Sacha s’est retrouvé orphelin alors que sa mère était en vie. Il n’a jamais vraiment su si son père existait encore : vivant ou disparu. Sa mère ne lui en parlait jamais, et pire encore, elle se mettait à crier chaque fois qu’il osait poser la question, même lorsqu’il n’était qu’un tout petit enfant.

Il y a bien longtemps, dans un petit village du nord de la France, vivait un garçon nommé Émilien. Orphelin bien que sa mère soit encore en vie, il ignorait presque tout de son père ; personne ne lui avait jamais dit sil était mort ou simplement parti. Sa mère, Françoise, évitait toute question et, quand Émilien, encore tout petit et rentrant de lécole maternelle, demandait :
Maman, est-ce que jai un papa ?
La voix de Françoise sélevait aussitôt, forte et dure, puis elle finissait par pleurer. Émilien ne comprenait jamais vraiment : avait-il un père ou non ?
Il cessa de poser la question, ny voyant plus dintérêt. Dailleurs, la peur simmisçait. À cinq ans, il se fit frapper pour la première fois à cause de cette question. Pas vraiment battu, mais la gifle fut douloureuse.
Toute une semaine, Émilien parade avec un bleu sur la joue, racontant aux enfants du village quil sétait bagarré avec Baptiste, le petit dur du quartier. Personne ne le crut dans la classe de maternelle. Baptiste était déjà au CE2, grand garçon à cartable, tandis quÉmilien était encore un tout petit en grande section. Mais le récit, bien que suspect, lui valut quelque respect.
Ce nouveau respect nadoucit pas son quotidien. Sa mère, de plus en plus instable, levait souvent la main sur lui. Linstitutrice, Madame Claire Deschamps, commença à soupçonner que quelquun faisait du mal à Émilien. Il gardait le silence, ne dénonçait pas sa mère, narrivant pas à croire quelle le frappait réellement.
Puis Françoise sombra dans lalcool. À plusieurs reprises, elle oublia de venir chercher son fils à lécole. Madame Deschamps ne posa plus de questions, mais contacta lassistance sociale et avertit la mère quÉmilien lui serait retiré si elle continuait. Ce jour-là, Françoise, peu ivre mais très en colère, insultait Madame Deschamps devant tout le monde et administra à Émilien une telle claque quil se retrouva par terre dans le couloir.
Quest-ce que tu fais là, à écouter tout ce quon dit sur ta mère ? lança Françoise, les yeux plissés de colère. Émilien sut alors quil serait de nouveau puni. Habille-toi et va dehors !
Émilien ne revint plus à lécole. Le lendemain matin, sa mère fit rapidement ses bagages et ils prirent le train pour la campagne, chez sa grand-mère.
On va rendre visite, annonça Françoise.
Émilien se réjouissait : sa grand-mère, Simone, était douce et, quand elle venait, il y avait toujours quelque chose à manger. Des tartes, des brioches ! Choses que sa mère ne lui donnait jamais. Mais Simone reçut les bagages sans un mot et Françoise, dans un souffle dur, dit :
Prends ton petit-fils, puis poussa Émilien dans le dos et quitta la maison en claquant la porte.
Émilien la regarda, effrayé. Simone le toisa silencieusement. Il hésitait : courir après Françoise ou sourire à sa grand-mère ?
Celle-ci prit la valise, fit signe à Émilien :
Suis-moi.
Il entra dans la maison, retira ses bottes, les aligna soigneusement à côté des sabots de Simone, observa son doigt qui dépassait dun vieux chausson troué.
Je nai pas de chausson pour toi, dit-elle, sèche.
Je suis habitué à marcher pieds nus, répondit Émilien, tout bas.
Tu veux manger ?
Oui, murmura-t-il, sefforçant de ne pas pleurer.
Cest bien, dit Simone en le voyant essuyer furtivement ses yeux. Les garçons ne pleurent pas.
Elle posa sa valise dans une petite chambre ; lit de fer, couvre-lit rayé, tapis coloré.
Voici ta chambre. Pose tes affaires sur la chaise et va te laver les mains. On va déjeuner.
