Jai quarante et un ans, et je suis mariée à mon mari depuis lâge de vingt-deux ans. Mais voilà deux mois, une idée étrange a commencé à flotter dans ma tête une idée que jamais je navais osé murmurer même en rêve : je ne pense pas mêtre jamais réellement éprise de lui comme on raconte lAmour. Cétait une soirée ordinaire, jétais allongée sur le vieux canapé du salon, la télé chuchotait au fond, quand cette question ma traversé : pourquoi je nai jamais ressenti ce que dautres femmes nomment « les papillons dans le ventre », cette douce turbulence, ce frisson denvie de se précipiter dans les bras de lautre. Les souvenirs se sont mis en ronde et, soudain, tout mest apparu limpide dans la lumière surréelle du rêve.
Mon enfance, cétait un huis clos grésillant. Mon père, Jacques, rentrait souvent trempé de vin, ses poches vides de francs, son humeur houleuse. Ma mère, Lucienne, frottait les maisons bourgeoises de Nantes pour réparer les brèches que laissait mon père. Jai grandi dans le sifflement des disputes, la fatigue lourde, la tension suspendue comme du linge sur la corde. Adolescente, je ne voulais quune chose : sortir de cet appartement gris, avoir mon refuge à moi, dormir dans le silence, ne plus entendre de cris au petit matin. Lamour, pour moi, nétait quun mot dans les romans moi, je rêvais de fuite.
À vingt-deux ans, jai croisé le chemin de Marc, un homme dix ans plus âgé. À peine un mois après notre première promenade sur les quais de la Loire, il parlait déjà demménager, de construire une vie à deux, de me tendre la main vers quelque chose de sérieux. Je ne me suis pas assise pour disséquer mes sentiments ; ce que jai vu, cest une issue de secours, une porte dérobée vers ma propre existence. Je nai pas longuement hésité. Jai fourré mes affaires dans une valise bleu marine et je suis partie. Pas de bilan, ni de doutes profonds juste cette envie brûlante dévasion.
Je ne peux pas dire que ma vie avec Marc soit une tragédie. Cest un mari solide, consciencieux, un bosseur. Nous navons jamais manqué de rien, avons toujours réglé le loyer, puis acheté un appartement lumineux à Angers. Il chérit nos enfants, veille sur nous, soccupe de tout, même du chat Minou. Jamais une rumeur dinfidélité, pas de secrets. Aux yeux du monde, notre mariage est une photo de famille heureuse. Et justement, cest cette perfection de façade qui me trouble, car rien ne justifie ce vide inattendu.
Jaime Marc. Je le respecte profondément. Je lui suis reconnaissante pour mille petites choses. Avec lui, jai la paix, la stabilité que jenviais tant. Mais quand je fouille dans mon passé, je devine que je nai jamais goûté à cet amour incandescent dont parlent dautres femmes, jamais ressenti la jalousie aiguë, la peur de perdre, limpatience dentendre la clé tourner dans la serrure. Mon amour à moi est fait dhabitude, de complicité, de gratitude mais pas de feux dartifice.
Je nai pas lintention de partir, ni de chercher ailleurs un cœur à conquérir. Je ne veux pas fissurer ma famille. Jessaie juste de regarder en face ce que je nai jamais osé admettre : que peut-être, ce que jai nommée lamour pendant tant dannées nétait quun besoin de sécurité, une traversée vers lailleurs, un rempart contre la vie difficile de jadis. Voilà quà quarante et un ans, avec des enfants grands et une vie rangée, jouvre les yeux dans cette étrange lumière du matin.
Parfois, la honte me mord pour oser penser ainsi. Je me dis : « Qui es-tu, pour douter de tout ce qui ta offert un havre ? » Mais il me semble également juste de reconnaître cela, sans détours. Peut-être mon langage amoureux est-il simplement autre. Peut-être fallait-il dabord survivre, avant dapprendre à aimer. Je ne sais pas. Simplement, je sens quau cœur de moi sagite toujours la fillette silencieuse des couloirs clairs-obscurs de mon enfance celle qui voulait senfuir.
Si vous étiez à ma place, que feriez-vous ?
Jaimerais, sil vous plaît, un conseil enveloppé de vos mots.






