dit : « Avec un homme si bien, il faut donner un coup de main. » Ainsi, les weekends, François emmène Monsieur Martin au cimetière en voiture. Parfois, il vient avec sa femme — ils font connaissance, deviennent amis. Un soir, François dit à sa femme : — Au début, je pensais que c’était juste un travail. Un horaire, un trajet, des passagers… Mais en fait, chaque personne dans le bus, c’est toute une histoire, toute une vie. — Tu as raison, — acquiesce-t-elle. — Tu as bien fait de ne pas rester indifférent. Un jour, Monsieur Martin leur confie : — Après le décès d’Anne, je croyais que tout était fini. À quoi pouvais-je encore servir ? Mais… il y a des gens pour qui je compte, finalement. Et ça, ça veut tout dire. *** Et vous, avez-vous déjà été témoin de gestes de grandeur chez des gens simples ?