Je nai jamais compris pourquoi, aujourdhui, léducation stricte de certains parents dautrefois est tant critiquée.
Je suis née et jai grandi dans une famille où mon père, Gabriel Monnier, imposait une discipline de fer. Il était autoritaire, exigeant, inflexible. Les horaires étaient respectés à la minute près, les règles claires comme de leau de source, et les punitions tombaient au moindre manquement. Je navais pas le droit darriver en retard, pas la possibilité de prévoir quoique ce soit sans lui en parler, pas de décisions prises seule. À ladolescence, je le détestais parfois pour cela.
Mon père surveillait mes résultats scolaires, mes amitiés comme la prunelle de ses yeux, chacune de mes sorties. Il mobligeait à travailler, à finir ce que je commençais, à assumer mes responsabilités. Les négociations nexistaient pas chez nous. Un « non » signifiait catégoriquement « non ». Pendant que mes amies profitaient de la douceur des soirs dété, je restais chez moi à travailler. Quand dautres dormaient jusque tard, javais déjà enchaîné corvées et révisions. Javais souvent limpression que ma vie était injuste, quil ne me faisait pas confiance.
À côté de cela, je voyais mes cousines, Camille et Eugénie, les filles de mon oncle Gérard, qui lui ressemblait si peu. Gérard était lincarnation du parent moderne, détendu, complice avec ses enfants. Il ne leur refusait rien, les laissait sortir à leur gré, ninsistait jamais sur les études, corrigeait rarement leurs écarts. Aux réunions familiales, elles lui parlaient avec aisance, riaient aux éclats, négociaient naturellement. Jen éprouvais une jalousie profonde.
Alors que chaque décision chez moi devait être justifiée, elles semblaient traverser le monde sans fardeau : changeant de voie comme de chemise, interrompant leurs études sur un coup de tête, abandonnant ce quelles nachevaient pas. Personne nexigeait rien delles, personne ne relevait leurs manques. Je me répétais : « Ah, si seulement mon père avait été comme lui » À lépoque, mon oncle me semblait être le père rêvé, le mien plutôt un gardien sévère.
Les années ont filé. Jai terminé mes études à Paris, décroché mon diplôme, trouvé un travail, bâti mon indépendance. Jai appris la valeur de lautonomie, le respect des délais, le goût de leffort Désormais, ma vie est stable, ma pensée structurée, mon caractère forgé. Tout na pas été parfait, mais lexigence de mon père a laissé une empreinte indélébile.
De leur côté, mes cousines, aujourdhui encore, restent dépendantes des autres. Elles nont jamais vraiment fini leurs études, nont pas trouvé de stabilité professionnelle et semblent constamment « au début de quelque chose ». Ce ne sont pas de mauvaises personnes, mais leur vie est précaire, sans repères clairs, sans socle solide. Elles se lamentent, accusent la société, regrettent de navoir reçu aucun coup de main.
Aujourdhui, avec le recul, mon regard a changé. Je ne glorifie pas la rudesse, mais je ne condamne pas non plus la discipline. Mon père nétait pas le plus démonstratif, mais il fut constant. Il ne ma pas offert une vie facile : il ma appris à me débrouiller seule. Et même si, plus jeune, la rigueur de son éducation me paraissait étouffante, je sais, désormais, que je lui dois la vie solide que je mène.
Je ne prétends pas quil existe une seule manière délever des enfants. Mais je mesure à quel point tant de principes, aujourdhui vilipendés, forgeaient autrefois des adultes responsables. Et que parfois, ce que la jeunesse vit comme une injustice se transforme, avec lâge, en colonne vertébrale.
Ou bien me trompé-je ?
Je n’ai jamais compris pourquoi, de nos jours, l’éducation que certains parents pratiquaient autrefo…