Émilien resta debout, ne sachant pas ce quétait une commode. Quand Simone revint, elle lui montra le meuble verni :
Tu rangeras dans le tiroir. Ce soir, on verra ce quil te faut comme habits.
Un mois passa et Émilien comprit que vivre chez sa grand-mère était bien plus doux quavec sa mère. Il y avait toujours de la nourriture, Simone était sévère mais jamais cruelle, ne le frappait pas et le grondait rarement. Lorsquelle touchait sa pension, ils allaient au marché acheter des bonbons, parfois un petit jouet.
Il neut plus de nouvelles de sa mère. Trois ans plus tard, Simone partit deux jours en ville, laissant Émilien chez la voisine, Madame Marguerite. À son retour, vêtue de noir, elle lui annonça :
Maintenant, tu es vraiment orphelin. Ni maman, ni papa.
Alors papa existait ? demanda Émilien, sombre.
Eh bien, tu ne viens pas du vent, répondit Simone, tristement. Tu dors dans sa chambre.
Où est-il parti ? Il nous a abandonnés, moi et maman, puis toi aussi ? Cest ça ?
Assez, coupa Simone, quittant la pièce.
Depuis, Émilien devint furieux de ne rien savoir : questions, cris, larmes. Pourquoi lui, pourquoi chez sa grand-mère, pourquoi sa mère lavait-elle rejeté ?
Si tu continues, je tenvoie à lassistance ! sexclama Simone en frappant la table. Arrête de me tourmenter !
Émilien se tut, voyant Simone se balancer sur sa chaise, murmurant « Mon Lucien, mon Lucien » en pleurant.
Mais enfin, quest-ce que tu fais ? dit-il, maladroitement, en létreignant. Pardon, pardon, mamie.
Cest à moi de te demander pardon, Émilien, répondit-elle, caressant sa joue. Ta mère a tout gâché, à nous tous. Après une profonde inspiration, elle se leva, but de leau et déclara : Viens.
Émilien shabilla et suivit sa grand-mère, sans un mot, jusquau cimetière. Il resta devant une photo ovale où un homme jeune et heureux lui souriait.
Mon fils, Lucien, sanglota Simone. À cause de ta mère, il est là. Il laimait, comme dans les films.
Et elle ? interrogea Émilien, doutant être le fils de cet homme.
Elle aussi, disait laimer, répondit Simone dune voix rauque. Aimait, oui. Mais ce nétait pas une belle histoire.
Raconte-moi.
Simone sassit sur la bancaille, réfléchit.
Ce nest pas la bonne façon daimer, quand on oublie qui on est, dit-elle. Ils saimaient passionnément ; tu comprends ?
Émilien hocha la tête, même sil ne saisissait pas tout, mais il le ressentait.
Lucien ne pouvait vivre sans elle. Ils se sont mariés, sont partis pour Lille. Mais elle a voulu tester son amour, jouer avec son meilleur ami. Lucien, désespéré, sest noyé dans le vin, sest réveillé chez lui avec une autre femme. Ta mère la chassé. Il a supplié, elle na pas pardonné. Il nen pouvait plus, tu comprends ? Il est revenu ici, et je lai retrouvé sans vie dans le jardin. Simone sétrangla, une main sur la gorge. Et six mois après, tu naissais. Lucien na jamais su quil avait un fils.
Émilien fixait la photo, se demandant ce que son père aurait dit en le voyant.
Ta mère na pas su vivre avec ça, souffla Simone, dure. Tu ressembles à Lucien, comme deux gouttes deau. Voilà pourquoi elle ta laissé ; chaque jour, tu lui rappelles sa faute. Cest le jugement le plus dur.
Et pour toi ? Suis-je aussi un souvenir douloureux ? Émilien regardait lherbe dun air craintif.
Simone ne répondit pas tout de suite, puis caressa encore la photo.
Pour moi, murmura-t-elle, pour moi Je vis seulement pour toi, Émilien.

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Sacha s’est retrouvé orphelin alors que sa mère était en vie. Il n’a jamais vraiment su si son père existait encore : vivant ou disparu. Sa mère ne lui en parlait jamais, et pire encore, elle se mettait à crier chaque fois qu’il osait poser la question, même lorsqu’il n’était qu’un tout petit enfant.
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