La Correspondance la Plus Précieuse : L’histoire d’Olga, la Meilleure Élève, de Sa Rencontre Inoubli…

La correspondance la plus importante

Jai passé la cinquantaine depuis un moment déjà, mais ce jour-là reste gravé dans ma mémoire, dans les moindres détails : la manière dont il est entré dans la classe en tenant la sangle de son sac à dos dune main, ses cheveux roux en bataille réfractaires au peigne, son sourire hésitant au moment où la professeure principale la présenté : « Voici Étienne, accueillez-le chaleureusement. »

Moi, Clémence, jétais lélève modèle du collège. Toujours impeccable dans mon uniforme repassé, les cheveux tressés en une natte serrée, parfaite.

Ma vie était clairement cadrée : cours, conservatoire, aide à maman. Mais au fond de moi, sagitait quelque chose dinconnu, dun peu effrayant.

Ce garçon, le nouveau, ma plu demblée. Sans raison particulière. Son simple présence a fissuré mon univers ordonné.

Javais limpression de devenir folle à petit feu.

Je me rappelle avoir noté dans mon journal : « Aujourdhui, il a mangé une brioche à la confiture pendant la pause et des miettes sont tombées sur la table. Javais envie de les effacer de la main. » Puis cette idée est venue, dun coup, comme une illumination. Tellement folle à mon goût que jen ai eu peur, mais il était trop tard : la pensée moccupait tout entière. Jai arraché quelques feuilles de deux cahiers à petits carreaux et à lignes, pour que cela paraisse venir de différentes personnes. Dans le silence de ma chambre, en maintenant la toile cirée grinçante de la table dune paume, jai découpé les feuilles en petits rectangles bien rangés.

Et cest devenu le théâtre dun public unique : moi-même.

Me voilà installée à la bibliothèque (où je passais le plus clair de mon temps). Voici Étienne, à la table dà côté. Il écrit : « Salut. Tu viens souvent ici ? Jaime bien la façon sérieuse dont tu feuillettes les revues. » Je mappliquais à changer mon écriture, à la rendre plus anguleuse, plus garçonne, comme je limaginais. Les réponses de mon héros étaient audacieuses : « Ta natte est faite différemment aujourdhui. Cest joli. » Les miennes, timides et évasives : « Ce nest pas la peine de mécrire des compliments. Je fais juste mes devoirs. » Dans cette correspondance inventée, jétais celle dont je rêvais : pas la première de la classe sage, mais une inconnue mystérieuse.

Un paquet de ces billets a fini, un jour, dans mon manuel dhistoire. À la grande pause, quand Étienne est passé près de la fenêtre, jai exprès laissé tomber le livre. Le bruit (il ma semblé retentissant) a attiré l’attention. Je me suis penchée, mais depuis la table voisine, Paul et Baptiste les deux trublions du collège se sont jetés sous la table.

Eh, quavons-nous là ? a lancé Paul, ramassant aussitôt les feuilles éparpillées.

Mon monde sest réduit à un point. Je ne respirais même plus, sentant le feu de la honte me monter des joues jusquaux tempes. Ils ont commencé à lire. À haute voix. Avec emphase.

« Ta natte est faite différemment aujourdhui » énonçait Baptiste en prenant un air de grand romantique. Toute la classe riait aux éclats. Jétais clouée sur mon banc, rêvant de disparaître dans le plancher. Les larmes me brûlaient la gorge mais je nai pas laissé tomber. Cétait lenfer. Enfer que je métais fabriqué moi-même.

Et là, un imprévu sest produit.

Étienne, mon héros désormais bien réel, sest levé. Il sest avancé calmement vers Paul, a arraché le paquet de billets de ses mains et la regardé dun œil si tranquille et profond que le chahuteur sest tu.

Rends-moi ça, ce nest pas à toi, a-t-il dit doucement.

Puis il a rassemblé tous les petits bouts de papier, sest approché de ma table. Je nosais pas lever les yeux, je ne voyais que ses baskets usées. Il a déposé les feuilles devant moi.

Il ny a rien de drôle, a lancé-t-il aux autres. Cest juste une correspondance normale.

Après les cours, Étienne ma rejointe près du vestiaire :

Tu veux que je te raccompagne ? On ne sait jamais, les autres pourraient tennuyer

On a marché sans rien dire. Je nai pas pu prononcer un seul mot tout le long. Arrivés devant mon immeuble, il sest gratté la nuque :

Écoute, Clémence si on continuait ? À sécrire, vraiment. Par contre, je nécris pas aussi bien que ton mystérieux de la bibliothèque.

Jai hoché la tête, trop peur de parler, de peur que tout le bonheur ne senvole si jouvrais la bouche.

