Sur le seuil se tenait la mère du futur marié de ma fille.
Cétait une matinée lourde, pâteuse comme un rêve fiévreux. Jattendais larrivée de ma fille et de son fiancé, convaincue que leur présence allait dissiper mon malaise. Mais il nen fut rien. À six heures du matin précises, la sonnette a retenti, semblable au carillon dune église dans la brume. Mon mari est allé ouvrir, et il a manqué de sévanouir : là, devant la porte, figés comme deux statues dans la rosée, se trouvaient la mère du fiancé de ma fille, Monique, et son époux Georges. Ils avaient débarqué pour le mariage qui naurait lieu que le lendemain. Ce qui ma exaspérée au-delà du possible, cest quils navaient même pas songé à nous prévenir, et nous invitaient sans gêne à les accueillir :
Eh bien ! Où est le mal ? Nous sommes quasiment la même famille désormais !
Dire que leur visite nous a pris de court serait en-dessous de la vérité, mais je ne pouvais les mettre à la porte. Je me suis contentée de demander pourquoi ils arrivaient à cette heure incongrue. Monique, la voix légère comme une plume de pigeon, ma expliqué quun voisin, Monsieur Bernard, allait dans le même sens et les avait embarqués en voiture. Puis, elle a ajouté quavec tout leur barda, le car ne leur convenait pas ; le bus, vous comprenez, cest une galère avec des valises
Et en effet, les valises ! Monique a sorti des bagages des concombres en bocal et un poulet fumé. Dun autre sac, des bouteilles cliquetaient comme des grelots. Elle déballe son monde, imperturbable, sans jamais sinquiéter de notre avis, comme si le salon était le sien.
Déterminée à ne pas me laisser piéger dans cette comédie surréaliste, je leur ai offert un thé tiède aux éclats transparents puis les ai invités, dun geste doux, à rejoindre notre autre appartement rue des Mimosas. Jai souligné quil fallait emmener tout le fatras avec eux. Mon mari leur a ouvert la route avec sa vieille Renault.
Mon dieu, cette femme me met les nerfs en pelote, mais il faut bien faire contre mauvaise fortune bon cœur. Elle, de son côté, ne sen fait pas. Elle a dautres projets que mes propres plans ne sauraient entraver. Demain, déclare-t-elle sans appel, nous irons ensemble nous refaire une beauté dans un institut du quartier ; impossible de lui faire entendre quil faut désormais tout réserver à lavance.
Hier soir, mon mari et moi rêvions de parler calmement à nos enfants, à la lueur dorée de la lampe. À présent, il faudra les appeler, plonger dans la cacophonie. Jimagine déjà Monique sortir ses bouteilles de pastis artisanal ou de vin, joyeuse, nous invitant à trinquer sous les lampions invisibles dun monde flottantMais au milieu de ce vacarme annoncé, un éclat de rire a fuséle mien, inattendu, presque libérateur. Labsurdité de la situation mest soudain apparue sous un jour comique : Monique, colorée et envahissante, transformait chaque instant en une farce imprévue. Allais-je vraiment laisser la contrariété ternir ce moment unique dans la vie de ma fille ? Jai respiré, longtemps. Puis jai murmuré, moitié pour moi, moitié pour la cuisine assoupie : « Quimporte le chaos, pourvu quon saime un peu. »
Au petit matin du mariage, la maison était une ruche en folie. Monique donnait des ordres haut perchés, Georges égarait ses lacets, et le parfum âcre du poulet fumé flottait dans lair, comme un clin dœil malicieux. Et pourtant, dans le tumulte, jai surpris ma fille se retourner vers moi avant de franchir la porte, les yeux brillants et le cœur hésitant. Je lai serrée contre moi, fort, plus fort que je ne laurais cru possible.
Alors jai compris : ces histoires de famille, si déconcertantes soient-elles, tissent des souvenirs plus vivaces que la tranquillité. Cest ce désordre-là, ces incongruités insolentes, qui donneraient demain leur sel à nos récits. Jai souri à Monique, enfin, vraiment. À cet instant, dans la joyeuse anarchie, jai su que tout était à sa juste place.