Cest ainsi que notre vraie correspondance a commencé.

On était dans la même classe, tout près, et pourtant on senvoyait des petits mots. On les pliait en accordéon, en triangles, en petits enveloppes faites de buvards. Il écrivait dune écriture maladroite, pleine de fautes : « Clem, cest vrai que tu joues du violon ? Je timagine agitant larchet comme un chef dorchestre. » Je répondais : « On agite pas larchet, on le fait glisser. Viens ce soir en salle de musique, je te montre pendant la répétition. »

Les autres élèves, moqueurs au départ, sont vite devenus nos complices : des messagers. Baptiste, le même farceur, est venu un jour, lair important, cachant le mot derrière un manuel pour échapper au radar de la prof de géographie. À lintérieur du papier chiffonné : « Étienne veut savoir si tu viens patiner après les cours ? Il a des patins neufs. »

Cette poste secrète est devenue lâme de la classe, son plus joli secret. On na jamais expliqué à personne comment tout avait commencé. Cétait notre secret partagé à lui, moi, et tout le 4e B. Même ma meilleure amie Aurélie se contentait de soupirer : « On dirait un film ! » sans se douter que tout avait débuté à force de peur et de solitude dans la tête dune seule fille.

Puis est venue le printemps. Et le dernier mot de cette toute première année scolaire. Il me la donné le jour où nous rendions les livres à la bibliothèque. Sur un bout de feuille arraché du carnet : « Clem. Ne disparais pas cet été. Je técrirai depuis la campagne, en cartes postales. Je demanderai ton adresse à Aurélie. Ta natte est la plus jolie. Étienne. »

Les lettres sont arrivées tout lété. Des cartes postales du lac où il passait les vacances chez sa grand-mère, couvertes de son écriture irrégulière.

***

On sest écrit jusquà la fin du lycée. Ensuite la fac, lui muté à Lille, moi en master à Paris. Puis la vie. Notre vie commune. Qui, comme notre toute première lettre, sest révélée bien réelle.

Aujourdhui, des années plus tard, je suis assise dans la cuisine de notre appartement. Dehors, il pleut, exactement comme ce jour où il ma raccompagnée pour la première fois. Sur la table, une boîte en carton. Notre fils adulte la retrouvée en rangeant les affaires au grenier de la maison de campagne. « Papa a dit que ça devait revenir à toi. Son trésor. »

Dans la boîte, des dossiers de plans, des carnets. Et tout au fond, soigneusement lié dun ruban, une liasse de vieux papiers jaunis, pliés en triangle ou en accordéon. Mon cœur saute un battement. Je détache le ruban. Et la vague me submerge.

La voilà, la fameuse lettre sur feuille lignée : « Ta natte est faite différemment aujourdhui. Cest joli. » Mon invention. Dessous, la véritable, de sa main : « Clem, nécoute personne. Tu es la plus intelligente de nous tous. » Là, encore, le mot confié par Baptiste pour la patinoire. Et des dizaines, des centaines dautres. Toutes. Chacune que je lui ai écrite. Il nen a jeté aucune.

Sous la pile, une feuille plus récente tombe. À en-tête de son bureau détudes, datée dil y a vingt ans. Il la sûrement écrite au travail. Une écriture sûre, celle du chef de projet quil est devenu :

« Aujourdhui, dans le métro, jai croisé une fille avec une natte aussi serrée que la tienne au collège. Jai pensé : quelle chance jai eu, que la petite première de la classe ait décidé un jour, de façon aussi désespérée que folle, dattirer mon attention. Merci pour cette folie. Et pour tout ce qui a suivi. Sans ces petits bouts de papier ridicules, notre vie naurait peut-être jamais commencé. Garde-les. Cest notre meilleure création. »

Jai ri, les larmes aux yeux. Riant de la petite fille qui déchirait nerveusement ses cahiers, de ce projet absurde et insensé. Et pleurant parce que, contre toute attente, il a marché pour toute une vie.

Du bureau, jentends le clavier : Étienne travaille sur une nouvelle étude. Je choisis une feuille immaculée, ni à carreaux ni à lignes, du carnet que je lui ai offert pour le dernier Noël.

Jécris, dans mon écriture affermie par les ans :

« Trésor bien reçu. Projet validé sans correction. Seul bémol : lingénieur en chef fait toujours des fautes. Mais au fond Je ne regrette rien. Même pas la chose la plus insensée que jaie faite. Parce quelle ma menée à toi. On prend un thé ? »

Je plie la feuille en triangle, par habitude, et traverse le couloir pour lui apporter le mot. Comme autrefois. Comme toujours. À travers le temps…

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